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Jean 20 v 19-31 - Jean-Jacques Muller



Texte : Jean 20/19-31
Genre : Notes bibliques & Prédication
Auteur : Jean-Jacques MULLER
Source : Notes bibliques & Prédication pour le dimanche 03.04.2005. Coordination nationale ERF "Edifier-Former".



Notes bibliques

1. Quelques remarques sur Jean 20
A part l’expression « se relever d’entre les morts » au verset 9, qui est un commentaire de l’évangéliste un peu extérieur au récit, le vocabulaire de la résurrection est absent de Jean 20. La résurrection de Jésus n’est ni proclamée par un ange (Marc 16/6 et parallèles), ni associée à des bouleversements cosmiques (Matthieu 28/2), ni « démontrée » par le recours à l’Ecriture (Luc 24/45-46, 1 Corinthiens 15/4). Elle est peut-être suggérée par les bandelettes et le linge déposés dans le tombeau vide. Ni Jésus, ni aucun autre personnage du récit ne parle de résurrection. En Jean 20, nous sommes en présence de personnages qui cherchent, qui courent, qui pleurent, qui doutent, qui voient ou ne voient pas. Jésus vient à leur rencontre, il y a un échange de paroles et de gestes, qui varient d’une rencontre à l’autre. A l’issue de ces rencontres, les personnages parlent sous la forme de témoignages ou de confessions. « J’ai vu le Seigneur », dit Marie de Magdala aux disciples (v. 18) et ceux-ci disent la même chose à Thomas (v. 25). Celui-ci confesse : « Mon Seigneur et mon Dieu » (v. 28).
Nous avons trois rencontres, dont chacune a des traits bien particuliers :
- la rencontre de Jésus avec Marie de Magdala (v. 1-2 & 10-18),
- la rencontre de Jésus avec les disciples (v. 19-23),
- la rencontre de Jésus avec Thomas (v. 24-29).
Ces trois rencontres sont encadrées par deux sections où intervient le disciple que Jésus aimait :
- une première section (v. 3-10) où le disciple que Jésus aimait intervient comme un personnage du récit à côté de Simon Pierre. Il incarne la foi pascale dans sa plénitude : il entra à son tour dans le tombeau, il vit et il crut.
- une seconde section, qui est la première conclusion de l’évangile (v. 30-31), où le disciple que Jésus aimait intervient en tant qu’auteur du livre. Faisant écho à l’ultime parole de Jésus, « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru », il invite le lecteur (qui n’a pas vu) à croire, à recevoir son témoignage et celui des personnages qui ont vu. X. Léon-Dufour a bien rendu compte du mouvement de Jean 20, dont les épisodes se suivent de manière assez lâche : « La série des épisodes de Jean 20 présente un crescendo non pas dans le progrès que feraient les individus, mais dans l’élargissement progressif des destinataires et des croyants. D’abord le Disciple, puis Marie de Magdala qui reçoit un message à transmettre. Ensuite, c’est un groupe qui est envoyé. Enfin, avec Thomas, ce sont tous les croyants qui sont concernés. L’ensemble est encadré par la présence du Disciple qui, au début, a cru face au signe du tombeau sans avoir encore vu de ses yeux le Ressuscité et qui intervient en finale, s’adressant aux lecteurs ; il a écrit « afin que vous croyiez » » (p. 263-264).

Au travers de leur quête et de leur rencontre avec Jésus, les personnages du récit accèdent à la foi pascale. « Le chapitre 20 met en récit la naissance de la foi pascale », écrit J. Zumstein (p. 4). Les différents épisodes du chapitre mettent en relation le voir et le croire. Le lecteur, lui, est invité à accéder à la foi du disciple que Jésus aimait, qui a cru sans voir, ou à partir d’un voir qui était en fait un non-voir. Ce n’est sans doute pas un hasard si deux personnages de Jean 20, le disciple bien-aimé et Marie de Magdala, sont liés à Jésus par une relation d’amour. La quête aimante de Marie renvoie au Cantique des cantiques (3/1-4). Il y a un lien entre amour et foi pascale : « Celui qui m’aime sera aimé de mon Père et, à mon tour, moi je l’aimerai et je me manifesterai à lui » (Jean 14/21).

