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Luc 07 v 36-50 Michel Cornuz
"Repentance"
Bible: Luc 7, 36-50 Philippiens 2,1-5 Baden, dimanche 29 septembre 2002 La romancière américaine Dorothy Parker, qui écrit des textes souvent très ironiques, commence une de ces nouvelles par ces phrases: "Il y avait bien dix jours que M. Durant ne s'était senti aussi heureux. Il se complut dans ce bien-être avec la sensation de s'allonger entre des draps frais et lisses. Dieu, avec qui M. Durant entretenait des rapports de bon voisinage, régnait de nouveau dans son paradis, et chaque chose avait repris sa place dans l'univers" Dieu, avec qui l'on entretient des rapports de bon voisinage ! N'est-ce pas parfois notre idéal de vie religieuse ? Relations polies, cordiales peut-être, on est prêt à se rendre des petits services de temps en temps , donnnant-donnant, mais surtout "chacun chez soi" pour être bien tranquille ...et que chaque chose soit à sa place dans l'univers ... Idéal sûrement de Simon, ce brave pharisien, chez qui Jésus est invité ...Simon nous apparaît comme un homme sympathique, pharisien, donc profondément religieux, mais sans fanatisme, ouvert plutôt, curieux certainement, puisqu'il invite ce prophète dont on parle tant à un repas... juste ce qu'il faut de scepticisme, pour ne pas s'en laisser conter... et une infinie politesse, qui lui permet d'accueillir avec bienveillance Jésus, mais avec suffisamment de distance pour ne pas se laisser bouleverser par ses paroles... Oui, un personnage sympathique ce Simon, une sorte de "mondain" religieux... qui entre la poire et le fromage, s'entretient de mystique et de théologie avec ses invités... Tout aurait pu se passer de façon paisible dans ce repas, "chaque chose à sa place" , Jésus aurait parlé du Royaume qui était proche, de l'amour de Dieu et de l'invitation à la repentance ... Simon aurait écouté attentivement, impressionné par sa force de conviction, mais trouvant le message un peu simpliste... et l'homme un peu exalté... Ils se seraient quittés après cette bonne soirée, chacun restant dans son univers mental... promettant de se revoir pour poursuivre la conversation... Oui, tout aurait pu se passer simplement, s'il n'y avait pas eu l'intrusion d'un troisième personnage, qui va venir tout bouleverser, et révéler l'identité profonde de chacun des protagonistes... C'est l'intrusion de la prostituée ..."de la femme pécheresse" comme le disent pudiquement nos évangélistes.... au milieu de ce repas, où elle détonne ...Une femme dans un banquet réservé aux hommes! Une femme au milieu d'une discussion sérieuse sur la religion! Et de plus une prostituée chez un pharisien, qui faisait tous ces efforts pour accomplir la loi et rester pur! Et l'intrusion , telle que Luc nous la rapporte , est bien peu discrète: elle arrive "pleurant comme une Madeleine" (!), se précipitant aux pieds de Jésus, répandant sur ses pieds du parfum, et les essuyant avec sa chevelure défaite ! Bref de quoi perturber cette soirée qui s'annonçait si agréable... et de quoi choquer un homme comme Simon ! C'en est trop pour lui ! Il murmure : "Si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu'elle est : une pécheresse" ...Derrière sa sympathie, sa politesse, sa curiosité d'esprit, une certaine ouverture... se profile l'homme intransigeant, vivant dans un monde fermé et figé où chaque chose doit être à sa place... Le pur et l'impur... Le sacré et le profane.... le juste et le pécheur... Des barrières bien précises , des limites qui ne doivent pas être franchies, car alors c'est tout son univers intérieur qui risque de se disloquer... Un commentateur écrit cette phrase très juste : "L'homme pieux trace des frontières et demande à Dieu de les respecter"... On le voit bien dans ce double jugement qu'il profère intérieurement : il enferme cette femme dans une identité: c'est une pécheresse ... Il l'identifie à son statut social et moral de femme de mauvaise vie... Il la fige dans son péché... Il ne cherche pas à comprendre son geste, ses pleurs... Il ne peut la voir comme une personne humaine, avec une évolution, un dynamisme... Son péché en quelque sorte colle à sa peau.. Elle est une "intouchable", dont il faut se protéger, et se séparer... Et par là-même, il fige Dieu dans une identité : Dieu ne saurait avoir affaire à une femme de ce genre... Dieu est le "séparé" parfait, le Saint, qui a en horreur le péché... Si donc Jésus se laisse "toucher" par cette femme, c'est qu'il ne saurait être l'envoyé de Dieu ...car Dieu ne peut franchir ces frontières, que l'homme pieux a établi... Mais ce faisant Simon le pharisien se fige lui aussi dans une identité refermée, incapable de s'ouvrir à ce qui survient, incapable d'amour ... Tout autre est l'attitude de Jésus : lui se laisse "toucher" par cette femme ...Il perçoit dans son geste, dans ses pleurs, un infini désespoir et un immense amour. Il refuse d'enfermer cette femme dans une définition toute faite, il refuse de l'identifier à son péché, mais il regarde son élan, son amour, cette dynamique de foi qui est en elle et qui se manifeste dans ces gestes exubérants... Un mystique , Maître Eckart dit cette phrase que je cite souvent: "Dieu est un Dieu du présent : comme il te trouve, il te prend et te permet de venir à