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Jean 18 v 33 (David Mitrani)



Texte : Jean 18/33-38
Genre : Prédication
Auteur : David MITRANI
Source : Prédication pour le 23.11.1997 à Jarnac (16).



Dans la vision nocturne de Daniel — c'est le verset même qui a fait du mot "fils de l'homme" un titre messianique — une figure s'approche de celui qu'on ose à peine nommer, et le personnage reçoit une royauté universelle. Il reçoit avec elle la domination, jusque sur ceux qui dominaient précédemment ! Là, dans ce rêve du visionnaire, il n'y a pas de doute : la royauté, c'est de dominer, d'exercer un pouvoir sur les autres.

C'est bien la définition qu'en donnent tous ceux qui vivent sous un autre régime et la voient de dehors, comme ceux qui, de dedans, veulent la renverser. C'était, par exemple, l'argument de Samuel, le juge des anciens temps, contre son peuple réclamant un roi. Car il n'y a au monde qu'un seul roi, un seul dont le titre de seigneur ne soit pas usurpé : Dieu lui-même ! Lui seul domine, créateur et juge de l'univers entier. Tous les autres qui portent ces titres ne les ont et n'en usent que par délégation ou par usurpation…

Et puis, le peuple juif était, à l'époque de l'écriture des anciennes histoires comme à celle de Daniel, en plein cœur d'une domination, justement, domination injuste, domination étrangère, domination païenne. Le roi, qu'il soit babylonien ou grec, ou que plus tard il s'appelle César, le roi est un oppresseur, forcément, dans ce contexte. Au point que les croyants n'arrivent pas à se représenter leur libérateur autrement qu'à l'image de cette dure domination subie. Ils n'arrivent pas à imaginer leur libération, leur victoire, autrement que comme une nouvelle domination, une vengeance, un écrasement des vaincus.

C'est, de toute façon, l'humaine nature, que de n'avoir le pouvoir que pour en profiter et, plus on en a, plus on en profite. Si c'est vrai du pouvoir politique, ce n'est pas autre chose qui nous arrive, à chacun de nous, dans notre couple, dans notre famille, dans nos relations de travail, d'engagement ou de voisinage. Quand il n'est pas question de pouvoir, quand il n'y a pas d'enjeu, pas de querelle, ça peut aller. Mais dès qu'apparaît une question, il y a un enjeu de pouvoir : c'est que je puisse imposer, moi, ma réponse à la question, puisque la mienne est naturellement la meilleure ! Et si nous ne nous contrôlons pas, nous sommes capables de rendre la vie des autres totalement infernale, à moins que ce ne soit la nôtre si nous perdons.

Car nous sommes toujours pris dans ce jeu de miroirs : vivre, c'est gagner ou perdre. La vie sociale est ainsi, la vie politique aussi, la vie internationale évidemment. La vie personnelle aussi, et même en premier. Car c'est parce que nous fonctionnons ainsi pour nous-mêmes que ceux qui en ont l'occasion ou le métier le font aussi à d'autres niveaux. On dit bien : "gagner sa vie". Mais ça n'est pas qu'une question de sous ! On dit aussi : "Il a gaspillé sa vie", comme encore "Je perds mon temps". Nous évaluons toute chose en "plus" et en "moins".

Nous y avons de grands ancêtres, à commencer par Jacob, le patriarche, notre père Israël, qui comptait de cette manière ce que Dieu avait promis de lui donner, et comment il allait pouvoir lui rendre. Ils ont de fameux descendants, comme ce couple qui vient de mettre au monde sept enfants en une seule fois, dont on a médiatisé le bonheur, un bonheur qui est bien quantifié. Chacun par ailleurs voit bien, pour lui-même, ce dont je veux parler — attention : pour lui-même, pas seulement dans la vie du voisin !…

Ainsi va la vie : nous sommes heureux ou malheureux, selon ce que nous faisons, selon ce que nous avons, nous sommes comme les grenouilles des météorologistes, sur leur échelle : on dit de nous, et nous pensons de nous-mêmes : "Voilà, je suis à tel degré, c'est mieux — ou c'est pire — qu'hier"… Aucun météorologiste n'aurait l'idée, spontanément, que la grenouille existe et vaut autrement qu'en fonction du barreau de l'échelle où elle coasse. Pour cela, il faut être biologiste ou amateur de la nature !

Eh bien, mes amis, la vision de Daniel était fausse en partie. Elle était floue. Son interprétation était erronée. Il a pris Dieu pour un météorologiste, capable de changer le temps. Alors que Dieu était un biologiste, n'est-ce pas ? Après tout, la nature, ne vient-elle pas de lui, n'est-ce pas lui qui l'a faite ? Et même si dire cela, c'est de la poésie, cette poésie n'est-elle pas plus vraie que toutes les sciences réunies ? Dieu aime la nature et regarde la grenouille pour elle-même : il se moque des barreaux et de l'échelle, qui sont simples supports des pattes de l'animal !