2. La péricope Jean 20/19-31
La péricope comporte deux épisodes (v. 19-23 & 24-29) suivis d’un commentaire de l’évangéliste (v. 30-31). Aux deux scènes qui ont eu lieu à l’aube autour du tombeau ouvert, avec des personnages en quête de Jésus, suivent deux autres scènes dans une maison aux portes fermées à Jérusalem, qui ont lieu respectivement le soir du même premier jour de la semaine (v. 19) et huit jours plus tard (v. 26). Jésus vient et se tient au milieu de ses disciples réunis dans la maison. La seconde venue de Jésus est introduite et motivée par l’absence de Thomas, l’un des Douze, lors de la première venue et par son refus de croire le témoignage des autres disciples (v. 24-25).

2.1. La première venue de Jésus vers ses disciples (v. 19-23)
Dans cet épisode, Jean se rapproche le plus de la tradition synoptique et en particulier de Luc 24/36-49. A côté de traits communs (chez Luc et Jean l’apparition du Ressuscité aux disciples se situe à Jérusalem le soir même de Pâques), nous avons aussi des différences : sont absentes chez Jean les craintes et les objections que suscite l’apparition du Ressuscité chez Luc. Chez Jean, les promesses du discours d’adieu de Jésus se réalisent dans la venue du Ressuscité vers ses disciples. « Jean révèle au lecteur attentif qu’une bonne partie des promesses de Jésus dans ce discours (le discours d’adieu) trouvent leur accomplissement dans cette rencontre avec le Ressuscité », écrit Ch. L’Eplattenier (p. 383). La peur des disciples et l’hostilité dont ils sont l’objet, la venue de Jésus, la paix, la joie, l’envoi en mission et le don de l’Esprit renvoient au discours d’adieu (Jean 13/31 à 17/26).
L’indication « le soir de ce même jour » et un « donc » (que les traductions omettent) au début du v. 9 relient la venue de Jésus vers ses disciples aux scènes précédentes ; pourtant les disciples semblent encore tout ignorer de la résurrection de leur Seigneur (malgré le témoignage de Marie de Magdala au v. 18). L’évangéliste décrit d’abord la situation des disciples. S’agit-il des Onze ou d’un cercle plus large ? Si Jean connaît le groupe restreint des Douze (6/67 & 71 ; 20/24), l’expression « les disciples » désigne en général chez lui, en particulier dans les discours d’adieu, un groupe plus large. Chez Jean, l’accent n’est pas mis sur le nombre, mais sur l’adhésion à Jésus (X. Léon-Dufour, p. 230). A propos des disciples de Jean 20/19, J. Zumstein parle des Douze (p. 8) ; X. Léon-Dufour et Ch. L’Eplattenier, d’un groupe dont le nombre est indéterminé. Mais tous s’accordent à voir dans les disciples en question, non un « collège apostolique » investi d’une mission et d’une autorité particulières par le Ressuscité, mais la figure même de l’Eglise (J. Zumstein, p. 8). L’intervention souveraine du Ressuscité fait contraste avec l’attitude des disciples qui ont peur et sont enfermés : il vient, il se tient au milieu, il dit… Si dans Jean le verbe « venir » s’applique à l’envoi et à la venue de Jésus dans le monde (1/9 & 11, 12/47, 16/28, 18/37, etc…), il s’applique aussi à la venue du Ressuscité au milieu de la communauté rassemblée de ses disciples (20/19 & 26). Le verbe « se tenir » (Jean 20/14, Luc 24/36) évoque la vie victorieuse, la victoire sur la mort. La communion avec le Ressuscité et, par lui, avec Dieu le Père (cf. Jean 14/20) est source de paix et de joie. Les disciples sont ensuite envoyés en mission ; leur envoi s’inscrit à la suite de celui du Fils par le Père. « Le « comme » cher à Jean (cf. 6/57, 10/14s, 15/9, 17/18)… marque plus qu’une comparaison, une participation effective à la vie que Jésus reçoit de son Père, à son amour, à sa mission. Les disciples vont prendre le relais de leur Maître et prolonger sa propre mission » (Ch. L’Eplattenier, p. 384). A l’envoi est associée la communication de l’Esprit. Si le verbe employé par Jean (« insuffler ») est le même que celui qu’avait utilisé la version grecque de la Bible (la Septante) en Genèse 2/7 (« Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie et l’homme devint un être vivant »), la communication de l’Esprit aux disciples par le Ressuscité renvoie aussi à la prophétie de Jean-Baptiste (« C’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint ») en Jean 1/32 et aux promesses de l’Esprit dans le discours d’adieu de Jésus (Jean 14/16-17, 14/26, 15/26 & 16/7). Plus que Luc, Jean associe la venue de l’Esprit à la venue de Jésus : la présence et l’œuvre de Jésus se poursuivent, dans l’action de l’Esprit auprès des disciples. L’Esprit vivifie (Jean 6/63), sanctifie (Jean 17/17-19) et conduit dans la vérité (Jean 14/17, 15/26). La mention de la rémission des péchés en lien avec l’envoi des disciples surprend : le vocabulaire n’est pas johannique. Nous trouvons une déclaration analogue en Matthieu 18/18 dans le cadre d’une « discipline ecclésiastique ». Dans Luc et les Actes, le pardon des péchés fait partie de la mission que le Ressuscité a confiée aux apôtres (Luc 24/47, Actes 2/38, 13/38). Disposant de peu d’informations sur la communauté johannique, nous ne pouvons pas associer l’action de remettre/retenir les péchés à un ministère particulier. Selon le prophète Ezéchiel, Dieu doit répandre son Esprit à la fin des temps pour renouveler son peuple et ôter le péché de son cœur (Ezéchiel 18/30-31, 36/25-27, etc…). En communiquant l’Esprit à ses disciples, le Ressuscité réalise aussi pour eux cette promesse prophétique. La tournure passive « ils leur seront remis » indique que c’est Dieu qui remet les péchés.

