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Jean 20 v 19-30 Pierre Muller



Prédication

Ils sont tous là, ceux que l’évangéliste appelle « les disciples ». Combien sont-ils ? Nous pensons spontanément aux Onze, c’est-à-dire aux Douze moins Judas. Ils sont peut-être plus nombreux. Les disciples sont ceux-là même qui étaient réunis autour du Maître lors du dernier dîner et qu’il avait appelés ses amis. Ils se souviennent de ses paroles : « Vous serez affligés, mais votre affliction tournera en joie ».
Ce sont les mêmes qui sont réunis, peut-être à l’endroit même où ils se trouvaient, le soir lorsque Jésus était avec eux et leur parlait. A présent, ils sont seuls et ils ont peur. Ils ont verrouillé les portes de la maison. Comme si pour eux la vie s’était arrêtée depuis la mort de Jésus, comme si la vie était partie avec lui.
Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : « La paix soit avec vous ». Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté.
La vie brisée et anéantie est restaurée, remise debout. Celui que la violence et la mort leur avaient enlevé est vivant et présent au milieu d’eux. Celui-là même que la mort avait réduit au silence parle, et sa parole, en tissant un lien entre le présent et le passé, ouvre un avenir, chasse la tristesse et la peur, libère la joie.
En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
Ce qui est étonnant, c’est que Jésus a montré à ses disciples ses mains et son côté et que les disciples ont vu le Seigneur. L’homme qui se tient debout devant eux, c’est bien celui qu’ils ont connu, avec lequel ils ont mangé, qui porte sur lui les marques de la violence et de la mort. Mais dans cet homme, les disciples voient le Seigneur qui, tout en étant présent ce soir avec eux, est au-delà de tout lieu et de tout présent, qui abolit la barrière entre la vie et la mort et qui fait advenir la paix. Il y a chez les disciples plus qu’un simple voir : ils reconnaissent le Seigneur dans le Crucifié. C’est un acte de foi. Jésus redit à ses disciples les paroles qu’il leur avait dites la veille de sa mort, mais il les leur redit en tant que Seigneur. Et les disciples reçoivent ses paroles à la lumière de leur foi.
Comme le Père m’a envoyé : résumant par ces quelques mots sa venue et son œuvre dans le monde, Jésus invite ses disciples à participer à cette œuvre qui est à la fois la sienne et celle de son Père.
Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. Pour les disciples, cette parole est comme un écho qui leur rappelle d’autres paroles de leur Maître :
« Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (3/17) ; « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (4/34).
Les disciples sont associés à l’œuvre du Fils qui consiste à accomplir la volonté du Père et à faire connaître son amour et son salut au monde. A la parole d’envoi, Jésus ajoute un geste et une autre parole : Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit Saint ». Avant sa mort, Jésus avait annoncé et promis à ses disciples la venue de l’Esprit, du Consolateur. Le geste et la parole du Ressuscité sont la réalisation de cette promesse.
La communication de l’Esprit Saint aux disciples revêt une double signification. Ils sont équipés pour la mission qui leur est confiée. Nous pensons à la prière de Jésus pour ses disciples : « Sanctifie-les dans ta vérité. Ta parole est vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les envoie dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés dans la vérité » (17/17-19).
Si la communication de l’Esprit Saint est associée à la mission et au témoignage des disciples, mission et témoignage qui prolongent ceux de Jésus lui-même, cette communication marque aussi la naissance d’une nouvelle humanité. Le geste et la parole de Jésus rappellent ceux du Dieu créateur : « Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant » (Genèse 2/7). Ils renvoient aussi aux paroles des prophètes d’Israël annonçant l’effusion de l’Esprit pour la fin des temps. Le cœur des hommes en sera transformé ; délivrés de leurs péchés, ils connaîtront et feront la volonté de Dieu et ils vivront. « Je ne leur cacherai plus mon visage puisque j’aurai répandu mon Esprit sur la maison d’Israël », tel était le message d’espoir que proclamait le prophète Ezéchiel (39/29).
