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Luc 03 v 1 - 14 Pierre Muller



Frères et sœurs, c'est par une liste de noms que l'évangéliste Luc commence le récit du ministère de Jean, celui qu'on appelle le Baptiste ou le Baptiseur : Tibère, Ponce Pilate, Hérode, Philippe frère d'Hérode, Lysanias,... Alors, Pilate et Hérode, nous les connaissons, mais qui se souvient de Philippe et de Lysanias ? Et l'Iturée et la Trachonitide, qui d'entre nous pourrait montrer ces contrées sur une carte du Moyen Orient ? Ce seraient des noms inconnus si Luc ne les avait pas mentionnés dans son évangile. Mais il ne les cite pas pour avoir l'air savant, ni pour nous épater par son érudition. Il les cite parce qu'il a le souci de situer dans le temps le ministère de Jean et celui de Jésus. Jean et Jésus apparaissent à un moment précis de l'histoire : l'an quinze du règne de l'empereur de Rome Tibère, c'est-à-dire l'année 28 ou 29 de l'ère chrétienne. Pas n'importe quand, pas dans un passé indéterminé, mais bien cette année-là.

Voilà de quoi répondre à ceux qui prétendent que Jésus n'a jamais existé. Il serait un héros de légende, un mythe sorti du cerveau de ses soi-disant adeptes. Seulement un mythe n'a pas de date. Il se situe en dehors du temps, dans une éternité indéfinissable, dans un espace impossible à déterminer. Le mythe n'existe que dans la pensée de ceux qui l'inventent et qui le rejouent dans des cérémonies religieuses. Jean et Jésus, eux, sont datés, et ils apparaissent dans une contrée bien définie, la Palestine de l'époque romaine.

Le récit de Luc prend place dans la ligne de la révélation biblique. La révélation de Dieu est toujours située dans un temps et dans un lieu. Regardez le début des livres des prophètes. Tous, ou presque tous, indiquent quand un prophète a parlé : en telle année de tel roi. Les historiens savent dire quand tel prophète a transmis les messages de Dieu. On peut même préciser quand on a achevé de rédiger, par exemple, la Genèse ou le Deutéronome, et à quelles préoccupations ils répondaient.

La Parole de Dieu est toujours datée. C'est l'un des traits qui la distinguent des religions. La religion ressemble aux mythes. Ce sont des histoires ou des idées qui viennent de nulle part ; elles apparaissent comme ça, comme de prétendues vérités abstraites et sans âge. Tandis que, quand Dieu parle, quand quelqu'un transmet ses messages, cela se passe à tel endroit et à tel moment. Comme Jean, qui exerce son ministère sous le règne de l'empereur Tibère, la quinzième année.

Alors, il nous est précieux de savoir que Jean et Jésus ne sont pas apparus n'importe quand, mais précisément cette année-là. Cela signifie que ce qu'ils font et ce qu'ils disent nous concerne, nous, en cette fin d'année 2000, nous, les gens qui vivons l'extrême fin du deuxième millénaire avant de pénétrer dans le troisième. Ce qu'ils disent et ce qu'ils font concerne notre vie de tous les jours, cette vie que nous pouvons dater. Chaque fois que nous écrivons une lettre, nous commençons par mettre la date en haut de la page. Eh bien, cette année-là, ce jour-là, nous avons quelque chose à faire avec le message de l'Evangile, et ce message a quelque chose à faire avec nous.

Donc, en cette quinzième année de l'empereur Tibère, la Parole de Dieu s'adresse à Jean. On ne rapporte pas tout de suite ce qu'il dit. Pour le moment, on nous dit simplement que Jean proclame un baptême de conversion en vue du pardon. Alors essayons de comprendre en quoi ces trois mots, ou plutôt ces trois actes, nous concernent.

LE BAPTÊME — A l'époque de Jésus, les Juifs pratiquent le baptême. En effet, il y a des païens qui souhaitent devenir juifs ; la communauté juive s'agrandit donc par l'adhésion d'un bon nombre de païens à la foi d'Israël. Le païen qui devenait juif était naturellement circoncis. Mais aussi, il devait passer par un bain qu'on peut appeler un baptême, puisque baptiser signifie plonger dans l'eau. Le baptême par lequel passe le païen signifie qu'il change de condition. Il passe de la situation de païen à la situation de juif.

De la même façon, ou à peu près, celui qui reçoit maintenant le baptême passe d'une situation à une autre. Il passe de l'état de païen à l'état de chrétien. C'est un changement de statut, un changement de position devant Dieu, dans les relations avec Dieu. C'est ce qui fait, d'ailleurs, tout le sérieux du baptême. Et c'est pourquoi certains chrétiens — les baptistes, par exemple — pensent qu'on ne doit pas imposer le baptême à un enfant inconscient, mais que le baptisé doit pouvoir demander le baptême.

