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Luc 01 v 1-4 Pierre Muller



Frères et sœurs, grave problème que celui de l’information ! Aujourd’hui, les nouvelles du monde entier nous arrivent presque instantanément par la radio ou la télévision. Et pourtant, les gens qui se veulent informés éprouvent encore le besoin de lire leur journal. En effet, pour les événements importants, la presse quotidienne ou hebdomadaire ne fait pas double emploi. Elle peut nous apporter d’une part une relation plus détaillée des faits, et d’autre part des commentaires qu’un certain recul ou une enquête sérieuse rendent possible au journaliste. Ainsi, information écrite et information orale se complètent.

Et, dans le fond, le problème n’a pas tellement changé depuis 20 siècles ! Il y a eu, vous le savez, une « affaire Jésus-Christ » qui a fait quelque bruit. Un certain Théophile en a entendu parler. Qui est-il ? Un chrétien, ayant reçu un enseignement oral de l’Eglise (ce qu’on appelle la « catéchèse ») – ou bien, selon une autre traduction possible, quelqu’un qui a reçu des « informations » sur cette affaire, sans avoir encore pris parti, et qui désire en savoir plus long. En tout cas, un de ses amis, Luc, a pu faire une enquête approfondie à ce sujet ; il estime que Théophile aura grand profit à en lire le compte-rendu pour se forger une opinion réfléchie. Peut-être aussi espère-t-il que ce personnage important, s’il est intéressé, aidera efficacement à la diffusion de son livre : il le lui dédicace donc, dans une forme d’ailleurs tout à fait classique pour l’époque…

Repérons bien les étapes successives de l’information, que cette dédicace de Luc permet de distinguer…

Au point de départ, il y a des faits, des « événements accomplis parmi nous » dit Luc ; par le verbe qu’il emploie, il évoque des événements dans lesquels on peut voir l’action de Dieu, une action passée, mais dont les effets durent encore. C’est dire que l’Evangile n’est, en aucune manière, une méditation théorique et intemporelle sur les mystères divins. En restant au plus près du vocabulaire de Luc, il faut, au contraire, le qualifier de « pragmatique » ; il se rapporte à des faits survenus au milieu de notre histoire humaine. Luc, d’ailleurs, s’exprime en termes d’historien. Des choses sont arrivées, dont il faut prendre connaissance le plus exactement possible pour bien en juger.

Deuxième étape : ces événements ont été racontés par ceux qui les avaient vécus. La radio n’existait pas, ni Internet bien entendu, mais une extraordinaire chaîne de transmission orale s’est mise en marche pour diffuser la grande nouvelle. Les témoins oculaires sont devenus des « serviteurs de la Parole » ; Parole est ici à prendre au sens absolu, selon l’usage des premières communautés chrétiennes pour désigner le message qui les avait fait naître. Luc évoque ici brièvement le temps de la première prédication missionnaire et qui fut essentiellement communication orale ; ce sera, d’ailleurs, le sujet de son deuxième livre : les Actes des apôtres.

Enfin, troisième étape : celle de l’écriture. Pour s’assurer que la tradition orale ne s’égarera pas sur des chemins de fantaisie, qu’elle restera fidèle aux récits et à l’interprétation privilégiée des premiers témoins, on a vite éprouvé le besoin de fixer par écrit l’essentiel de l’enseignement apostolique, fait de souvenirs de la vie et des paroles de Jésus. Luc mentionne les essais nombreux de ses prédécesseurs — sans les nommer, mais l’évangéliste Marc doit être l’un d’eux — pour souligner que son propre effort d’enquête patiente, puis de rédaction, lui a permis de présenter une œuvre plus complète et plus ordonnée. Sa manière d’en parler témoigne qu’à ses propres yeux, c’est là une œuvre d’homme, d’historien et de croyant, colorée par sa propre recherche et son propre langage, œuvre d’homme mise au service de la transmission du message de Dieu aux humains : la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, la « Parole faite chair ».

Loin d’être une dédicace qui n’intéresserait que les érudits, les quelques lignes de ce prologue de Luc me semblent énoncer des vérités de base utiles aux croyants comme aux chercheurs.

On les oublie parfois : par exemple lorsqu’on identifie purement et simplement « l’Evangile » avec le document de Luc (ou ceux de Marc, Matthieu ou Jean) ; la bonne nouvelle n’est pas d’abord Ecriture, mais Parole ! Croire l’Evangile, ce n’est pas considérer tous les mots de ces textes comme directement dictés par Dieu, mais rencontrer à travers eux l’événement dont ils témoignent : Jésus-Christ, le Vivant.

