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Luc 04 v 1-13 Anne-Lise Happel
Texte : Luc 4/1-13
Genre : Prédication Auteur : Anne-Lise HAPPEL Source : Prédication. Bible et Liturgie (ERF Cévennes-Languedoc-Roussillon), 01.03.1998. La fin d'un prologue ou le début d'un ministère Cette "tentation de Jésus" conclut traditionnellement la première partie de l'évangile de Luc, c'est-à-dire les chapitres 1 à 4/13. Cette introduction pourrait s'intituler : "Jean Baptiste et Jésus", car elle est toute construite autour du parallèle entre Jean le Baptiste et Jésus, à travers les récits de l'enfance (annonciations et naissances), le message du Baptiste, puis avec l'intronisation de Jésus par son baptême et le rappel de sa généalogie. La tentation viendrait comme une conclusion de cette phase de reconnaissance et d'intronisation, à la suite de quoi Jésus, enfin mis sur les rails de son ministère, pourrait commencer à prêcher, à enseigner, à guérir et donc à manifester son autorité. C'est un peu comme une représentation théâtrale ; avant d'entrer dans la dramaturgie, on dresse le décor : la Galilée ; on dévoile l'identité du personnage central : Jésus ; on découvre une part de l'intrigue. Ainsi, avant que la pièce ne puisse vraiment se mettre en route, une dernière épreuve, un dernier rite de passage vient camper le héros dans son personnage. Certes, il y a une rupture de style entre la fin de notre passage : "le diable s'écarta de lui..." (v. 13) et le suivant : "Alors Jésus revint en Galilée ..." (v. 14), mais on peut aussi voir dans ce récit d'un conflit entre Satan et Jésus, dans cette description d'une lutte entre désir et tentation, une amorce de ce qui va se jouer dans la vie terrestre d'un homme, un prélude à l'apprentissage difficile d'un ministère, une découverte pas à pas d'un projet de Dieu pour l'humanité qui se joue dans la vie, les épreuves, les prières et les victoires de Jésus. Entrons donc dans cette ouverture. Un récit tout empreint de références vétéro-testamentaires De nombreux indices dans le texte nous renvoient à nos connaissances bibliques et nous rappellent des tranches de vie dans l'histoire du peuple d'Israël. Il n'est sans doute pas possible de les omettre, même si cela nous renvoie d'abord au passé. Ils forment une des sources indubitables de cette tradition des tentations de Jésus, ces moments où il est mis en face d'un choix douloureux et d'un combat courageux : il est mis en demeure d'accepter le chemin qu'il doit parcourir, de passer les épreuves qu'il doit traverser. Ces références à l'Ancien Testament sont essentiellement celles de la traversée du désert et, plus largement, celle de la tentation au jardin. La mention très explicite du désert et des quarante jours, en nous rappelant la longue traversée du peuple, met en parallèle les hésitations de Jésus et celles du peuple juif, lui aussi soumis à des tentations renouvelées auxquelles il finira par succomber. Elles renvoient au désert, au dur combat du peuple contre lui-même et contre Dieu, mis à l'épreuve jusqu'à tomber dans le doute et le rejet de l'autorité de Dieu. A l'opposé, par sa victoire devant les mêmes tentations, Jésus est investi du rôle de chef nouveau pour Israël. Par son refus de se laisser aller au doute, au blasphème, au défi et au déni de la Parole et de l'amour de Dieu, il rompt avec la fatalité des épreuves, avec l'enchaînement des reniements et des doutes envers le Seigneur d'Israël. Plus largement, en renvoyant aussi à la tentation originelle du couple Adam et Eve au jardin et à la tentation au désert, Jésus nous est présenté comme le Nouvel Adam, qui, lui au moins, passe au-dessus de l'épreuve et, une fois encore, rompt la fatalité du doute et du reniement. Trois tentations face à trois désirs légitimes de tout homme Mais voyons plutôt ce que ces trois tentations nous disent d'un homme qui commence un itinéraire tout à fait hors du commun. Elles sont de trois ordres et elles ouvrent trois interprétations : dans leur formulation, les propositions que Satan fait à Jésus font appel à des besoins ou désirs de l'être humain qui sont d'ordres différents et qui vont en graduation, du désir tout physique ou personnel au pouvoir sur les royaumes et les peuples qu'ils contiennent, et pour finir à la possibilité de porter atteinte au pouvoir et à la place de Dieu. Un premier besoin que Satan fait miroiter au yeux de Jésus, c'est celui d'une jouissance toute individuelle, c'est la possibilité de combler un besoin personnel très égoïste, combler la faim, apporter au corps humain une nourriture qui vient le libérer des tenailles de la faim. Ensuite, il aborde un autre niveau de désir, plus collectif celui-ci ; c'est celui du pouvoir d'un individu