En communiquant l’Esprit à ses disciples, le Ressuscité inaugure une nouvelle humanité, une nouvelle communauté qui vit du pardon de Dieu : un pardon qui recrée, qui réconcilie et qui fait vivre.
L’évangéliste Jean aurait pu se limiter à cette magnifique scène où Jésus apparaît à ses disciples et dans laquelle tout est dit. Tout le message de Pâques y est déployé. Mais cette scène trop belle ne pourrait-elle pas laisser chez les lecteurs de l’évangile un sentiment, une frustration, le sentiment de ne pas faire partie du groupe des disciples qui ont eu le privilège de voir le Seigneur ?
A côté de l’apparition du Ressuscité aux disciples réunis, l’évangéliste Jean met en scène d’autres personnages qui nous sont très proches par leur humanité, par leur comportement, par leurs sentiments et leurs pensées. Il y a d’abord Marie de Magdala qui se tenait près de la croix et qui avait assisté à l’agonie de Jésus. Elle n’a qu’un désir, celui de se rendre au tombeau de son Maître. Le sabbat à peine terminé, le jour n’étant pas encore levé, la voilà déjà en chemin. Quel n’est pas son désappointement lorsqu’elle voit que la pierre devant le tombeau a été enlevée. La pensée s’impose tout de suite à elle : « On a enlevé le Seigneur du tombeau ». Elle court, elle prévient Simon-Pierre et le disciple que Jésus aimait. Tantôt elle se tient là, près du tombeau, figée, ne pouvant que pleurer. Tantôt elle se met à chercher, mais sans oser entrer dans le tombeau. Elle est à ce point plongée dans son chagrin et dans sa quête que même la présence des anges dans le tombeau, pourtant vêtus de blanc, ne l’étonne pas. Elle est ailleurs dans son esprit au point de ne pas reconnaître l’homme qui se tient devant elle et qui lui parle. Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre ». La scène serait comique s’il n’y avait pas le chagrin de Marie, si sa méprise n’était pas celle d’une personne aveuglée par son amour blessé. Jésus lui dit : « Marie ! ». Il dit son nom et cela suffit pour que la quête et les pleurs de Marie cessent. Elle retrouve les disciples, non pour leur dire : « On a enlevé le Seigneur du tombeau », mais : « J’ai vu le Seigneur ! ». A partir de sa quête tâtonnante, Marie de Magdala a fait le même chemin que les disciples qui ont vu le Seigneur dans l’homme aux mains et au côté percés. Elle a parcouru le chemin de la foi pascale.
Si, à côté des disciples, il y a Marie de Magdala, il y a aussi Thomas, dont nous apprenons qu’il a été absent lors de la venue de Jésus, bien qu’il fût l’un des Douze. Les autres disciples ont beau lui raconter ce qu’ils ont vu et vécu, lui-même n’a ni vu ni vécu ce dont ils lui parlent. On peut incriminer l’incrédulité de Thomas, sa mentalité terre-à-terre. Mais l’incrédulité de Thomas face au témoignage des autres disciples soulève aussi des questions cruciales. Le message pascal est-il communicable ? Les disciples peuvent-ils communiquer leur expérience, ce qu’ils ont à la fois vu et cru, à d’autres ? Pouvons-nous faire nôtre ce qu’ils ont vu et cru ?
Thomas doit faire son propre chemin de foi, en traversant ses questions et ses doutes. Jésus accueille et reconnaît l’incrédulité de Thomas. En l’invitant à toucher ses mains et son côté, Jésus prend Thomas là où il est, tout en l’aidant à aller plus loin. Le verrou a sauté. Thomas a pu dépasser son incrédulité parce qu’il a été reconnu dans son incrédulité. Jésus lui a dévoilé son incrédulité comme incrédulité, c’est-à-dire, au fond, comme manque d’amour, comme peur. Et ce dévoilement a libéré Thomas. « Mon Seigneur et mon Dieu » : sa confession est aussi bien une parole de foi qu’une parole d’amour. Thomas reconnaît son incrédulité et demande à Jésus de l’en délivrer. Il reconnaît sa misère, son incapacité à croire et à aimer, mais il reconnaît aussi en Jésus Celui qui fait toutes choses nouvelles : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Si, en marge de l’apparition de Jésus aux disciples réunis, l’évangéliste Jean nous a rapporté les rencontres particulières de Jésus avec Marie de Magdala et avec Thomas, comme autant de chemins qui conduisent à la foi pascale, c’est pour que nous puissions, nous aussi, tels que nous sommes et là où nous sommes, faire ce chemin et rencontrer le Ressuscité



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