LA CONVERSION — Le baptême est le geste qui atteste qu'il y a eu conversion. Se convertir, c'est changer de position. C'est se retourner pour se trouver volontairement dans une autre direction. Si je suis tourné vers le nord et que je fais un mouvement pour me trouver face au sud, j'opère une conversion. La conversion, au sens biblique, est un changement de mentalité. C'est le passage de l'indifférence à la foi, ou bien de la religion à la foi. Le musulman ou le bouddhiste qui devient chrétien se convertit, lui aussi. Se convertir, c'est décider de faire confiance au Dieu qui se révèle par sa Parole et en Jésus-Christ. C'est s'attacher à lui et vivre avec lui.

LE PARDON — C'est le geste de Dieu qui nous libère du mal que nous avons commis. C'est le geste de Dieu qui nous permet de retrouver l'accord avec lui, quand le péché nous a séparé de lui. Ainsi, être pardonné, c'est être réintégré dans la communion de Dieu, être de nouveau capable de vivre comme il le désire, suivant son projet pour nous.

Le pardon est un acte de Dieu. En nous pardonnant, Dieu s'engage envers nous. Nous le recevons et nous ne pouvons que le recevoir. Mais nous le recevons parce que le Seigneur nous le propose. Le baptême, quand il est demandé et quand on a la chance de le vivre personnellement et consciemment, est aussi un peu notre geste. Mais, en réalité, c'est le Seigneur qui nous fait passer d'une condition à l'autre et qui nous reçoit comme ses fidèles. Quant à la conversion, elle est évidemment un acte personnel. C'est nous qui décidons de nous convertir, de changer de mentalité ; c'est nous qui décidons de faire confiance à Dieu et à sa Parole. Personne ne peut le faire à notre place.

Tout ce que nous pouvons faire, c'est répondre à l'invitation de Dieu. Le geste que nous accomplissons en nous convertissant, en recevant le pardon, en demandant le baptême, ne peut que répondre au geste de Dieu, qui nous pardonne et qui nous accueille. Ces gestes que nous faisons, ils prennent place dans notre existence. Certains chrétiens peuvent dater leur conversion et dire que cela s'est passé tel jour à tel endroit, comme l'apôtre Paul ; pour d'autres, il s'agira davantage d'une progression ou d'une lente évolution. Mais, en tout cas, chaque fois que nous recevons le pardon de Dieu, c'est à un moment précis. Chaque fois que nous disons OUI au Seigneur, quand il s'agit d'accepter de faire sa volonté, c'est toujours daté. Les moments où nous exprimons notre foi par des actes répondent aux divers moments où Dieu a parlé dans le passé, aux moments où il nous parle encore, dans le culte de la communauté ou quand nous sommes tout seuls.

Si donc Jean le Baptiseur, comme le traduit André Chouraqui, apparaît publiquement l'an quinze de l'empereur Tibère, en un lieu précis du pays d'Israël, c'est pour que nous puissions, aujourd'hui et tous les jours, entendre la Parole de Dieu et la mettre en pratique. Le travail de Jean et celui de Jésus ressemblent à ce que dit le prophète Malachie, qui annonce que le Seigneur envoie un messager ou un ange, ce qui est la même chose. Ce messager a pour fonction de purifier les Lévites, c'est-à-dire les aides des prêtres, et les prêtres Israélites eux-mêmes.

Un travail de purification, c'est bien, en effet, celui de Jean-Baptiste ou de Jésus dans notre existence. Ils nous débarrassent de tout ce qui est étranger à notre humanité, de tout ce qui nous encombre, parce que contraire à la nature que Dieu nous a donnée. Ils nous libèrent de tout ce qui n'est pas vrai, de tout ce qui ne va pas dans le sens de Dieu, pour nous restituer notre moi véritable.

« Qui supportera le jour de sa venue ? », demande le prophète Malachie. Devant l'envoyé de Dieu, devant la parole dite par Jean et par Jésus, rien de faux, rien de dévoyé ne peut tenir. Toutes les falsifications disparaissent, toutes les erreurs sont dévoilées et condamnées. C'est réellement une nouvelle naissance, c'est vraiment une créature nouvelle qui apparaît ; nous devenons une personne neuve, quand le Seigneur travaille en nous.

Telle est l'expérience qu'ont faite les gens de la ville grecque de Philippes, à qui l'apôtre Paul écrit l'une de ses lettres. Paul commence par leur rappeler comment ils se sont détournés de leur religion pour croire en Dieu, comment ils sont passés du paganisme à la foi. Paul s'en réjouit, il remercie le Seigneur de tout son cœur pour cette transformation par laquelle sont passés les gens de Philippes. Mais Paul ajoute qu'il prie aussi pour que la foi de ces Philippiens augmente, pour qu'elle soit encore plus éclairée, pour qu'ils apprennent à mieux vivre encore la volonté de Dieu, pour qu'ils sachent aimer davantage.

En effet, la vie chrétienne est une longue route. On la suit jour après jour, et on n'a jamais fini de la suivre. Elle demande de la patience et de la persévérance. La vie dans la foi, c'est un apprentissage continuel de la vérité, un discernement toujours à réveiller. L'Avent tourne notre regard vers Jésus seul : ensemble dans le pardon et sous la grâce, nous pouvons alors préparer le chemin du Seigneur.

Amen.



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