|
Liturgies
Notes bibliques ou théologiques
Prédications
Cantiques
|
Accueil |
Envoyer à un ami |
Version imprimable |
Augmenter la taille du texte |
Diminuer la taille du texte
Luc 03 v 1-18 Jean-Christophe Robert
Texte : Luc 3/1-18
Genre : Prédication Auteur : Jean-Christophe ROBERT Source : Prédication pour le 05.12.1998 à Saint-Germain en Laye. Comme on dit aujourd'hui, Jean-Baptiste prêchait dans le désert. Mais voilà : il était bien entouré. La Judée, la région du Jourdain, était là, avec des gens très différents qui avaient pris la peine de se lever, de venir, et d'écouter. Tout le Jérusalem centre-ville était venu. Il y avait même des pharisiens et des sadducéens réunis ensemble ! du jamais vu ! Et Dieu sait qu'ils ne pouvaient se supporter durant la semaine, mais là, au moins, ils étaient réunis. Leur seule présence au coude à coude était un miracle. Et Jean-Baptiste veillait. Il observait cette foule disparate venue de la ville sainte. J'aimerais vous parler d'une chose, une seule, même pas de deux points dans mon plan : une seule chose me frappe chez Jean-Baptiste et, si vous écoutez bien, j'espère que je parviendrai à vous faire entrer dans cet émerveillement que je ressens au sujet de cet homme. C'est une forte tête. Jusque-là, rien d'extraordinaire, car il ne suffit pas de parler fort pour être intéressant. Il faut une bonne voix pour être un prophète au désert, mais ça ne suffit pas pour être écouté. Cela me fait penser à l'un des mes amis, plutôt coléreux, et qui me disait il y a quelques années : "Je ne suis pas en colère, j'ai la voix forte". Mais cette force-là ne trompe personne. Elle ne crée au mieux qu'un effet d'esbroufe, et puis, très vite, la vérité se fait et vient le temps de l'exaspération. Jean-Baptiste, lui, n'abuse pas du pouvoir. Il n'a pas besoin de faire trembler. Il ne démontre rien, il montre, il désigne, il suggère. Il rappelle une évidence que personne n'osait affronter pour lui-même. Cet homme ne brille pas par son éloquence. Mais il brille par sa spiritualité, il rayonne, il faudrait lui mettre une auréole. Il est l'homme des profondeurs. Rien ne l'atteint, ni les pièges, ni le regard amical ou malveillant. Il parle, il critique même l'adultère d'Hérode. Il pense et dit tout haut l'impensable et l'indicible. A la limite, il parle d'égal à égal avec tout le monde ; comme un aumônier dans l'armée, il a le grade de celui auquel il s'adresse. Il semble parler d'égal à égal même avec Jésus, il le baptisera d'ailleurs tout naturellement. Jean-Baptiste est un homme déjà connu et remarqué lorsque Jésus s'approche de lui. Et ne croyez pas que l'Evangile de ce matin s'est passé en 4 minutes. Jésus a longuement approché cet ermite du désert, qui faisait sans doute partie des amis de Qumrân, communauté d'Esséniens retirés loin des hommes. Jean-Baptiste est célèbre, et ça ne le dérange visiblement pas. Pour beaucoup de chrétiens, la célébrité est suspecte. Beaucoup de gens pensent que, pour être bon chrétien, il faut être timide, réservé quant à son témoignage, il faut une piété implicite introvertie. Mais lui n'a rien d'un refoulé. Jean-Baptiste n'a peur de rien. Il est célèbre pour sa profondeur spirituelle. C'est son rayonnement qui attire. Né d'une famille sacerdotale, il a tout quitté ; plus rien n'a désormais de prix à ses yeux, il n'a pas eu peur de vivre son idéal, quoi qu'il lui en coûte. Et je pense que c'est cette authenticité qui attire les foules. Il prêche dans le désert, mais la différence avec lui, c'est que le désert est embouteillé de gens en recherche, et que le centre-ville, avec ses prêtres officiels, ses pharisiens et ses sadducéens, est devenu vide. Jean-Baptiste ne cherche pas la célébrité, mais il en use avec intelligence. Puisque les gens viennent à lui, eh bien, il ne mâche pas ses mots. Il fait comme cet ermite que j'ai rencontré durant les vacances de Toussaint, lors d'une retraite spirituelle en Ardèche. L'ermite reçoit beaucoup de monde. Sans besoin de faire de la