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Luc 06 v 7-26 Jean-Pierre RAISIN-DADRE



Texte : Luc 6/17-26
Genre : Prédication
Auteur : Jean-Pierre RAISIN-DADRE
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 13.02.1983.



Nous connaissons beaucoup mieux les béatitudes dans la version qu'en donne Matthieu. Les églises d'Amérique Latine les connaissent beaucoup mieux — paraît-il — dans la version qu'en donne Luc ! Curieux !... Pas si curieux !... Moi aussi, j'ai mes préférences ! Je préfère de beaucoup la version qu'en donne Matthieu.

"Heureux les pauvres en esprit", me dit Matthieu ! Bravo ! J'en suis, ou tout au moins je veux, je peux essayer de devenir pauvre selon l'esprit !

"Heureux les pauvres, le royaume de Dieu est à vous !". "Malheureux, vous, les riches, vous tenez votre consolation !"... C'est la version de Luc ; elle fabrique deux camps : désagréable ! Elle m'oblige à m'interroger : désagréable ! A savoir où je suis, d'où j'écoute le Christ : très désagréable !…

Car, soyons francs, je ne suis pas pauvre ; je n'ai pas faim ; j'ai eu des deuils et des peines et j'ai pleuré, mais ma vie n'est pas faite de larmes. J'ai, comme tout le monde, quelques rares ennemis, un certain nombre d'adversaires... mais ce n'est grave ni pour eux ni pour moi ! Et ne trichez pas en disant que j'ai bien de la chance... vous abuseriez de ma franchise ! Je suis tout simplement comme la plupart d'entre vous ; et tout à fait, en tout cas, dans les petits salaires, pour ce qui concerne les finances. Alors par quel bout voulez-vous que je prenne la Parole du Christ ? Les béatitudes, selon Luc, sont un de ces moments difficiles où nous sommes bien forcés de nous apercevoir que ce n'est pas nous qui sommes les maîtres de la Parole.

J'ai dit il y a instant : "Par quel bout voulez-vous que je prenne cette parole du Christ ?". C'est d'une stupidité affligeante ! Ce n'est pas nous qui nous saisissons de cette parole ; c'est elle qui nous saisit, nous coince, nous pose des questions auxquelles nous savons bien que nous ne pouvons échapper.

Et ceci d'autant plus que l'on voit à peu près clairement à qui s'adressaient ces paroles selon Luc. On voit bien que les béatitudes, les promesses de bonheur sont adressées à "la foule des disciples" ! Qui sont ces pauvres, ces affamés, ces gens qui pleurent et qui sont repoussés par la société ? Ce sont des disciples ; ce sont des chrétiens. Tandis qu'il est probable que tous ceux à qui sont adressées les malédictions, sont les Juifs incrédules. Le texte de Luc me semble vraiment l'écho d'un lieu et d'un temps où il y a, d'un côté, une église chrétienne faite essentiellement de gens pauvres, affamés, méprisés, en face d'une synagogue hostile et composée de gens riches, repus et bien installés dans la vie.

Il en est encore de même aujourd'hui dans mille lieux de détresse de ce monde. Nous commençons à connaître un peu cette église secrète du Christ qui vit et souffre dans les camps du Goulag soviétique. Nous avons des nouvelles de ces communautés de base qui survivent dans la plus grande joie et la plus extrême misère dans ces favellas des grandes villes d'Amérique du Sud ; nous avons des échos de la vie difficile des églises noires dans les grandes banlieues des villes blanches d'Afrique du Sud... et combien de lieux encore où, en effet, l'église du Christ est cette communauté de pauvres, d'affamés et de persécutés. Et nous savons aussi, par leurs lettres, combien grande et forte est leur joie ; quelle abondance de louange et d'adoration et quels trésors de force et de résistance se vivent parmi eux, parce qu'en effet, le Christ a dit vrai. A l'intérieur de la communion avec Dieu, il y a, dans la plus grande difficulté de vivre, une joie, une espérance, une force qui sont absolument incompréhensibles vues de l'extérieur, parce qu'elles tiennent tout entières dans cette conviction que le petit est le préféré de Dieu, dans cette certitude que ce qui n'est pas donné maintenant sera donné plus tard. Et cela fait manifestement, non pas un opium qui endort la misère et la souffrance, mais au contraire une force explosive car, à la lumière des béatitudes, celui qui souffre dans la communion du Christ sait qu'il est promis à la victoire ; il garde la totalité de sa dignité ; il augmente sa force ; il est invincible. Mystérieusement nous constatons aujourd'hui que l'attente du royaume de Dieu ne désarme pas pour les luttes du temps présent, mais, bien au contraire, donne à l'espérance son fondement. C'est ce qui fait d'un croyant un homme peut-être écrasé, mais jamais vaincu. La force et la joie des pauvres sont manifestes, là où le maître est Jésus de Nazareth, le prophète assassiné par les pouvoirs, le Fils de Dieu ressuscité.

