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Luc 04 v 21 Pierre Muller



PRÉDICATION

Frères et sœurs, d’un bout à l’autre de sa vie sur notre terre, Jésus a été surprenant. Sa naissance s’est produite dans des circonstances étranges. Quand il n’a que douze ans, il étonne les maîtres à penser de son temps. Et la suite de l’évangile conduit, elle aussi, de surprise en surprise.

Jésus a maintenant la trentaine. Aujourd’hui, le voici à Nazareth, là où il a été élevé. On le connaît bien. C’est un manuel habile à manier le rabot. On connaît sa famille : des gens simples. Il est vrai que, depuis quelque temps, on parle de lui… Ses propos, dit-on, ne sont pas comme ceux des autres. Chacun se plaît à chanter ses louanges. « Enfin, puisqu’il est dans nos murs, répète-t-on alors à Nazareth avec une légitime fierté, nous allons le voir et l’entendre nous-mêmes ». J’imagine que, ce sabbat-là, il y avait foule dans la synagogue de Nazareth. L’espèce humaine a toujours été friande d’extraordinaire !

Maintenant, Jésus se lève. Il va lire. Il lit. Il lit ce passage bien connu du prophète Esaïe, où la mission de l’envoyé de l’Eternel est rapportée. Puis il ferme le rouleau du livre, le rend au serviteur, et s’assied. On aurait entendu voler une mouche dans la synagogue. Tout le monde le regarde intensément. Alors sa voix s’élève à nouveau ; il ne lit plus un texte vieux de plusieurs siècles ; il parle à ce peuple rassemblé. « Aujourd’hui, ce que vous venez d’entendre est accompli » ; voilà ce qu’il déclare. Tous admirent son propos. Mais il continue ; il ne reste pas dans les généralités. Il cite ces cas, connus de tous, où, devant l’incrédulité de fait de leurs ancêtres, des étrangers sont devenus des instruments des actes de Dieu. Les allusions sont sans équivoque. « Mais, pour qui nous prend-il ? C’est lui qui déraille ! Nous, nous sommes des croyants sincères ; la preuve, c’est que nous sommes ici dans la synagogue ». Très vite, ces pensées s’expriment à haute voix ; l’admiration de tous fait place à la colère de tous. Ils se lèvent comme un seul homme, se saisissent de lui, et l’entraînent hors de la ville pour lui faire un sort. Mais, conclut le récit avec une sobriété aussi surprenante que les événements, « lui, passant au milieu d’eux, s’en alla ».

Frères et sœurs, « il est venu chez les siens, mais les siens ne l’ont pas reçu » (Jean 1/11), tel est le commentaire que l’évangéliste Jean fait de l’histoire terrestre de Jésus. « On l’appellera Emmanuel, ce qui signifie DIEU AVEC NOUS » (Matthieu 1/23), rapporte Matthieu, mais les hommes ne veulent pas l’entendre, et ils se retrouvent « sans Dieu dans le monde » (Ephésiens 2/12).

Mais revenons un instant sur la parole biblique que Jésus s’est appropriée : « L’Esprit du Seigneur est sur moi. C’est pourquoi il m’a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour publier la liberté aux captifs, et le recouvrement de la vue aux aveugles, pour renvoyer libres ceux qui sont dans l’oppression, et pour proclamer une année favorable de la part du Seigneur » (Luc 4/18-19).

1°) Tout d’abord — il faut le souligner —, c’est à des croyants, ou tout au moins à des gens qui disent l’être, que Jésus s’adresse.
Que leur dit-il ? Que nous dit-il ? Car sa Parole vaut pour aujourd’hui encore. Il nous parle de sa mission, celle pour laquelle Dieu l’a choisi et envoyé dans le monde, avec une puissance qui n’est pas celle de l’homme, mais celle de l’Esprit même de Dieu. Il annonce ce monde nouveau, ce monde magnifique, où la pauvreté n’accablera personne, où il n’y aura plus de prison ni aucune maladie, aucune infirmité, ce monde où nulle oppression ne s’exercera plus nulle part. Les actes du Christ, ses nombreux miracles pendant son ministère ont été les signes prophétiques de cette mission accomplie.

Et, d’une certaine manière, nous sommes appelés à nous associer à ces gestes du Christ, mais la compassion — cette compassion qui manque trop souvent — pour les pauvres, les désespérés, les prisonniers, les aveugles et les opprimés, ne doit pas nous faire passer à côté de la réalité de la parole du Christ. Ma compassion risque bien de n’être que de la condescendance — avec tout ce qu’elle a de désagréable — si je n’entends pas d’abord personnellement cette parole de Jésus. Le pauvre, en effet, ce n’est pas l’autre seulement, c’est moi : si pauvre en cœur, si pauvre en amitié, si pauvre en vie, si pauvre en esprit. Le prisonnier, ce n’est pas seulement celui qui se ronge les sangs derrière des barreaux ou des barbelés. Ne le suis-je pas, moi aussi, peut-être même davantage derrière mes préjugés ? L’apôtre Paul nous fait part de son expérience d’homme, incapable de faire le bien qu’il voulait, et prisonnier du mal qu’il détestait. Et l’aveugle, où est-il ? Il est une cécité pire que celle qui prive de la lumière du soleil, celle qui éteint toute lumière intérieure, et qui fait qu’en plein midi, on marche dans les ténèbres. Les opprimés, quant à eux, sont aussi des multitudes ; mais les oppressions dues aux hommes, à la maladie, aux deuils, si lourdes soient-elles, ne sont pas grand chose à côté de celle de cette puissance infernale que la Bible appelle le péché.

