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Luc 05 v 1-11 Francis BOSC



Texte : Luc 5/1-11
Genre : Prédication
Auteur : Pasteur Francis BOSC
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 20.01.1974.



Avec ce récit, comme avec celui médité dimanche dernier, nous sommes dans ces premiers temps de l’action de Jésus au milieu de son peuple. Il commence à être connu et aimé d'un grand nombre et d’abord des plus humbles. Avec la présence de Jésus de Nazareth au milieu du peuple, quelque chose de tout nouveau semble commencer : des opprimés relèvent la tête, des hommes et des femmes si souvent méprisés sont accueillis par lui, des malades sont guéris, des lépreux — les parias de cette époque — se réjouissent parce qu’ils comprennent que le monde nouveau qu’annonce Jésus est aussi pour eux.

Qui est Jésus de Nazareth ? La foule le tient pour un prophète ; certains murmurent que c’est le Messie. Jésus s’abstient pour le moment de toute déclaration à ce sujet, mais une chose le préoccupe : le choix des hommes qu’il va entraîner avec lui pour annoncer « le monde qui vient » à toute cette foule. Et c’est au milieu de ce peuple qu’il va choisir d’abord trois hommes, trois travailleurs à la vie rude et simple, trois pêcheurs du lac associés jusqu’ici pour gagner leur pain.

Jésus semble bien les connaître déjà ; on peut imaginer qu’il les a remarqués depuis quelque temps, et Jésus se servira aujourd’hui de la barque de ces pêcheurs pour s’adresser à la foule rassemblée sur le rivage, à laquelle il annonce l’Evangile. Il est important de noter que c’est juste après cette prédication de l’Evangile à la foule, que se situe le choix des premiers disciples : c’est pour le service du peuple qu’ils sont choisis, et non pas d’abord pour eux-mêmes ; c’est pour le salut du peuple, et non pas d’abord pour leur salut.

S’il est vrai qu’il y a ici, dans cet événement, naissance de l’Eglise, cela nous rappelle que l’Eglise, aux origines aussi humbles que son Seigneur, n’a de raison d’être que pour autant qu’elle se situe au milieu du peuple, partageant l’Evangile et le pain quotidien avec le peuple.

La prière de ce jour pour l’unité des chrétiens doit donc être orientée radicalement vers un meilleur service de tout le peuple, un partage plus vrai du pain des hommes, de leurs difficiles combats comme de leurs vivantes espérances, pour que l’Evangile soit la bonne et grande nouvelle de l’amour du Christ pour toute la terre.

C’est d’ailleurs ce que vient nous dire ce fameux miracle de la pêche miraculeuse. D’abord, est-ce vraiment un miracle ?… Il est arrivé à bien des pêcheurs de revenir certains jours avec leur barque bien remplie de poissons. S’il y a miracle, ce serait plutôt la coïncidence entre cette abondante pêche et l’appel des disciples, mais le plus grand miracle, c’est le changement opéré chez ces trois pêcheurs du lac dans leur façon de regarder les autres hommes et d’entrer avec le Christ dans sa grande aventure, avec cette espérance qui déborde leur propre vie.

Par ailleurs, prenons garde à ne pas interpréter ce récit de la grande pêche avec les habitudes de notre esprit occidental qui classe tout en catégories, au lieu d’être attentifs à l’interpellation de Jésus. Hélas, cette mauvaise interprétation simpliste a été bien souvent utilisée : les malheureux poissons représentant alors les païens, la barque, bien sûr, l’Eglise, et le filet devient du coup la piètre façon de « capter les autres ». C’est affligeant… et cela faisait dire à un de mes amis incroyants, suffoqué d’entendre ce commentaire : « Après avoir voulu nous jouer un si sale tour, à nous, pauvres poissons, c’est bien notre revanche de faire craquer votre barque ».

Ecartons donc radicalement cette interprétation détestable qui fait des païens les pauvres captifs destinés à être dévorés par l’Eglise des chrétiens — s’il fallait pousser jusqu’au bout l’image — et préférons-lui l’extraordinaire évocation du Christ du grand rassemblement du Royaume de Dieu : l’image souvent donnée dans l’Evangile de ce grand festin où les païens sont conviés comme les fils du Royaume, venant de tous les coins du monde, de l’orient et de l’occident, du nord et du midi. Et que les chrétiens d’aujourd’hui se dépêchent plutôt d’être déjà réunis autour d’une même table pour se hâter de préparer le festin du Royaume pour tous les conviés.

C’est pourquoi, dans la vision même du grand rassemblement du Royaume, nous pouvons traduire librement ainsi l’expression « Je te ferai pêcheur d’hommes » en reprenant la prédication de la synagogue de Nazareth : « Allez, leur dit Jésus ; le plus important, ce ne sont pas tous ces poissons, mais le plus important, ce sont ces milliers d’hommes que vous allez rencontrer dans la vie, avec lesquels vous partagerez la grande espérance du monde nouveau qui vient, auxquels vous pourrez joyeusement manifester par votre action et votre parole, qu’il y a maintenant une bonne nouvelle pour les pauvres, une guérison pour ceux qui ont le cœur brisé, que Dieu veut la délivrance des captifs, la vue pour les aveugles, la liberté pour les opprimés ».

Voilà bien ce que veut dire la joyeuse parole de Jésus : « Je te ferai pêcheur d’hommes ». O toi, Pierre, qui es intimidé par tous ces poissons, prépare-toi à rencontrer tous ces êtres humains, tous ces païens que l’Evangile va te faire connaître et qui deviendront avec toi des fils du Royaume.

En préparant cette lecture de l’Evangile, dimanche dernier dans notre communauté, nous étions aussi attentifs : d’abord à la signification de grande abondance de cette pêche (l’Evangile n’est pas mesquin, et c’est aussi sa façon d’espérer le jour où il y aura de la nourriture pour tous les hommes et… où « toute chair verra le salut de Dieu »), ensuite à cet autre détail : la barque était tellement pleine qu’elle craquait.

Si l’Eglise de notre temps, dans sa fidélité à l’Evangile, sait vraiment s’ouvrir aux hommes, à tous les hommes, elle sera envahie par des milliers d’humains, et tant mieux… Alors, comme la barque qui craquait, ses vieilles structures craquent pour faire place aux formes neuves que lui donnera le peuple de cette église de demain.

L’essentiel est que l’Evangile de Jésus puisse être libéré des déformations que nous lui avons fait subir, pour être partagé dans toute sa vérité et toute sa force avec les autres hommes.

L’essentiel est que Jésus-Christ soit connu et soit aimé,
et que son règne soit annoncé.




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