Vous comprenez mal ? C'est qu'en effet ce n'est pas notre cas, ce n'est pas notre camp. Nous sommes de l'autre côté, du côté des riches. Vous êtes riches... et ça change tout !

Ce que je viens de dire est scandaleux, je le reconnais ! Dans notre société où rien n'est gratuit, on est très vite pauvre. Je sais (d'expérience) combien on vit mal avec le SMIG ; je n'oublie pas que plus de 10 % des travailleurs ne gagnent que cela ; et combien gagnent encore moins ! Oui, je demande pardon à ceux-là de les mettre, avec tout notre pays, dans cette malheureuse catégorie des riches, repus et persécuteurs ! Mais comment faire, en cette fin du vingtième siècle, pour écouter la Parole de Dieu sans écouter le cri de toute la terre ? Et, à cette échelle-là, c'est bien du côté des riches que nous nous tenons !

Alors, malheur à nous ; ou plutôt, malheureux que nous sommes ! C'est moins une malédiction qu'une constatation à la fois vengeresse et désolée. Comme vous êtes malheureux, vous avez déjà tout, vous n'avez plus rien à espérer. Vous avez tellement navigué sur les fleuves du bonheur, qu'il ne vous reste plus qu'à déboucher sur l'océan du malheur.

La parole du Christ, vieille déjà de 2 000 ans, pourrait très bien servir d'éditorial à l'un de nos journaux du matin... s'ils avaient le courage de la publier ! Car elle frappe, là, très exactement aux failles de notre âme, aux fissures qui nous traversent et que nous commençons à percevoir derrière cette peur, cette morosité, cette violence qui nous agite tous ou presque, parce que nous avons, mais que c'est trop peu ! Parce que nous avons et que nous risquons d'avoir moins ! Parce qu'il nous faut bien commencer à écouter les pleurs du monde.

Et pas question de morale en tout cela. Ce n'est pas que nous soyons de mauvais riches ! Non. Il y a cet extraordinaire radicalisme du Christ, simplement parce que nous sommes riches. Très exactement comme s'il y avait une sorte d'incompatibilité fondamentale entre la possession des richesses terrestres et la possession des richesses que Dieu veut nous donner.

Et c'est d'ailleurs bien ainsi que cela se passe. Je le vois autour de moi... et même aussi en moi. Il reste suffisamment de faim et soif d'autre chose pour écouter le Christ. Il reste rarement la force de le suivre. En témoigne, dans cet évangile de Luc justement, le cas de cet homme riche et de grande qualité humaine et spirituelle qui voulait suivre Jésus et ne le put, car il était trop lié à ses biens. En témoigne aussi, dans cet évangile de Luc justement, ce très riche percepteur qu'une bouleversante rencontre avec Jésus décida à distribuer la moitié de ses biens.

Il semble bien que Luc considère qu'il y a réelle et totale incompatibilité entre être riche et suivre Jésus. Est-ce que je partage l'avis de Luc ? Tout est-il vraiment aussi radical qu'il le dit ? Combien j'aimerais me dire et vous dire : "Non, non, c'est difficile d'être riche, bien sûr ; mais il y a des sorties possibles". Mais c'est le Christ lui-même qui dit : "Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu". Comme il est aussi vrai que c'est aussi le Christ qui loue cet intendant qui s'était fait quantité d'amis par des générosités aussi larges que malhonnêtes.

Alors ? Je vis ici, en France, en équilibre instable entre ces deux paroles. Forcément inquiet en quelque part de moi-même, sans cesse questionné par ces flots de souffrances et de larmes, sachant vraiment que je ne suis tenu au-dessus du néant et de la mort que par grâce et miséricorde divine ! Et essayant, comme l'intendant avisé, de vivre davantage ce partage auquel le Christ nous appelle.

Et je ne vois pas très bien, mon frère, comment il te serait possible de te débrouiller autrement avec cette Parole qui nous poursuit pour nous délivrer de nos chaînes bien-aimées. A moins, bien sûr, que tout de suite, et sans attendre qu'on te le dise, tu te sois classé du côté des pauvres, du côté des bénis de Dieu. C'est ton affaire. Tâche, quand même, de regarder d'un peu plus près si tu ne triches pas trop !

Amen.




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