2.2. La seconde venue du Ressuscité, Thomas (v. 24-29)
Le motif du doute et de l’incrédulité des disciples est présent dans les récits synoptiques (Matthieu 28/17, Marc 16/14, Luc 24/38). Chez Jeean, le refus de croire est incarné par un disciple particulier, Thomas, qui s’était déjà distingué par ses « méprises » (Jean 11/16, 14/5), et donne lieu à une scène particulièrement saisissante, qui est le point culminant de l’Evangile. Nous apprenons, après la venue de Jésus, que Thomas était absent (v. 25). Thomas est caractérisé par son absence et par sa posture : « Si je ne vois pas… je ne croirai pas ! ». Le lecteur de l’Evangile se reconnaît plus volontiers dans cette figure que dans celle des autres disciples qui ont vu le Seigneur.
La seconde venue a eu lieu huit jours plus tard (s’agit-il d’une allusion aux assemblées hebdomadaires des premiers chrétiens, le jour de la résurrection du Seigneur ?). La présence de Thomas est soulignée. La scène se déroule d’abord exactement comme la première, mais au lieu de montrer ses mains et son côté aux disciples, Jésus, le prenant au mot, s’adresse à Thomas et l’invite à regarder ses mains et à toucher son côté. Cette invitation est immédiatement suivie d’un reproche ou d’une exhortation : « Ne sois pas incroyant, mais croyant ». La parole de Jésus provoque un retournement radical chez Thomas. Sa confession : « Mon Seigneur et mon Dieu » rejoint d’emblée celle du prologue de l’évangile (Jean 1/1-18) qui est aussi celle de la communauté johannique affirmant « Et la Parole a été faite chair et elle a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire » (Jean 1/14). La réponse de Jésus à Thomas s’adresse en fait à ceux qui sont absents, à ceux qui n’ont pas vu : ils sont déclarés « bienheureux » dans la mesure où ils croient et, par leur foi, accèdent à la vie éternelle (v. 31).

2.3. Le commentaire de l’évangéliste (v. 30-31)
En même temps qu’il revient sur l’ensemble du livre (au v. 30, l’évangéliste souligne avec modestie les limites de son livre qui ne contient pas tous les « signes » que Jésus a accomplis, cf. 21/25) et rappelle la finalité de sa rédaction (« Ces choses ont été écrites afin que vous croyiez… »), le commentaire reprend et précise la parole que Jésus vient d’adresser à Thomas, en l’appliquant au lecteur qui fait partie de ceux qui n’ont pas vu (v. 29). Bienheureux est-il, ce lecteur, s’il ne referme pas le livre en réagissant comme Thomas a réagi au témoignage des autres disciples, mais en retenant la parole de Jésus : « Ne sois pas incroyant, mais croyant ».
Il faudrait s’arrêter sur la notion de signe et sur l’énoncé christologique et sotériologique « afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom », mais cela exigerait une relecture de tout l’évangile de Jean.

Bibliographie :
* Charles L’Eplattenier, L’évangile de Jean, Genève, Labor et Fides, 1993.
* Xavier Léon-Dufour, Lecture de l’évangile selon Jean, tome IV, Paris, Seuil, 1996.
* Jean Zumstein, « Lecture narratologique du cycle pascal du quatrième évangile », dans Etudes théologiques et religieuses 76, 2001, p. 1-15.