publicité. Ça se dit en centre-ville qu'il y a un lieu, un peu retiré, où la parole retrouve sa densité. Sa radicalité. Jean s'offre le luxe de dire la vérité puisqu'il vit sans aucun compromis avec cette vérité. Alors il est un ermite célèbre, branché sur son époque. Parce que les gens qui viennent trouvent en lui une parole de grâce, ils se font baptiser pour renoncer à leur péchés. Ils vivent un vrai renouveau. Ils ne viennent pas par habitude. Comment pourrait-on s'habituer au désert, je vous demande un peu ? Mais ils sont là, et les espions du roi sont là, eux aussi ; peut-être qu'ils se sont fait baptiser, au grand dam d'Hérode qui fera mener une enquête sur le grand prophète qui dérange. Quel est donc le secret de cet homme ? Célèbre avec rien d'apparent, lui dont les paroles radicales entraînent pourtant une véritable libération ? Et heureusement qu'il est célèbre, puisque qu'ainsi Jésus entendra parler de lui. Jésus n'est encore qu'un illustre inconnu, va venir s'approcher, va être initié par ses paroles et trouver l'accompagnement décisif de son propre appel. Jean est célèbre et sans complexes, car il maîtrise sa notoriété, elle est un moyen sans être un but. C'est rare de nos jours. Son secret, le voici : il est un homme de vision. Il discerne ce que personne ne voyait jusque-là. Le véritable prophète voit le mal et il voit le bien. Le faux prophète, c'est celui qui ne voit que le mal sans amour, ou à l'inverse celui qui ne voit que le bien, sans discernement. Ne croyez pas les prophètes qui ne parlent que du mal, que de catastrophes, qui ne voient que le mal, que le petit défaut ou le gros défaut : ils se prennent pour des gourous, ils terrorisent et manipulent. Ne croyez pas non plus les prophètes qui ne voient que le bien, qui ne jugent personne, qui séduisent les foules par un message accommodant, s'abstenant de tout jugement, de ce discernement qui pourrait créer les conditions à la résolution des crises. Les vrais prophètes voient et le bien et le mal. Vous connaissez la définition du snobisme... C'est un mot d'origine anglaise, snob, qui vient du mot savetier. Celui qui est considéré comme vulgaire, non-noble, parvenu. Quel est le rapport avec notre texte ? Il est flagrant à mes yeux. Voilà des gens qui se pressent au désert, alors qu'ils habitaient au cœur du centre religieux. Ils se croyaient nobles, fils d'Abraham, ils prétendaient faire partie de la lignée. Mais, en fait, ils sont divisés, ils se détestent cordialement entre sadducéens, ces fins politiques capables de tous les accommodements, et entre pharisiens rigoristes. Tous aiment le prestige. Les sadducéens sont des piliers de cocktails, ils pactisent avec l'ennemi romain, et les pharisiens se croient au dessus du lot, ils font quelques bonnes œuvres pour en mettre plein la vue, ils cherchent les premières places dans les assemblées, ils font de belles prières en public. Mais voici comment Jean intervient à leur sujet : ce jour-là, l'histoire sainte rebondit. Derrière l'événement anodin du désert, le présent narratif est utilisé par Matthieu pour désigner l'événement décisif. Jean va parler. Il va proclamer : le terme grec kerux signifie l'annonce publique d'événements importants pour tous les hommes, tous les hommes comme nous qui sommes emberlificotés dans l'écheveau inextricable de nos désobéissances, de nos justifications indéfendables, avec nos prétentions à tenir debout devant Dieu, alors que nos vies apparaissent devant lui au grand jour, révélées par la tranchante Parole biblique. Jean prêche. Il prêche l'alliance. On dit un peu vite qu'il prêche la conversion. Certes, il exige la repentance. Mais ce qui l'anime, c'est un amour qui s'enracine dans l'alliance. Et c'est pourquoi la présence côte à côte des pharisiens et des sadducéens est à la fois prophétique et cocasse. Prophétique d'une alliance annoncée, vers la réconciliation des contraires, mais aussi spectacle dérisoire de deux factions enfin réunies par pur snobisme. Car on vient