Oui, Jésus veut nous arracher à nos illusions. Si facilement, nous, les nantis de l’Evangile, nous allons de par le monde, affirmant par notre attitude, comme cette église d’autrefois : « Je suis riche, je n’ai besoin de rien… ». Or, notre Seigneur, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons, nous dit comme à cette église le contraire : « Tu ne sais pas que tu es malheureux et misérable et pauvre et aveugle et nu » (Apocalypse 3/17), à tel point que nos gestes généreux risquent souvent de n’être que des aventures d’aveugles conduisant des aveugles qui finissent par tomber avec eux dans un trou (Matthieu 15/14).

Suivre le Christ, n’est-ce pas d’abord l’écouter ? L’écouter avec une humble attention. N’est-ce pas, ensuite — ou peut-être en même temps —, recevoir avec la même humilité, la vie nouvelle que nous ne méritons sûrement pas, mais qu’il nous offre ? En nous approchant de Dieu, nous découvrons qu’il s’approche lui-même de nous, et que, nous dépouillant de nous-mêmes, il nous donne alors la vie si riche de Jésus-Christ, avec ses possibilités infinies et, par la puissance de son Esprit agissant en nous, ses actions valables.

2°) Mais Jésus ne s’adresse pas seulement aux gens d’église. S’il les informe les premiers, sa mission va bien au-delà d’eux. Elle veut atteindre tout homme : tous ceux que la fatigue accable, tous ceux qui défaillent, ou simplement qui peinent sous quelque charge que ce soit : épreuve ou faute. Tous ceux pour qui la vie est insipide. Tous, il les invite. A tous il apporte la bonne nouvelle de son amour que rien ne peut arrêter ; à tous il annonce la victoire qui libère et délivre complètement, et donne à qui la reçoit une force intérieure qu’aucune puissance, fut-elle la dernière : la mort, ne peut éteindre. A tous il offre gratuitement son salut.

L’Esprit du Seigneur qui était sur lui l’a conduit jusqu’à l’accomplissement total de sa mission. Tel un paratonnerre unique, il a attiré sur lui, lorsqu’il expirait sur la croix, les malédictions qui nous frappent. Qui se tient dans le périmètre de protection de cette croix ne craint plus rien, ni maintenant, ni jamais. Voilà son Evangile ! Voilà la bonne nouvelle qu’il nous annonce ! Il n’en est pas de plus grande ni de meilleure !

3°) Une dernière remarque. Elle a trait au dernier terme de la mission de Jésus. « Le Seigneur, dit-il, m’a envoyé pour proclamer — c’est par là qu’il termine — l’année de grâce du Seigneur ».

Frères et sœurs, quelles que soient les prévisions en tous genre que les médias nous retransmettent, Jésus nous promet encore un an de grâce. Du reste, elle est vraie, l’affirmation de l’apôtre à ceux qui font confiance au Christ : les choses extérieures disparaissent, notre corps vieillit, mais qu’est-ce que cela, puisque notre être intérieur, cet être délivré par l’Evangile, connaît, lui, un continuel renouvellement. Et le même apôtre n’ajoute-t-il pas que, si le péché, avec tout ce qui en découle : épreuves, difficultés, peines, abonde, la grâce du Christ, elle, se fait surabondante ? Oui, Jésus proclame encore l’année de grâce du Seigneur.

Et je voudrais citer ici une anecdote intéressante à plus d’un titre… Lorsque le petit roi de France, Louis IX, qui deviendra Saint-Louis, monta sur le trône, sa mère, Blanche de Castille, fit ouvrir en son nom toutes les prisons du royaume. Un tableau, de je ne sais plus qui, évoque ce moment. Le jeune roi est sur les genoux de sa mère ; un étrange spectacle se déroule sous ses yeux : des sombres cachots où ils croupissaient, sortent des hommes aux allures de fantômes, décharnés, pâles. Certains courent. D’autres se traînent. Leurs yeux sont éblouis par la lumière dont ils ont été si longtemps privés ; mais tous ils tendent les bras vers cette liberté, cette vie qu’ils retrouvent. C’est encore le temps de grâce du Christ, cette grâce dont nous avons tous besoin. Pourquoi continuer à végéter misérablement ? Pourquoi rester dans la servitude, les ténèbres ou l’accablement, alors que le Christ libérateur nous appelle ? Et pourquoi alors ne viendrions-nous pas à lui, maintenant, là où nous sommes, et comme nous sommes ? Lui, il fera tout le reste. N’a-t-il pas dit : « Aujourd’hui, la parole de l’Ecriture que nous venons d’entendre est accomplie » ? Amen.

D’après André THOBOIS : Méditation radiodiffusée. FPF, 13.01.1974.



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