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Josué 5 v 10-12



dimanche 21 mars 2004, du Centre paroissial de Bernex (GE) (1/2)
Josué 5: 10-12, Luc 15: 11-32

Radio suisse romande

Nils Phildius, pasteur

La solidarité humaine existe
La fête est préparée, tu y es invité. C'est avec joie que Dieu t'attend. Le rythme de la musique et de la danse le souligne. Sur ce fond de vie un fil court, relie les labyrinthes les uns aux autres. Le Créateur te redit que tout ce qui lui appartient, t'appartient aussi.
Et pourtant la fête c'est au milieu de cette histoire de famille entre deux frères et leur père, 3 hommes sont en jeu. La Bible en raconte un bon nombre de ces relations pleines de tensions entre frères et entre soeurs. Dès le premier livre. La brutalité des premiers frères Caïn et Abel peut difficilement être surpassée; Esaü et Jacob, les jumeaux qui se heurtent déjà dans le sein maternel; Léa et Rachel obligées de s'affronter devant l'homme, Marthe et Marie autour de Jésus. Joseph et ses frères avec ce voyage en pays lointain, la famine et les expériences. Ce ne sont pas des exemples de vie d'une communauté familiale intacte. Et pourtant c'est du connu, aussi par notre vécu comme fille ou fils, comme père ou mère.
Tu es invité, que tu sois aîné ou enfant cadet. Quoi que tu aies fait, dit ou pensé par le passé. Chaque fête est une tentative de s'approcher de cette plénitude de vivre. A quoi aspirons-nous ? A la sécurité, à être ensemble ou plutôt à la liberté, aux expériences diverses?
Fixées aux maisons, les paraboles peuvent capter les chaînes de télévision du monde entier, refléter des styles de vie multiples. Bien avant ces techniques, il y avait les "paraboles", les histoires que racontaient Jésus pour émettre son message aux femmes et aux hommes de son temps, et, à travers eux, à tous les habitants de la terre, à chaque instant. Son message s'adresse à nous aujourd'hui. Nous pouvons le capter, le comprendre. Ce que nous raconte Jésus se passe en Palestine. Peu de terrains que l'on pourraient répartir entre ses enfants de manière à ce que chacun en aie suffisamment. Difficile de maintenir une sécurité alimentaire. Selon le droit de succession en vigueur, l'aîné reçoit les 2/3 du tout, le cadet le reste.
Le cadet demande ce qui devait lui revenir. Il fait preuve d'indépendance, d'initiative d'entreprise. Il n'y a rien à redire. Son voyage le mène dans l'espace de l'actuelle Turquie, en Grèce, dans la région de la Méditerranée. Les juifs de l'étranger dans l'empire romain étaient bien plus nombreux qu'en Palestine. Ce n'est pas une histoire réelle mais Jésus et ses auditeurs pouvaient très bien s'imaginer cette réalité. Il y a la famine, le cadet a tout dépensé et commence à être en manque. Son indépendance se transforme avec le temps en irresponsabilité, il va s'attacher à l'un des concitoyens de ce pays. L'initiative d'entreprise se mute en désespoir devant les difficultés. L'avenir qu'il désirait se forger est compromis. L'homme avec lequel il s'est mis ne l'engage pas à servir de nobles causes, il le met avec les cochons. Le fils cadet aspire à se rassasier des caroubes que mangent les cochons. Il ne pense pas à l'ambiance cordiale de sa maison natale mais commence à calculer ce qu'il aurait comme salarié chez lui. Il ne pense pas à l'amour, il ne fais pas confiance aux relations humaines même les plus proches.
L'aîné est un type réservé. Il craint celui qui était au loin, celui qui est différent, il ne veut plus l'appeler frère. Il fait appeler un des serviteurs pour avoir un écho de ce qui se passe avant de s'approcher. Ce jeune homme semble bien connaître ses fantasmes; pour lui c'est sûr que le fils cadet a englouti le patrimoine avec des putains. Nous ne le savons qu'à travers la vision fantaisiste de celui qui est resté à la maison.

