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Josué 5 v 10-12 (David Mitrani)
Josué 5 / 10-12
Châteauneuf - Jarnac - 22 mars 1998 Ça y est, ils ont passé le Jourdain, ils sont entrés! Enfin, après y avoir épuisé et perdu une génération entière, après quarante ans à tourner en rond au désert, après quarante ans à ne pas avoir su s'il fallait trembler ou espérer, ils ont finalement pénétré dans ce pays ruisselant de lait et de miel. Sitôt fait, ils ont scellé leur alliance entre eux et célébré les hauts faits de l'Éternel. Ils ont signifié dans leur chair, dans leur propre corps, l'alliance de Dieu, en circoncisant tous les hom-mes. Et maintenant, avant de prendre Jéricho, voici que la manne s'épuise… La manne. La nourriture inconnue, tombée du ciel, la rosée qui les a nourris depuis la sor-tie d'Égypte. Son nom même en dit le mystère. Elle serait tombée en Poitou-Charentes, on l'appel-lerait sans doute "qu'étou". En français, on dirait la "quoi". Son nom même est question, étonne-ment. Vous pouvez bien chercher à savoir ce qu'elle fut, et collationner toutes les notes bibliques ou archéologiques sur le sujet, qu'importe la réponse: la manne, c'est ce qui vient de Dieu pour que son peuple tienne le coup, qu'il puisse passer l'épreuve. L'épreuve a été passée, l'épreuve a été gagnée. Dieu a été le plus fort, et la victoire de Dieu sur son peuple, c'est la victoire du peuple de Dieu. Ils ont passé, ceux qu'à cause de ça on appellera les Hébreux. Ils se sont battus, ceux qu'à cause de ça on appellera Israël. Ils sont entrés sur une terre sur laquelle la manne ne tombera plus jamais. Et ça, c'est encore plus étrange que le don de la manne! On aurait pu penser que la Terre Promise, c'était justement le pays où l'on se délecterait de la manne au lieu de la subir! On aurait pu penser que l'alliance de Dieu, c'était de vivre constamment de ses dons, d'abandonner enfin toute velléité d'autonomie. On aurait pu croire que Dieu allait enfin régner sur son peuple. Eh bien non. C'est le contraire qui se passe. Certes, Dieu règne, mais c'est de manière pa-radoxale: c'est un roi sans trône, sans palais, c'est un chef de guerre. L'alliance de Dieu ici n'est pas, et ne sera jamais, synonyme de tranquillité, de repos. Être à ce Dieu-là, ce n'est pas une si-nécure! Et il pourrait bien sembler que c'est au moment où l'on aurait le plus besoin de lui, de son aide, de sa manne, au moment où l'on aurait le plus besoin de se reposer, que Dieu se met en campagne et nous met en campagne, rationnant les troupes au lieu de les engraisser à ne rien faire. En fait, ce n'est pas exactement ce que nous dit la Bible. La manne n'est pas remplacée par un cran supplémentaire au tour de ceinture! Elle est remplacée par les productions du pays. Le droit régalien de se servir des fruits du pays, l'exercice souverain de la liberté, ce n'est pas Dieu qui l'exerce à son profit, c'est son peuple. L'alliance d'Israël avec Dieu, c'est qu'Israël règne! Et la manne, nourriture d'esclaves en fuite, nourriture d'égarés en quête de salut, a cédé la place à la nourriture des maîtres. Notre propre vie spirituelle et communautaire est à l'image de celle d'Israël, vous le savez bien. Le sujet de la Bible n'est pas de nous faire connaître le détail d'un passé révolu, mais de nous révéler nos routes et nos déroutes, d'éclairer nos choix et l'action de Dieu dans nos vies. Comme Israël au désert, nous avons eu besoin, nous aussi, de manger la manne. Nous avons été, nous aussi, nourris de manière incompréhensible par Dieu. Sinon, nous ne serions pas là aujourd'hui. L'Égypte est trop tentante, et nous y serions retournés, manger le veau gras et ado-rer à la fois ce veau et notre propre ventre! L'Égypte, c'est la maison des esclaves, c'est le point de départ d'où trop de gens ne sont jamais partis. Ils en vivent bien. Hélas, ils en meurent bien aussi. Nous, nous avons été mis en marche par Dieu, un Dieu que nous ne connaissions pas, et qui s'est révélé à nous, à travers le témoignage de ceux qui furent nos Moïse, nos Aaron, nos My-riam, à chacun d'entre nous: peut-être nos parents, nos parrains, nos relations, nos pasteurs, nos enfants (pourquoi pas?). Et là, nous avons entendu, reçu, peut-être inconsciemment, une parole qui nous a fait sortir d'Égypte, rejoignant ainsi le peuple disparate de tous ceux qui sortaient, de tous ceux qui marchaient. Et nous avons eu faim, et