Il peut arriver, c’est l’exception, que la foi naisse sans intermédiaire d’une lecture du texte, lecture où s’opère mystérieusement la rencontre avec la Parole, devenant événement dans la vie du lecteur. Mais, plus généralement, l’Evangile m’est présenté comme une bonne nouvelle qui me concerne, par un témoin qui devient pour moi « serviteur de la Parole » — parce que ce message est, pour lui d’abord, d’une importance vitale. On peut se demander s’il y aurait encore des chrétiens dans le monde si la révélation de Dieu n’avait été que livre, s’il n’y avait pas eu cette chaîne ininterrompue de témoignages, s’il n’y avait eu, au long des siècles, et malgré leurs erreurs, des communautés où l’Evangile est resté objet d’annonce et d’écoute… ? Il se peut que certaines formes d’annonce de l’Evangile ait fait leur temps, mais ne faudra-t-il pas toujours des « serviteurs de la Parole » ? Sinon, l’Ecriture risque de devenir lettre morte…

Maintenant, après avoir souligné les limites de l’Ecriture, le prologue de Luc vient opportunément nous rappeler, à l’inverse, la valeur irremplaçable de l’Ecriture. Pas seulement parce que les paroles s’envolent et que les écrits demeurent, mais plus profondément parce que l’exercice de la parole humaine a ses limites et ses dangers. La prédication peut virer au viol des consciences, la catéchèse à l’endoctrinement, l’évangélisation au prosélytisme de mauvais aloi…

Alors, en lui donnant son petit livre, Luc offre à Théophile de prendre du recul par rapport à ce qu’il a entendu ; il l’invite à une réflexion personnelle et critique indispensable à la formation de convictions solides. Il lui ouvre un espace de liberté pour éprouver la vérité de l’Evangile hors de toute pression psychologique, fût-elle la plus amicale…

Théophile… Ce nom vieillot peut faire sourire, mais j’imagine qu’il y a parmi nous, bien des gens aujourd’hui qui lui ressemblent comme des frères… Théophile, celui qui a été au catéchisme dans son enfance, et qui ne conserve que de vagues souvenirs — l’image floue d’un Christ plus ou moins mythologique. Théophile encore celui qui n’a jamais voulu se laisser endoctriner par une Eglise, mais qui ne peut s’empêcher de s’interroger parfois : qui était-il donc, ce Jésus de Nazareth, pour que tant de gens, après 20 siècles, se réclament encore de lui comme étant leur Maître à penser et à vivre ?

Vous que rebute à juste titre une présentation sectaire, publicitaire ou simpliste du message chrétien, mais que pourtant la question travaille, pourquoi ne recevriez-vous pas aujourd’hui l’invitation de Luc à rouvrir le « dossier Jésus-Christ » pour une étude sérieuse ? Si vous êtes résolus, vous trouverez bien des Luc pour vous aider dans cette enquête. Il existe, ici et là, des groupes bibliques, œcuméniques ou non, qui peuvent notamment tracer des pistes de recherche accessibles sur le sujet…

Je voudrais m’adresser aussi à ceux d’entre nous qui sont des chrétiens convaincus et éclairés, pour qui cette méditation a pu paraître enfoncer des portes ouvertes. Vous savez tout cela ? Eh bien, mettez-le en pratique en devenant le Luc de quelque Théophile de votre entourage. Profitez, par exemple, de ce que les éditions proposent de nos jours des textes de la Bible ou sur la Bible dans une présentation agréable, pour l’offrir à tel ami qui se pose des questions sur la crédibilité du message évangélique. Montrez-lui par votre propre exemple que la foi chrétienne n’est pas crédulité infantile, et qu’elle s’accommode, que dis-je, se nourrit d’une recherche intelligente sur ses origines historiques.

Frères et sœurs, en dépit de tous les sombres événements qui se produisent dans le monde et, pour certains, dans leur propre existence, cette année 2004 sera belle si des Théophile et des Luc acceptent de se chercher, se découvrent, se parlent ou s’écrivent, dans l’authentique désir d’éprouver, à travers ce dialogue, ce qui demeure solide dans l’Evangile. Il pourrait bien alors advenir quelque chose de très fort pour plusieurs : à travers la lecture du Livre, l’avènement d’une Parole qui renouvelle le sens de leur vie.

Amen.


D’après Charles L’EPLATTENIER : Méditations radiodiffusées. FPF, 02.12.1973.




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