Deux types très différents, ces 2 frères. L'aîné porte en lui cette crainte d'être perdu. C'est pourquoi il reste, à l'endroit dans lequel il peut demeurer.
Le cadet a cette crainte d'avoir perdu, il cherche à gagner ce qu'il peut gagner et perd.
Les deux attitudes apportent plein de qualités : Fidélité et constance chez l'aîné; Inventivité et ouverture pour le cadet.
Les deux attitudes révèlent bien des dangers: L'aîné avec la peur d'être perdu, va perdre beaucoup, richesse des expériences, saveur des impressions. Le cadet avec sa peur d'avoir perdu, sera à la fin perdu sans patrie, sans relations. Les deux portent ce risque de s'exclure l'un, l'autre, par leur hantise de ne pas être choisis, d'être non-reconnus, inexistants. Exclure l'autre revient à s'exclure soi-même de la vie. A leur manière les deux sont des fils perdus, les deux risquent de se perdre, d'être perdus pour leur père, l'un par émigration géographique, l'autre par une émigration intérieure. Fils d'un même père.

C'est quand je sens que c'est mon histoire que raconte Jésus, ces deux fils n'en sont qu'un. Les deux aspects peuvent se retrouver en moi, dans les diverses étapes de ma vie, je me vois: je fais l'expérience de la colère, de ces bras ouverts, de ce baiser reçu...La joie du repas de fête partagé signe visible d'être inclus.

Jésus n'est jamais venu annoncer ni l'enfer, ni le paradis mais le royaume de Dieu, la joie de nous retrouver avec ce père ému jusqu'aux entrailles. Juste avant la parabole des deux fils, Jésus n'hésite pas à donner en exemple une femme incitant à la joie, alors que les femmes étaient comme les bergers, quasiment exclues de la vie sociale et religieuse. Les sept femmes artistes ont travaillé durant trois mois à cette oeuvre picturale en purgeant leur peine dans une prison de Francfort. Elles ont accepté de partir au loin, de convoyer de la drogue pour l'argent que cela pouvait leur rapporter. Toutes étaient en souci pour leur avenir et le sont toujours.(Montrer tenture, puis détail des mains tendues, et quand elles battent sur les casseroles). Manier des couleurs et des formes ensemble leur a donné l'occasion de raconter leur vie, de partager leurs craintes, leurs espoirs. Le vécu de ces femmes, l'expression de leur foi a quelque chose à voir avec notre propre vie et notre propre foi.
Enfants cadets et enfants aînés, enfants et parfois mères de familles nombreuses elles ne désirent pas être nommées pour ne pas inquiéter leur familles restées au pays.
Leonardo, fils aîné tu vivais dans ton pays, tu as été obligé de prendre le rôle du fils cadet d'aller au loin, de venir près de nous.......

