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Luc 03 v 1-6 David Mitrani



texte : Évangile selon Luc 3/1-6
premières lectures : Ésaïe 40 / 1-11 ; Baruch 5
chants : 166 et 303 (NCTC)

Un prophète! Bien longtemps, de nombreux siècles après les derniers prophètes, alors, comme on disait, que "le ciel était fermé", voici que surgit, à une date précise, un nouveau pro-phète, Jean, fils de Zacharie. La manière dont commence notre extrait indique clairement que, pour son auteur, Jean est bien prophète, puisqu'il donne, comme le faisaient les livres des anciens prophètes, tous les renseignements permettant de dater la prophétie: noms des rois, des grands-prêtres, ainsi que le lieu où cette prophétie va être prononcée.
Nous avons donc ici une date: l'année 29 de notre calendrier, avec la carte des pays de la région: Israël, Jordanie, Syrie, et le nom de leurs dirigeants, tous soumis à l'autorité impériale ro-maine. Il y a aussi une autre indication de soumission à Rome: le nom des grands-prêtres, Anne et Caïphe; ils étaient nommés pour un an par le pouvoir impérial, sans considération de piété ou de reconnaissance populaire, mais par seul souci d'ordre et de complaisance. Ainsi, le cadre de la prophétie est posé: c'est à un Israël esclave que la parole de Dieu est adressée, à un peuple dont tous les dirigeants sont au service d'un autre Dieu, d'un autre Roi: César.
Dans un tel cadre, on s'attendrait à un appel à la révolte, comme il ne manquait pas d'en retentir parfois, un appel à chasser les Romains, et à tuer des grands-prêtres illégitimes et colla-borateurs. C'est un tel appel qui déclenchera la "guerre juive" des années 66-73, guerre sans doute terminée lorsque l'évangéliste publie son livre. Israël y perdra toute forme d'État pour pres-que 19 siècles. On aurait aussi pu imaginer de la part de Dieu, par la bouche de son prophète, l'annonce d'un libérateur, comme là encore il n'en manquait pas, surtout en Galilée. C'est un tel libérateur qui mènera la seconde "guerre juive", vers l'an 135, soulèvement nationaliste qui occa-sionnera en représailles des massacres sans nombre et l'exil des Juifs survivants hors de la Terre Sainte pour 18 siècles…
Mais dans notre texte, il s'agit d'une tout autre prophétie. Elle revêt d'ailleurs un caractère bien particulier: elle est elle-même accomplissement d'une précédente prophétie, elle est ainsi comme une charnière entre les époques. Prophétie, elle ressortit à ce que nous, nous appelons l'Ancien Testament. Accomplissement de prophétie, elle ouvre une ère nouvelle, celle de l'accom-plissement de toutes les prophéties, ère que nous appelons, nous, le Nouveau Testament.
Car le Nouveau Testament, ce n'est pas du passé! Nous nous trompons quand nous ana-lysons les choses à distance, selon une chronologie scientifique qui n'est pas apte à dire le sens. Non: nous sommes dans le Nouveau Testament, nous sommes dans une ère qui a été ouverte par la présence de Jean, fils de Zacharie, premier signe des accomplissements. Cette ère ne sera fermée que lorsque le dernier verset de notre extrait sera lui-même accompli: "toute chair verra le salut de Dieu".
La prophétie de Jean, accomplissant celle d'Ésaïe, mais aussi plusieurs autres des anciens prophètes, comporte deux choses qui la distinguent fondamentalement de celles que j'évoquais tout-à-l'heure. Elle n'est pas un appel à la résistance, mais un appel à la repentance. Elle n'an-nonce pas un libérateur, un intermédiaire, roi ou grand-prêtre, mais elle annonce le Seigneur: Dieu lui-même. Pilate, quelques mois plus tard, lorsqu'il jugera Jésus, ne s'y trompera pas: il verra bien que cet homme n'est pas un chef de guerre, ni un restaurateur de la pureté rituelle d'un Israël au-trefois souillé et désormais vengeur! Ce n'est pas un tel messie que Jean annonçait dans le dé-sert…
"Il prêchait le baptême de repentance, pour le pardon des péchés." Il criait: "Préparez le chemin du Seigneur"! La grande nouvelle, c'est celle-ci, le vrai contenu de la prophétie: le Sei-gneur vient! Le Nouveau Testament, de la naissance de Jésus de Nazareth à Bethléhem-de-Juda, jusqu'à sa venue en gloire, le Nouveau Testament est, seulement et pleinement, l'accomplisse-ment de cette unique prophétie, qui ne peut être que la dernière, le sommet: le Seigneur vient!
Pour nous qui sommes, comme Jean quelques versets plus tard, comme Luc l'évangéliste, les témoins de cet accomplissement, nous n'avons rien d'autre à dire, rien d'autre à témoigner, sinon que c'est vrai, le Seigneur vient! "Maranatha", disaient les premiers chrétiens, en araméen, lorsqu'ils célébraient la Cène. Prophétie et certitude, appel et constatation, célébration et témoi-gnage: le Seigneur vient! Ainsi se termine le livre du Nouveau Testament, les tout derniers versets de l'Apocalypse de Jean. Le Seigneur vient!