Piste pour la prédication :
En marge du récit traditionnel de l’apparition du Ressuscité aux disciples, l’évangéliste nous propose d’autres rencontres avec le Ressuscité et d’autres chemins conduisant à la foi pascale. Il nous invite ainsi à nous mettre en chemin. Nous lisons ensemble les trois rencontres du Ressuscité avec les disciples, avec Marie de Magdala et avec Thomas.

Autres lectures : Actes 2/42-47
1 Pierre 1/3-9

Prédication

Ils sont tous là, ceux que l’évangéliste appelle « les disciples ». Combien sont-ils ? Nous pensons spontanément aux Onze, c’est-à-dire aux Douze moins Judas. Ils sont peut-être plus nombreux. Les disciples sont ceux-là même qui étaient réunis autour du Maître lors du dernier dîner et qu’il avait appelés ses amis. Ils se souviennent de ses paroles : « Vous serez affligés, mais votre affliction tournera en joie ».
Ce sont les mêmes qui sont réunis, peut-être à l’endroit même où ils se trouvaient, le soir lorsque Jésus était avec eux et leur parlait. A présent, ils sont seuls et ils ont peur. Ils ont verrouillé les portes de la maison. Comme si pour eux la vie s’était arrêtée depuis la mort de Jésus, comme si la vie était partie avec lui.
Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : « La paix soit avec vous ». Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté.
La vie brisée et anéantie est restaurée, remise debout. Celui que la violence et la mort leur avaient enlevé est vivant et présent au milieu d’eux. Celui-là même que la mort avait réduit au silence parle, et sa parole, en tissant un lien entre le présent et le passé, ouvre un avenir, chasse la tristesse et la peur, libère la joie.
En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
Ce qui est étonnant, c’est que Jésus a montré à ses disciples ses mains et son côté et que les disciples ont vu le Seigneur. L’homme qui se tient debout devant eux, c’est bien celui qu’ils ont connu, avec lequel ils ont mangé, qui porte sur lui les marques de la violence et de la mort. Mais dans cet homme, les disciples voient le Seigneur qui, tout en étant présent ce soir avec eux, est au-delà de tout lieu et de tout présent, qui abolit la barrière entre la vie et la mort et qui fait advenir la paix. Il y a chez les disciples plus qu’un simple voir : ils reconnaissent le Seigneur dans le Crucifié. C’est un acte de foi. Jésus redit à ses disciples les paroles qu’il leur avait dites la veille de sa mort, mais il les leur redit en tant que Seigneur. Et les disciples reçoivent ses paroles à la lumière de leur foi.
Comme le Père m’a envoyé : résumant par ces quelques mots sa venue et son œuvre dans le monde, Jésus invite ses disciples à participer à cette œuvre qui est à la fois la sienne et celle de son Père.
Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. Pour les disciples, cette parole est comme un écho qui leur rappelle d’autres paroles de leur Maître :
« Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (3/17) ; « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (4/34).
Les disciples sont associés à l’œuvre du Fils qui consiste à accomplir la volonté du Père et à faire connaître son amour et son salut au monde. A la parole d’envoi, Jésus ajoute un geste et une autre parole : Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit Saint ». Avant sa mort, Jésus avait annoncé et promis à ses disciples la venue de l’Esprit, du Consolateur. Le geste et la parole du Ressuscité sont la réalisation de cette promesse.
La communication de l’Esprit Saint aux disciples revêt une double signification. Ils sont équipés pour la mission qui leur est confiée. Nous pensons à la prière de Jésus pour ses disciples : « Sanctifie-les dans ta vérité. Ta parole est vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les envoie dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés dans la vérité » (17/17-19).
Si la communication de l’Esprit Saint est associée à la mission et au témoignage des disciples, mission et témoignage qui prolongent ceux de Jésus lui-même, cette communication marque aussi la naissance d’une nouvelle humanité. Le geste et la parole de Jésus rappellent ceux du Dieu créateur : « Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant » (Genèse 2/7). Ils renvoient aussi aux paroles des prophètes d’Israël annonçant l’effusion de l’Esprit pour la fin des temps. Le cœur des hommes en sera transformé ; délivrés de leurs péchés, ils connaîtront et feront la volonté de Dieu et ils vivront. « Je ne leur cacherai plus mon visage puisque j’aurai répandu mon Esprit sur la maison d’Israël », tel était le message d’espoir que proclamait le prophète Ezéchiel (39/29).