il n'y avait plus les sécurités de l'Égypte. Et nous avons eu peur, de Dieu, de la vie, de nous-mêmes, des autres, de tout. Car tout cela, toutes ces instances, sont dangereuses. Dieu est dangereux, on ne s'en approche pas, on n'est pas touchés par lui, sans en être changé. La vie est dangereuse, elle est à tout instant une telle somme de risques mortels! Nous-mêmes sommes notre pire ennemi, par regret, par bêtise, par orgueil, par indécision ou par folie. Les autres, qui nous ressemblent et qui ne nous ressemblent pas, tout en même temps, sur leur visage et dans leurs gestes nous lisons le résumé de toutes nos angoisses. C'est le désert. Pas de repères. Le but a beau être expliqué, il reste invisible, inconnaissa-ble. Nous avançons à l'aveuglette vers on ne sait où. Et Dieu nous nourrit. Ça n'est pas bon, mais ça tient au ventre, ça permet d'avancer. C'est la Loi, ça permet de se structurer. Ce sont des commandements, ça aide à ne pas s'entredétruire, et à savoir qui est celui qui nous nourrit. On marche, il le faut bien. Mais ce n'est pas le but. Pour nous, héritiers de Huguenots qui ont d'autant plus honoré la Loi qu'ils ont dû traverser le Désert pendant bien longtemps, trop longtemps, le danger spirituel est là, qu'autrefois on appe-lait le puritanisme. C'est de prendre la Loi pour la grâce, c'est de prendre la manne pour le fruit de la Terre promise! C'est de prendre le Désert pour la Terre promise elle-même! Nous avons certes traversé la mer, et nous avons reçu la Loi, et elle est ce que nous avons de plus précieux: notre Bible. Mais n'avons-nous pas aussi traversé le Jourdain? Oui, nous l'avons fait, et sûrement pas par nos propres forces, qui ne sont bonnes qu'à nous faire tourner en rond de mirage en mirage au cœur du désert! Nous avons retraversé, et non pas vers l'Égypte, mais vers Canaan, et c'est Dieu qui nous l'a fait faire. Mes frères et sœurs, nous sommes en guerre, au pays de Canaan. Nous sommes en guerre parce que nous sommes des gens libres. C'est en fait la seule différence entre l'Égypte et Canaan: les deux terres sont égyptiennes, les deux terres produisent de quoi se nourrir et nourrir les autres, les deux terres ont les mêmes structures de pouvoir, d'oppression, de peur, etc. Mais en Égypte, nous étions esclaves, condamnés à manger ce que nos maîtres nous donnaient - et ils étaient généreux, quand ils n'avaient pas peur! Tandis que maintenant, en Ca-naan, nous sommes libres, libres de manger ou de jeûner, libres de prendre et de donner, libres d'être des maîtres sans esclaves. Nous sommes dans notre monde d'esclavage et de peur les témoins de la liberté et de l'amour. N'attendons pas que le monde soit comme nous: nous serions déçus! Le jeu immonde de tous les courants politiques de notre pays cette semaine nous en est une bonne illustration, où l'on ne sait plus qui est une vierge effarouchée, qui est proxénète et qui se prostitue. Mais, chers amis, ne rêvons pas du désert, ne nous replions pas sur la manne qui nous nourrit si bien quand elle tombe, en nous gardant entre nous, rien qu'entre nous. Nous avons passé le Jourdain, nous sommes au cœur du pays de Canaan, et c'est une prostituée qui a accueilli les éclaireurs d'Israël dans Jéricho, et elle figure dans la généalogie de Jésus-Christ! Nous sommes en Canaan, et c'est chez nous, c'est la Terre que Dieu avait promis à nos Pères. C'est un pays aux dimensions de l'univers, et nous y sommes rois et prêtres, non pour as-servir mais pour servir, non pour sacrifier à toutes les prostitutions du monde mais pour témoigner d'un Dieu qui a donné sa vie pour les prostitué(e)s. La manne n'y tombe plus. Le descendant de Rahab l'a dit à nos Pères: "donnez-leur vous-mêmes à manger". Il s'est fait lui-même nourriture, afin que plus personne n'ait faim, et que tous soient rassasiés. Le monde est à nous. Il est bien mal en point, mais ce qui y pousse est bon à manger. Il faut seulement s'y installer comme des paysans libres, cultiver sans avoir de comptes à rendre, profiter et faire profiter. L'exercice de "la glorieuse liberté des enfants de Dieu", voilà sans doute ce qui interpellera ceux qui vivent et meurent et s'achètent et se vendent selon le monde. Quant à nous, nous savons que nous ne craignons plus rien, ni l'esclavage de l'Égypte ni l'angoisse du Désert. Manifestons-le donc dans nos vies! Amen. 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