au désert, en ces temps-là, comme aujourd'hui on part grappiller quelques notions de spiritualités très tendance, pour faire chic. Un peu comme ces gens qui se sont retrouvés réunis au même dîner un soir. C'est une histoire vraie. Le monsieur et la dame ne se connaissaient pas, et ils n'avaient rien pour s'apprécier car le monsieur, un peu agressif au volant, avait injurié la dame en lui conseillant de retourner à l'auto-école ; l'ennui, c'est qu'ils étaient invités à la même soirée mondaine. Ils se sont retrouvés à la même table, et cet homme démasqué s'est confondu en excuses gênées, comme vous pouvez l'imaginer. La rencontre était devenue insoutenable. De même, au désert, voici le même spectacle d'une humanité déchirée qui se côtoie, à défaut de s'aimer, qui vient par effet de mode, à défaut d'une conviction commune. Et puis voici Jean Baptiste, qui a bien du courage pour rester là, devant l'injure faite à l'amour. Jean va parler, il va prêcher la repentance, au sens employé par Jérémie le grand prophète : le mot hébreu est chouv, un mot qui dit l'alliance comme un préalable. Un Dieu qui fait le premier geste de réconciliation. Qui est le premier non-violent. Celui qui a les clefs pour désamorcer les conflits et les dialogues de sourds. Ce mot qui habite tout le Premier Testament, nous voulons l'employer pour nous-même, et pour notre communauté. Il évoque un retour possible. Puisqu'il se fonde sur un Dieu souverain engagé en premier pour son peuple. Pour l'appeler au retour. Retour sur un pacte bafoué, pacte violé par l'homme, retour qui ne ramène pas l'homme sur lui-même, sur les oripeaux de ses mérites, ni sur le vertige du mal qui l'habite et avec lequel il a contracté des alliances dangereuses. Non, ce retour dont parle Jean, c'est tout autre chose que le remords. C'est l'annonce d'une vie qui peut être allégée, comme une barque trop chargée qui n'avait plus ses chances. Le règne des cieux, c’est-à-dire le règne de Dieu s'est approché, Dieu devient roi en moi, pour peu que je le lui demande. Le souverain retourne dans son domaine jusque-là révolté, défiguré par ses tensions insoutenables, par ses grimaces de sainteté souriante, par ses rides de compromissions insensées. Le royaume s'est approché, exégétiquement, on pourrait traduire : "Il vous a atteints". En pleine indignité, ou bien prétention d'être devenu inatteignable. Le royaume s'est approché même des vipères, qui constitutivement ne peuvent que donner la mort, même des pécheurs invétérés que représentent ces pharisiens et ces sadducéens. Au point de mettre en pleine lumière leurs divisions sur les points fondamentaux de la foi concrète, au point de faire apparaître devant tout le peuple leur engouement de snobisme pour une parole dangereuse qui les débusque et les révèle. J'aime l'audace de Jean-Baptiste : il n 'est pas comme les marxistes des pays de l'Est qui ont nié pendant 70 ans le péché ; ils ont cautionné Rousseau et la prétendue bonté naturelle de l'homme. A force de nier le péché, les maoïstes du Cambodge ont tué 2 millions de leurs compatriotes. Aujourd'hui, ils monnaient contre leur désarmement l'immunité pour leurs crimes. De tous temps, les hommes ont nié le péché, cette radicale rupture de dialogue entre l'homme et Dieu. Ils ont monnayé l'oubli de leurs fautes. Ils ont affirmé que l'homme était fondamentalement bon, et que le salut n'était qu'une question de temps et surtout de structures. Ils ont cru pouvoir changer le monde par eux-même, à force d'ordre moral comme les pharisiens, à force de compromis comme les sadducéens. Structures sociales, politiques, économiques... leur bonheur organisé a viré au cauchemar. L'ordre est venu, mais les problèmes ont demeuré. Les mécontents ont persisté. La pensée totalisante du monde est devenue totalitaire. Car il n'y avait pas de péché, pas de faille dans la nature humaine et, dans ces sociétés, il fallait donc des goulags pour engloutir les monstres qui échappaient à cet ordre implacable. Ils ont oublié