sur un groupe ou une communauté : mettre les autres à ses pieds, exercer sur eux un pouvoir — légitime ou illégitime. Enfin, il en arrive à la dimension surnaturelle ou religieuse, en atteignant au stade du blasphème ; il est ici question de mettre Dieu au défi, ou de faire en sorte d'évacuer Dieu de la vie en prenant sa place. C'est un panorama complet des différentes tentations qui sont le lot de l'humanité : me combler moi, remplir et répondre à tous les désirs de mon corps, tout et tout de suite, ou bien plier la vie des autres à mes volontés, les soumettre à mon pouvoir. Cela ne va-t-il pas mieux si Dieu disparaît de l'horizon du monde et de l'histoire ? Tentations de toujours et de partout, celles qui nous tournent la tête en nous laissant croire ou espérer que nous pourrons à jamais combler la place de l'autre et du Tout-Autre. A travers les réponses toutes bibliques de Jésus, la leçon de Luc nous offre de répondre à ces tentations en sortant de nous-mêmes pour nous tourner vers Jésus. Que pouvons-nous recevoir de ce texte mystérieux et parfois difficilement acceptable au plan de la véracité historique ? De la tentation de Jésus de Nazareth à l'émergence du Christ de notre foi Ce récit nous rappelle d'abord la condition humaine de Jésus. Il est vrai homme, confronté comme tout homme à une vie qui apporte son lot de difficultés et de risques. Et comme tout un chacun, au moment de l'épreuve, à l'heure où des choix s'imposent, il est seul, il ne peut trouver qu'en lui-même les forces de sa réponse ; il est seul, mais accompagné de ce qui le constitue comme être : une éducation qui lui a forgé un caractère, des souvenirs et des rencontres qui l'ont fait grandir, la prière et la foi comme seule arme dans la détresse, des projets vers lesquels il tend. Entre passé, présent et avenir, il se fraie le chemin d'un homme. Les tentatives de Satan cherchent à atteindre Jésus en réveillant en lui des désirs ou des besoins. Jésus, vrai homme, sait dans sa chair le désir de la faim, sait dans son esprit le désir du pouvoir sur les hommes et contre Dieu. Mais la leçon qu'il nous donne, c'est que le désir n'est pas tentation ; la tentation se met en œuvre au moment où s'élaborent les conditions pour réaliser son désir, où se choisissent les moyens pour arriver à ses fins. Satisfaire des désirs, oui, c'est le propre de toute vie, ce peut même en être son moteur, ce qui fait que l'être vit, qu'il fait des projets pour lui et les siens, qu'il aime et qu'il partage. Mais la tentation n'est jamais loin, lorsqu'il ne s'agit plus que de se combler soi-même en sacrifiant l'autre, lorsque la réussite sociale ou professionnelle bafoue les règles de justice et de solidarité, lorsque Dieu ne devient que l'instrument de notre prière, un opérateur efficace, et sa Parole mise à notre service. Enfin cette rencontre entre Satan et Jésus nous enseigne une dernière chose : Jésus n'est pas Christ d'emblée, il est nécessaire qu'il traverse une enfance, dans la chaleur d'un foyer, qu'il passe par l'adolescence et ses apprentissages conflictuels, qu'il atteigne l'âge adulte pour entrer dans un ministère de découverte, découverte d'un peuple et de son histoire, de ses attentes et de ses souffrances, de la promesse qui lui est un horizon. La réalité de Jésus que nous croisons dans ce texte, sa force, c'est qu'il ne passe pas à travers les événements de la vie quotidienne, mais il fait comme tout le monde, tout homme ou toute femme : il apprend à surmonter les doutes, les questions, les tentations, mais cela ne peut se faire que s'il les affronte, s'il les accepte, et pas s'il les fuit, ou si ces récits ne sont que des contes qui nous présentent un héros ou un surhomme. La foi, la foi de Jésus, ne gomme ni n'élimine les difficultés, les reniements, les erreurs, mais elle donne les moyens d'y faire face dans une attitude de prière et de confiance. A chaque assaut de Satan, à chacune de ses perfidies, Jésus répond par la confiance absolue en la promesse annoncée dans la Parole ; au risque même de perdre, de s'abaisser, de se donner, mais pour que sa passion soit le salut du monde et la victoire finale sur toutes les tentations et les forces du mal. Qu'en cette période de Carême, nous relisions nos vies, nos relations, nos espérances dans la même certitude en la présence aimante de Dieu : qu'il éclaire nos routes et les désirs qui les peuplent, qu'il accompagne nos choix devant les tentations de toute nature, qu'il nous donne la force d'en dépasser les épreuves. Cantiques proposés : * ARC 119/1, 2, 4 Heureux * ARC 242/1, 2, 3 Dieu des louanges * ARC 622/1, 2, 3 Si Dieu pour nous s’engage Autres textes de la même catégorie
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