En communiquant l’Esprit à ses disciples, le Ressuscité inaugure une nouvelle humanité, une nouvelle communauté qui vit du pardon de Dieu : un pardon qui recrée, qui réconcilie et qui fait vivre.
L’évangéliste Jean aurait pu se limiter à cette magnifique scène où Jésus apparaît à ses disciples et dans laquelle tout est dit. Tout le message de Pâques y est déployé. Mais cette scène trop belle ne pourrait-elle pas laisser chez les lecteurs de l’évangile un sentiment, une frustration, le sentiment de ne pas faire partie du groupe des disciples qui ont eu le privilège de voir le Seigneur ?
A côté de l’apparition du Ressuscité aux disciples réunis, l’évangéliste Jean met en scène d’autres personnages qui nous sont très proches par leur humanité, par leur comportement, par leurs sentiments et leurs pensées. Il y a d’abord Marie de Magdala qui se tenait près de la croix et qui avait assisté à l’agonie de Jésus. Elle n’a qu’un désir, celui de se rendre au tombeau de son Maître. Le sabbat à peine terminé, le jour n’étant pas encore levé, la voilà déjà en chemin. Quel n’est pas son désappointement lorsqu’elle voit que la pierre devant le tombeau a été enlevée. La pensée s’impose tout de suite à elle : « On a enlevé le Seigneur du tombeau ». Elle court, elle prévient Simon-Pierre et le disciple que Jésus aimait. Tantôt elle se tient là, près du tombeau, figée, ne pouvant que pleurer. Tantôt elle se met à chercher, mais sans oser entrer dans le tombeau. Elle est à ce point plongée dans son chagrin et dans sa quête que même la présence des anges dans le tombeau, pourtant vêtus de blanc, ne l’étonne pas. Elle est ailleurs dans son esprit au point de ne pas reconnaître l’homme qui se tient devant elle et qui lui parle. Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre ». La scène serait comique s’il n’y avait pas le chagrin de Marie, si sa méprise n’était pas celle d’une personne aveuglée par son amour blessé. Jésus lui dit : « Marie ! ». Il dit son nom et cela suffit pour que la quête et les pleurs de Marie cessent. Elle retrouve les disciples, non pour leur dire : « On a enlevé le Seigneur du tombeau », mais : « J’ai vu le Seigneur ! ». A partir de sa quête tâtonnante, Marie de Magdala a fait le même chemin que les disciples qui ont vu le Seigneur dans l’homme aux mains et au côté percés. Elle a parcouru le chemin de la foi pascale.
Si, à côté des disciples, il y a Marie de Magdala, il y a aussi Thomas, dont nous apprenons qu’il a été absent lors de la venue de Jésus, bien qu’il fût l’un des Douze. Les autres disciples ont beau lui raconter ce qu’ils ont vu et vécu, lui-même n’a ni vu ni vécu ce dont ils lui parlent. On peut incriminer l’incrédulité de Thomas, sa mentalité terre-à-terre. Mais l’incrédulité de Thomas face au témoignage des autres disciples soulève aussi des questions cruciales. Le message pascal est-il communicable ? Les disciples peuvent-ils communiquer leur expérience, ce qu’ils ont à la fois vu et cru, à d’autres ? Pouvons-nous faire nôtre ce qu’ils ont vu et cru ?
Thomas doit faire son propre chemin de foi, en traversant ses questions et ses doutes. Jésus accueille et reconnaît l’incrédulité de Thomas. En l’invitant à toucher ses mains et son côté, Jésus prend Thomas là où il est, tout en l’aidant à aller plus loin. Le verrou a sauté. Thomas a pu dépasser son incrédulité parce qu’il a été reconnu dans son incrédulité. Jésus lui a dévoilé son incrédulité comme incrédulité, c’est-à-dire, au fond, comme manque d’amour, comme peur. Et ce dévoilement a libéré Thomas. « Mon Seigneur et mon Dieu » : sa confession est aussi bien une parole de foi qu’une parole d’amour. Thomas reconnaît son incrédulité et demande à Jésus de l’en délivrer. Il reconnaît sa misère, son incapacité à croire et à aimer, mais il reconnaît aussi en Jésus Celui qui fait toutes choses nouvelles : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Si, en marge de l’apparition de Jésus aux disciples réunis, l’évangéliste Jean nous a rapporté les rencontres particulières de Jésus avec Marie de Magdala et avec Thomas, comme autant de chemins qui conduisent à la foi pascale, c’est pour que nous puissions, nous aussi, tels que nous sommes et là où nous sommes, faire ce chemin et rencontrer le Ressuscité.



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