C'est là le sens de nos existences, à nous chrétiens. Les athées et les païens cherchent ou trouvent ailleurs ce sens à leur vie, ou bien ils n'en trouvent pas. À mon sens, le monde n'en four-nit pas qui ne soient pas mensongers, idolâtres. Les illusions pullulent donc, et peut-être, sûre-ment même, notre propre foi apparaît-elle comme illusoire à ceux qui n'en vivent pas… Mais par la foi nous avons vu, et nous rendons témoignage: oui, le Seigneur vient!
Il faut seulement que nous fassions attention à ne pas témoigner d'autre chose… Car alors, nous ne servirions à rien – ou bien nous servirions à d'autres! C'est la seule question que nous ayons à nous poser sur nous-mêmes: à quoi, à qui, renvoient nos vies dans ce monde? Pas nos mots seulement, pas nos idéologies non plus. Mais notre manière de vivre, d'être un chrétien particulier, une chrétienne particulière, dans ce monde particulier qui est notre cadre de vie. Au début de l'an 99 de la République laïque, etc., etc., moi, David Mitrani - ou toi, ou toi - en quoi est-ce que ma vie fait résonner cette prophétie et la certitude qu'elle est accomplie? en quoi est-ce que ma vie, la tienne, témoignent auprès de nos voisins et relations, auprès de notre ville et de ses habitants, que le Seigneur vient?
Ou bien alors, en quoi est-ce que ma vie, et peut-être parfois la vôtre, laissent apercevoir qu'elles ont d'autres dieux, d'autres raisons, d'autres motivations, d'autres certitudes, que celle-là seule? Car cela est aussi inévitable. Comme l'aurait dit l'apôtre Paul, le vieil homme et l'homme nouveau cohabitent en moi et se heurtent sans cesse, m'évitant ainsi l'orgueil de me croire déjà arrivé dans le Royaume par la force de ma propre foi, de ma propre conviction, de ma propre vie. La prophétie-accomplissement de la venue du Seigneur suscite donc en moi, comme un premier mouvement, la confession de mon péché, l'humble constatation que non seulement ma vie n'est pas à la hauteur, mais que mon témoignage lui-même est bien chancelant, bien discret, voire bien ambigu…
Ainsi se conçoit bien l'appel au baptême de repentance qui définit la prédication de Jean, surnommé à cause de cela le Baptiste. La prophétie de Jean est un appel à la repentance, parce que le Seigneur vient. L'accomplissement de la prophétie suscite en retour un acte de repentance, parce que c'est ce que produit la venue du Seigneur. Ainsi est aplani le chemin du Seigneur dans nos cœurs et dans nos vies: la repentance reconnaît et élimine tous les cailloux ou les rochers mal placés, voire les montagnes!
Elle est la condition nécessaire, dit Jean, pour que le Seigneur, lorsqu'il viendra, puisse prendre ce chemin qu'est notre propre vie. L'évangéliste, un peu plus tard, fera dire à Pierre que cette repentance est, au contraire, la conséquence d'un pardon déjà donné, le moyen par lequel ce pardon peut être reçu, et c'est bien ainsi que nous comprenons et vivons cette repentance. En elle-même, elle témoigne que nous plaçons notre vie, toute notre vie, tous ses aspects, tous ses instants, dans la lumière du Seigneur qui vient. Elle témoigne ainsi de notre foi, c'est-à-dire de ce que Dieu accomplit et accomplira en nous.
Si nous renvoyons l'image de gens sans péchés, la réalité nous démasquera comme étant des menteurs, des faux témoins. Si nous renvoyons l'image de gens qui ne doutent jamais, dont la certitude de foi se double d'une connaissance de Dieu sans faille, alors notre foi se fera repous-sante, inatteignable. Elle fera des envieux, pas des chrétiens. Comme le livre des Actes des Apô-tres nous le montre aux débuts de l'histoire de l'Église, les gens prendront une distance respec-tueuse en s'attendant à nous voir faire merveille, mais sans oser s'approcher!
La seule image que nous ayons à renvoyer, c'est celle de ce que nous sommes en vérité, à savoir des pécheurs ayant rencontré leur justification, des hommes et des femmes comme les autres, mais qui ont reçu sans savoir pourquoi ni comment la certitude de la présence de Dieu dans leur existence, en Jésus-Christ. Le Seigneur vient: voilà le contenu de notre vie. Nous som-mes, nous voulons être, une prophétie vivante et un vivant témoignage que cette prophétie a commencé à s'accomplir. Nous sommes, nous voulons être, de simples témoins, convaincus et fragiles, que tout homme, toute femme, "verra le salut de Dieu" dans sa propre vie. Amen. Viens, Seigneur Jésus!
Cognac - 7 décembre 2003
Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr



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