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Jean 18 v 33 (Catherine Jeannin)



Texte : Jean 18/33b-38
Genre : Prédication
Auteur : Catherine JEANNIN
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 24.11.1985.



"Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage
à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix".
"Pilate dit : "Qu'est-ce que la vérité ?" (v. 37b-38a)

Devant un texte aussi colossal que l'affrontement Jésus/Pilate, combat singulier et inégal entre Celui qui déclare avec un aplomb inouï : "Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité", lui, debout, livré à la mort mais se livrant librement, ayant choisi sa vie de témoin, et entre cet autre homme, qui joue un rôle, qu'il n'a pas choisi, qui remplit une fonction, lui, assis dans le trône de la justice des hommes, devant cet affrontement on ne sait rien dire, on ne peut qu'oser prendre la parole, tout au plus.

Donner une suite : Y en a-t-il une ? Alors que le dialogue s'interrompt brusquement, sans réponse de Jésus sur la question la plus brûlante : "Qu'est-ce que la vérité ?".

Avancer plus avant : faire route et tenter de répondre, chercher pour trouver, briser ce matériau sur lequel ont toujours rebondi les outils des hommes : la vérité ?

Surtout, j'en ai la conviction : écouter ! Ecouter non pas seulement avec les facultés de l'intelligence, mais écouter une "voix" !
C'est pourquoi je vous invite, ce matin, non pas tant à entendre un texte biblique et à le méditer, qu'à devenir les auditeurs de Celui qui a dit : "Quiconque appartient à la vérité, écoute ma voix".

Avant d'aller plus loin dans cette écoute de la voix du Christ, demandons au Seigneur de ne pas nous soumettre à la tentation de chercher une définition de la vérité, une satisfaction, une suffisance par laquelle nous aurions assez reçu pour calmer notre esprit ; mais qu'il nous donne maintenant le pain périssable chaque jour, et chaque jour renouvelable de sa Parole qui accompagne notre fugitivité et ne nous laisse jamais en sommeil, mais nous tient en état de veille.

Devant les paroles du Christ, il faut avoir une avidité qui nous rappelle que nous sommes nés dans ce monde, comme le Christ y est né, non pour prendre et ramasser et oublier notre faim, mais pour être continuellement en quête, en quête d'une "vérité" (osons le mot interdit pour la raison sceptique) qui est devant nous et non pas en nous, pas à portée de la main et de l'esprit, en quête d'une "histoire", on va dire "vraie" (pas vraie dans le sens où il faut prouver son existence, mais dans le sens où elle correspond à un appétit, un besoin, d'une béance à laquelle on acquiesce dans les profondeurs de notre être). Une histoire vraie, comme la réalité de la vie du Christ, de cet homme en jugement, en chemin vers la mort historique, une vie telle que nous la vivons... Alors, demandons-nous : dans cette vie du Christ, cette vie vraie, où est le "plus" ? Je veux dire qu'est-ce qui est davantage et surtout "autre" qu'un innocent de plus devant la démence de la haine, pour le porter au rang de la vérité ? Et pour que notre quête ne soit pas déçue, pour qu'elle puisse se répéter chaque jour dans l'espérance et dans la foi ? Quel est donc le "plus" en Jésus-Christ que tous les sommets de l'humanité ?

En nous demandant ainsi comment le Christ est d'un autre ordre que tout ce que nous pouvons connaître, de l'ordre de la vérité, nous sommes entraînés, comme sur une pente, vers la réaction de Pilate : "Qu'est-ce que la vérité ?" et en cela nous posons la mauvaise question, à laquelle Jésus n'a pas répondu ; car ce n'est pas sur la vérité ou par la vérité que se pose la vraie question (la vérité est inaccessible, confondue avec l'être inaccessible de Dieu, et le Christ n'y fait ici aucune allusion ; sinon, il y aurait répondu comme un enseignant) ; mais, par contre, la vraie question, elle se pose à propos de "l'appartenance" à cette vérité, comme lui-même le Christ lui appartient en lui rendant témoignage, uniquement et pleinement.