TÉMOIGNAGE
Leonardo Kamalebo, abbé
J'entends ouvrir ici une des pages la plus douloureuse, la plus triste, peut-être la plus providentielle de ma vie. Car chaque fois que j'y reviens, c'est une plaie qui essaie de se cicatriser et qui se rouvre à nouveau.
Il est de ces plaies qui se ferment difficilement et dont on emportera les séquelles jusqu'à la tombe = la guerre en République Démocratique du Congo, dont je suis originaire, mais aussi dans les pays voisins : Burundi, Rwanda et Ouganda. Le déplacement massif des populations, l'exil forcé, le massacre des innocents, etc…
Si de temps en temps j'accepte d'en parler c'est en quelque sorte exorciser ce passé sombre.
Je voudrais que l'on n'oublie pas cette boucherie humaine à laquelle se sont livré (et se livrent encore) à cœur-joie des criminels de tous bords afin que pareille bêtise ne se reproduise plus jamais, à l'Est de la République Démocratique du Congo et dans le monde.
" Tu peux boire dans un crâne humain, dit un proverbe africain haoussa, mais tu gardes le souvenir que ce crâne abrita jadis des yeux brillants. "
1993 : guerre civile au Burundi. Tueries, massacres à longue échelle. Une marée humaine des réfugiés burundais se déverse sur la petite ville d'Uvira et tout le long de la plaine de la Ruzizi. Je suis appelé par mon Evêque à travailler, comme aumônier des réfugiés au sein du HCR (Haut Commissariat pour les Réfugiés.)
1994 : c'est le génocide rwandais. Mon ministère s'élargit. Bukavu, ville de 300'000 habitants reçoit d'un coup plus de 500'000 réfugiés rwandais. Avec tout son cortège de misères : faim, épidémies, analphabétisme…, la nature et l'environnement détruits par ces " hommes-criquets ".
1996 : la guerre traverse les frontières. Tout l'Est du Congo est embrasé. Les Burundais, les Congolais, les Rwandais et les Ougandais se livrent à un carnage sans précédent. On parle de
" guerre de libération ", vols, viols, pillages, massacres à grande échelle. Les femmes enceintes éventrées, les têtes des enfants écrasées sur le roc sous prétexte d'économiser les balles, les enfants sont enrôlés de force dans les armées et les milices… Les églises sont profanées et certains ministres égorgés. Le bilan est lourd : plus de 3 millions et demi de morts. Du point de vue politique, c'est l'imbroglio total. Avec le marasme économique, la situation sociale se dégringole. Ajouter à cela la malaria, les épidémies de choléra et des diarrhées sanguinolentes, le sida, etc… Les gens meurent comme des mouches. Qui pis est, on tue et on s'entretue sans savoir pourquoi la guerre est moche. C'est la pire des bêtises que l'homme puisse commettre.
Au nom de ma foi, je ne pouvais pas me taire ni vivre comme si je ne savais rien. Je me suis engagé à lutter pour des conditions de vie plus dignes. Par mes prédications, les articles des journaux, je dénonçais sans ambages les appétits gloutons des décideurs de ce monde et des seigneurs de guerre qui se souciaient le moins du monde de la cause des petits. Je craignais plus, comme le dit Martin Luther King : " le silence des bons que la méchanceté des méchants ".
Cela ne pouvait pas plaire aux rebelles et aux gouvernements impliqués dans cette guerre injuste. Ma tête fut mise à prix pour une somme modique de 3'000 dollars américains.
Fin 96, 97 et moitié 98, je vécus la clandestinité, dans la forêt. Je vivais comme des primates, me nourrissant des fruits de la chasse, de la pêche et de la cueillette. J'étais comme dans un couloir de mort attendant à chaque heure, chaque minute la mort. J'ai vécu comme cela, dans l'insécurité, la peur, l'isolement, avec au cœur un gros sentiment d'impuissance. Puis vint l'exil : la mort avant de mourir. Le départ, la séparation. C'est l'unique chance (si chance il y a) que vous offre le pouvoir dictatorial. Il faut partir, contre son gré, laissant tout derrière soi : terre natale, amis et proches, photos, morts, bouquins, etc… et apprendre à vivre comme si on n'avait jamais vécu. L'exilé est perpétuellement habité par les sentiments de perte, de défaite, de manque. L'exil est une punition, et a toujours un caractère traumatique.
Mais dans tout cela, la communauté locale, nationale et internationale a été d'un grand secours pour moi. La solidarité humaine existe. Traqué de partout, elle a su me protéger et se mobiliser pour me défendre. Je pense aux pétitions d'Amnesty International, aux articles de journaux, de médias locaux, aux prières de tous les blessés de la vie, etc.
L'accueil, la compréhension, l'écoute que j'ai trouvés au sein de ma seconde patrie, la Suisse, de ma communauté humaine et religieuse m'ont beaucoup aidé à sortir tant peu que ce soit de mes angoisses et de mes traumatismes de guerre. La communauté a été pour moi une source de sécurité et d'énergie nouvelle pour repartir dans la vie. Être accueilli, être entendu par mes hôtes signifiait qu'ils me reconnaissaient une existence antérieure à l'exil, et une appartenance… bref, que l'homme était sacré.

En attendant, l'espérance des lendemains meilleurs sont devenus mes fêtes.





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