l'ordre dont Dieu seul à le secret pour quiconque se reconnaît en situation de chaos, de radicale pauvreté. Dans une vie qui s'avoue désertique, voilà l'Evangile du péché nommé, confessé, vaincu, impardonnable et pourtant pardonné. La foi est donc pessimiste : elle ne s'attend pas à des miracles quant à l'homme naturel, livré à lui-même. Mais la foi chrétienne est soudain optimiste quand elle mise sur le pardon possible. Sur l'élucidation du mal-vivre qui entrave toute existence humaine. Oui, nous sommes esclaves, de nos théories, de nos rêves de plénitude. Se repentir, c'est manifester que le Salut n'est pas une réalité automatique. Voilà l'Evangile : en Christ, ont été abolies les puissances qui régnaient sur notre conscience. Confesser à Dieu son péché, c'est lui dire : "Seigneur, quand je crois que je vais rater ma vie, rappelle-moi que c'est toi qui la diriges" ! Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde, dira Jean. Jean discernera en Jésus la vocation unique de cet homme. L'homme prestigieux, écouté par le public le plus large, saura résister à la démagogie, il aura su dessiller son regard et mettre en avant Celui dont il n'est plus digne de délier la courroie de ses souliers. Il voit en Jésus le Réformateur inconnu. Jean fait preuve d'un discernement à toute épreuve, sans concession devant les vrais problèmes ; il voit les vraies solutions, les vrais motifs d'espérer. Il résiste aux jeux de pouvoir, aux tentatives de séduction ou d'intimidation. Jean n'a rien à perdre puisqu'il est écouté, puisqu'il ne possède rien, et que sa vie s'est livrée dans la confiance en Dieu. Il est devenu l'homme de tous les basculements possibles. Et je souhaite à nos églises des hommes et des femmes de cette trempe, animés de ce discernement-là. Ils recevront de Dieu la sagesse qui discerne le caractère inacceptable du mal, ils auront aussi l'amour et l'espérance envers toute vie rencontrée, serait-elle aussi démunie et banale que celle de Jésus au seuil de son parcours. La prédication de Jean portera son fruit en termes de vies désormais abandonnées, offertes en un comportement total, conséquences d'une volonté et d'un cœur convertis. Cette orientation nouvelle de vie révèle tout le sérieux du baptême de Jean. Le baptême n'est plus alors une simple précaution religieuse, un ordre de plus, une pratique extérieure d'apparence convenable ; le baptême de Jean est le signe d'une existence désormais chavirée, qui fait produire du fruit. Le verbe est à l'impératif, comme pour dire : "Prouvez-vous à vous-même que vous avez basculé vers un vrai changement, faites produire du fruit, ne vous contentez pas d'une simple disposition intérieure ou psychologique. Les temps messianiques ont fait irruption, cette espérance est devenue possible. Voici l'Agneau de Dieu, qui fait taire notre péché, cette auto-accusation qui nous pousse à la désespérance". Comme Jean, nous poserons sur les situations un regard visionnaire, prophétique, qui ne se laissera pas influencer par le mal, ou le découragement. Nous élancerons les personnes rencontrées vers ce futur dont Dieu a le secret. Nous dirons à leur sujet : "Il faut qu'elles croissent et que je diminue". A nous de discerner les vocations de chacun, de contribuer à leur plein épanouissement. Aidez-moi dans ma tâche de discernement ; je souhaite vous aider, vous aussi, en ce sens, afin que chacun soit mis à l'honneur, affermi en lui-même. Et que tous ensemble nous entrions dans cette dynamique du royaume. Afin que plus jamais ne se posent de faux problèmes, mais que les vraies questions de nos vies, celles de la vérité de nos motivations, celles du fruit de notre vie, soient abordées dans la lumière du messie qui vient. Car il vient, Celui qui fait changer les temps et les circonstances, au point de faire taire l'insolence pour faire parler le souffle de l'Esprit. Amen. Autres textes de la même catégorie
|
Inscription à la newsletter
Sondage
|
Cultes contemporains
Luc 3 v 1-6 (Alphonse Maillot)