lui. Il ne demande pas ce que tu as été, mais ce que tu es maintenant ". Et entre Jésus et cette femme, tout se passe, de façon surprenante, sans aucune parole... Elle parle le langage du corps, des gestes, des pleurs... qui en disent plus long que toutes les confessions des péchés et toutes les confessions de foi ... Lui l'accueille dans un silence respectueux, peut-être dans un regard compatissant ... Les paroles ne sont échangées qu'avec le pharisien, pour l'amener à entrer dans ce mouvement de l'amour.. Classiquement, cette femme de l'Evangile est la figure exemplaire de l'acte de repentance et il me semble en effet que notre récit est un enseignement en image sur cette dimension importante de la vie de foi. Mais comment entendons-nous l'appel à nous repentir et à nous retourner vers Dieu? Dans la plupart d'entre nous, je crois, cohabitent le pharisien et la prostituée de l'Evangile... Nous pouvons faire du repentir quelque chose de très morbide, nous installer dans des relations figées avec Dieu, en faire un lieu de fixation : le danger alors est de nous fixer sur notre péché, sur nos limites, sur notre manque , sur nos imperfections ... voire de nous identifier avec ces péchés... Cela nous amène à nous déconsidérer , à nous mépriser nous-mêmes, peut-être même à nous haïr... Il peut y avoir là la source d'un profond désespoir spirituel... lorsque le péché n'est pas vu dans l'horizon de la grâce , lorsque la confession ne se fait pas face à un Dieu d'amour, qui sait voir au fond de notre cœur et nous accueillir dans notre faiblesse-même... C'est alors un soliloque , sans vis-à-vis et nous demeurons seuls, sans espoir de transformation intérieure... Repentir triste, qui ne peut que conduire à la tristesse ...Et si tant de personnes aujourd'hui ne comprennent plus ce que signifie la "confession des péchés" , c'est certainement parce qu'ils ont cette vision là de la repentance... Nous pouvons faire aussi du repentir quelque chose de très juridique ...Le simple "rétablissement de rapports de bon voisinage"...Nous plaçons nos clôtures autour de notre jardin intérieur, nous fixons nos barrières autour de nous, nous nous protégeons contre toute transgression , une religion légaliste... où "chaque chose est à sa place" , mais terriblement figée ...où tout est codifié, y compris la relation à Dieu ...Avec le sentiment qu'on "est en règle" et que cela suffit... C'est une attitude proche de celle de notre pharisien, qui ne laisse guère de place à l'amour... et se transforme souvent en jugement d'autrui ... Mais l'intrusion de la prostituée dans notre récit nous montre un tout autre univers, une autre forme de repentir, lieu non de fixation , mais au contraire de dynamisme et de changement . La relation avec un Dieu d'amour et de pardon, nous fait regarder nos manquements, nos infidélités, notre péché, à la lumière de la grâce... Nous pouvons les voir non pas dans la désespérance , dans le mépris de nous-même , mais les intégrer dans une dynamique personnelle ...En faire le lieu d'une plus grande proximité avec Dieu, d'une communion plus intense. Faire l'expérience que "toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, même le péché" (St Augustin)...Cf. relectures de vie ... "Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés , c'est parce qu'elle a montré beaucoup d'amour. Mais celui à qui on pardonne peu, montre peu d'amour" Verset extraordinaire , qui pourtant a donné lieu à tant de débats confessionnels stériles ...Il est vrai qu'il est illogique... Est-ce qu'on aime parce qu'on a été pardonné ou est-ce qu'on est pardonné parce qu'on a aimé ? Question qui montre bien qu'on voit la relation avec Dieu de façon très abstraite... Si Jésus est "illogique", c'est que la grâce est illogique, l'amour est illogique ...(et on le sait bien dans tout amour humain où l'on se pose rarement ce genre de question!)..Le repentir est dynamique , parce qu'on entre dans le mouvement d'amour de Dieu ... "Ta foi t'a sauvée , va en paix" , ainsi s'achève l'Evangile de la prostituée et du pharisien ...Formule qui semble rituelle ...mais qui est une sorte de résumé de toute cette rencontre... qui nomme ce qui s'est déroulé devant nos yeux : La foi est cet élan de cette femme, du fond de sa misère, ce cri de confiance et d'amour, jetés du fond de son abîme, vers le Dieu de grâce et d'amour.. Et cette foi l'a sauvée , c'est à dire lui a ouvert un avenir , là où tout semblait fermé , lui a ouvert la possibilité d'une vie nouvelle ! Personne n'a mieux exprimé cette repentance dynamique, cette expérience que là où le péché abonde, la grâce surabonde, que Dostoievsky, qui à la fin de "crime et châtiment" fait dire à son héros: "Alors le Christ nous dira, "Venez vous aussi. Vous tous, vous les ivrognes, vous les faibles, vous les débauchés... Alors les justes protesteront et les sages s'étonneront : Mais Seigneur, comment peux-tu les recevoir ? Et le Christ dira : Si je les reçois, ô justes, si je les reçois, ô sages, je le fais parce qu'aucun d'eux ne s'est jugé digne....Et il tendra vers nous ses mains, il nous ouvrira ses mains, nous tomberons à ses pieds et nous comprendrons tout. Oui, alors nous comprendrons tout . Mon Dieu, que vienne ton Royaume" |
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