Cet "état" de vérité, cette "situation", c'est le lieu où le Christ, comme celui qui écoute sa voix, demeure dans le sens où il agit et réagit en fonction de cette vérité qui, elle, est en Dieu lui-même, et non dans le sens où il y aurait une vérité éternelle devant laquelle notre esprit pourrait se poser, voire pénétrer et la comprendre. Alors, dans la mesure où le Christ déclare son "appartenance" à la vérité, puisqu'il en témoigne, et non son identité avec elle, nous sommes à même de découvrir le réseau souvent invisible que le Christ tisse avec tous ceux qu'il rencontre dans le face à face de sa Parole, une Parole qui recrée continuellement une espérance, qui refait sans cesse le travail défait par la méfiance, la souffrance et la mort ; et nous y reconnaissons l'œuvre créatrice de Dieu lui-même, car l'homme ne se donne pas la vie à lui-même ; il ne peut que se donner la mort ; la vie vient de Dieu et c'est son don aux hommes et c'est le don du Christ aux hommes : leur redonner la vie et, à l'heure où il comparaît devant un homme qui va lui faire donner cette mort, oeuvre tristement humaine, le Christ témoigne de la vérité dans un langage symbolique et superbe : "royauté", "règne", qu'il place dans la bouche de cet homme qui n'y comprend encore rien : "C'est toi, lui dit Jésus, qui as dit que je suis Roi" : déclaration de foi inconsciente dans la bouche d'un homme tellement à distance, tellement revêtu de son rôle, de son apparence, tellement peu dérangé par la question qu'il pose par habitude culturelle et non par besoin : "Qu'est-ce que la vérité ?". Un homme tellement dans le sens où il n'en est plus un, si c'est bien Celui qui est devant lui, le Christ, qui est pleinement l'"Homme". Homme total par lequel coulent les flots débordants de l'amour de Dieu, inutilement jugé et livré à la mort, une mort qui ne peut plus rien contre lui, contre la "vérité" à laquelle il est incorporé et à laquelle sont incorporés tous ceux qui savent et défendent des valeurs fondamentales de la vie qui sont vérité, et ces valeurs, c'est de donner cette vie et non de l'ôter, de faire l'espace toujours plus grand pour qu'entrent tous ces autres qu'on rejette inutilement, à qui on peut donner de faire la découverte inespérée que la vie elle est la plus belle chance, qu'elle peut redevenir neuve et qu'il est possible d'y découvrir l'éternité. C'est une naissance qui peut être la nôtre, si elle est en même temps celle des autres, et c'est cela qui est vrai et c'est cela qui nous fait, comme le Christ, appartenir à la "vérité".

On se demandera maintenant : comment accéder, comment appartenir à la "vérité" ? L'Eglise tient-elle bien ce langage de Jésus-Christ ? N'ai-je pas été trompé ? Est-ce que je reconnais dans ces gens, dans ces pratiques, dans ces cérémonies, cette source vive, cet air entièrement pur, cette altitude de l'Evangile ? Il y a un contresens redoutable qu'il ne faudrait jamais faire : laisser penser qu'il existe des barrières, pire une étanchéité entre le Christ, l'Eglise, les chrétiens et le reste du monde ; qu'il n'y a qu'une voie à suivre et que c'est la bonne, une vérité et après des erreurs !

La "vérité" à laquelle le Christ se réfère et réfère tous ceux qui écoutent sa voix est sans aucun doute la plus grande leçon d'indépendance de tous les temps ! Elle ruine les images symboliques qu'on porte en soi, elle détruit et sacque les définitions dogmatiques et les morales qui veulent baliser les routes de la liberté ; elle serait davantage de nature à mettre en crise qu'à faire rentrer dans l'ordre !

Mais la vérité à laquelle appartiennent le Christ et les siens ne déstabilise pas pour autant, elle maintient les références humaines quand elles sont sûres, car il en existe ; elle rejette tous les mauvais goûts, les arrogances et les mensonges, mais elle ne se tient pas dans le vide. Elle a un enracinement, et c'est une nécessité, car on ne vit pas sans références. Si elle est toujours neuve et inattendue, elle vient de loin et elle chemine depuis les origines ; c'est pourquoi Jésus peut être appelé fils de David, fils de Marie, fils de Joseph ... fils de qui on veut, mais Fils de Dieu, Fils de l'homme, là où il nous rejoint sur le terrain, mais il nous échappe en même temps et il arrive d'ailleurs, à notre rencontre, et il nous parle et il nous réfère à la "vérité" que nous n'avions jamais pu arracher, jamais pu capturer, mais à laquelle il nous est offert d'appartenir.

Le face à face Jésus/Pilate s'est achevé sur un silence du Christ parce qu'il était arrivé le moment où le monde était jugé avec toutes ses tentatives de compréhensions, de récupérations, d'alliances et de confusions. C'est alors que le combat singulier qui a opposé les deux hommes, qu'on élèverait facilement au niveau de symboles et même de mythes, a basculé dans un combat définitivement inégal : c'est le Christ qui écrase par sa dimension humaine totale, sa détermination de paraître devant le tribunal des hommes chargé de l'amour intense de Dieu et c'est Pilate qui est "crucifié" par cette "vérité". Son interrogation reste à la périphérie de la question posée à propos de la vérité : elle est là, cette "vérité", dans un réalisme si extrême qu'elle ne lui est même plus apparue, tant la "vérité" incarnée par le Christ à cette heure ne se distingue plus du réel à laquelle elle s'identifie.

Ce n'est qu'après le choc qu'on la lie dans le passé et qu'elle se trace dans l'avenir. Tel est le témoignage extérieurement dérisoire et colossal rendu par le Christ, irrecevable par le biais d'un discours, perceptible seulement par celui qui commence à écouter la voix de Celui qui a appartenu le premier en totalité à la "vérité" : c'est là notre foi et il n'y en a pas d'autre.

Le confesser, Lui, c'est nous référer à cette "vérité" qui libère en nous des états nouveaux où le désir de connaître enfin toute la "vérité", désir qui gît en tout être humain, peut rencontrer le désir de Dieu de nous la faire connaître, Lui, l'alpha et l'oméga, Lui qui "ouvre et personne ne peut fermer". Là réside notre ultime espérance de "connaître comme nous avons été connus", mais en attendant, la vérité, c'est celle qui nous affranchit et fait de nous des êtres libres.




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