Je ne sais pas si vous vous voyez bien dans la peau d'une grenouille, mais retenez-en la leçon : quel que soit le barreau sur lequel vous êtes, et même si vous n'avez pas voulu jouer le jeu de la météo, vous valez infiniment aux yeux du Créateur ! Le miroir que nous nous tendons à nous-mêmes et les uns aux autres pour compter, tout compter, tout comparer, et pour ainsi exercer le peu de pouvoir que nous pouvons arracher, ce miroir-là s'est cassé, un jour, dans le prétoire du préfet romain de Judée.

Ce miroir, c'était le sien aussi, à Pilate, comme à chacun, et plus encore à ceux qui ont du pouvoir… et il en avait, Pilate, du pouvoir, et il en usait tellement qu'il a fini par se faire limoger ! Ce miroir, il l'a tendu à l'homme qu'il avait devant lui, à sa merci. Et Jésus a cassé le miroir, il a cassé la petite échelle des grenouilles, sa parole a dit des choses nouvelles qui ont fait voler en éclats les anciennes.

Il a dit un royaume, un royaume sans armée, un royaume qu'on ne défend pas, un royaume qui "n'est pas d'ici-bas", qui ne marche pas selon les valeurs de ce monde. C'est donc un royaume qui ne perd rien à se perdre, qui ne gagne rien à gagner. C'est une royauté sans domination. Pas comme celle des anciens rois païens. Pas même comme celle de Dieu, telle qu'on la voyait avant, avant ce jour-là. Dans ce royaume, nul n'est considéré en fonction de ce qu'il a ou n'a pas, nul n'est regardé pour ce qu'il fait ou ne fait pas. "Premier", "dernier", "serviteur", "plus grand", tous ces mots ont été vidés de tout contenu par celui qui est seul devant Pilate, et pourtant roi, réunissant sur lui-même tous ces qualificatifs contradictoires.

Oui, roi, il le confesse, et cela peut lui coûter la vie. Roi sans couronne, mais les soldats ne tarderont pas à lui en tresser une. Roi sans frontières aussi, et non pas seulement "roi des Juifs". Roi sans troupe et roi sans peuple, mais "quiconque est de la vérité écoute [sa] voix", dit-il. Mais son peuple, ou plutôt son troupeau, car c'est un roi pasteur, son troupeau lui-même est impossible à dénombrer. Car, comme répond Pilate, "qu'est-ce que la vérité ?"…

Pilate n'a pas compris, il est reparti avec les morceaux brisés de son vieux miroir dans les mains. Il a perdu ses repères, mais n'en a pas trouvé de nouveaux. Il a reconnu l'innocence de Jésus, mais il l'a fait crucifier. Il ne l'a pas considéré comme voulant la royauté, mais il l'a mis à mort comme roi. Car la question n'était pas de découvrir la vérité pour écouter Jésus, mais le contraire : d'écouter Jésus pour découvrir la vérité !

Pilate a été philosophe. Jésus sollicitait seulement des oreilles humaines ! "Que celui qui a des oreilles, entende !". Ainsi se concluent parfois les paraboles que Jésus racontaient, et que découvrent cette année les enfants de notre école biblique. Pilate a laissé ses oreilles fermées, il est ressorti. La vérité à découvrir, c'était celle de sa propre vie, et peut-être cela était-il insupportable à ce despote sanguinaire, je ne sais, Dieu le sait… La vérité à découvrir, ce n'est pas la bonne doctrine sur Jésus, sur Dieu, sur la Création, sur le pouvoir, sur la bonne organisation du monde, sur la politique et sur la morale.

Non, la vérité à découvrir, c'est seulement la vérité sur toi, sur moi. Celui qui écoute la voix du vrai pasteur, du bon berger, il entend parler de lui-même, comme la femme de Samarie, un jour, au bord d'un puits. Celui qui fait taire en lui la voix de l'accusateur, celle qu'on entend dans le miroir et qui me fait soit tuer soit mourir, oui, celui qui ne laisse que la voix de ce roi étrange lui parler, celui-là est heureux, qui peut se découvrir tel qu'il ne s'était jamais vu, sujet d'amour et non enjeu de pouvoir, enfant de Dieu et non fruit de l'intérêt et jouet du hasard.

Cette voix-là ne me parle pas d'autre chose que de moi. "Qu'est-ce que la vérité ?". Et le roi pauvre et souffrant de nous répondre : "Je suis la vérité de ta vie, la vérité de ta mort, la vérité de ton éternité", "Ne crains pas, car je t'ai racheté, je t'ai appelé par ton nom, tu es mien"… Mes amis, vous qui tenez dans vos mains, tout comme moi, les miroirs que vous a donnés ce monde, ou que vous y avez forgés vous-mêmes, laissez-les tomber, jetez les morceaux sans regrets ni remords. Contemplez-vous dans le regard de Dieu et dans la parole de son Christ. Et alors, vous saurez comment vous êtes aimés pour aujourd'hui et pour toujours.

Amen.



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