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Jean 18 v 33 (Alphonse Maillot)



Texte : Jean 18/33-37 + 38
Genre : Notes homilétiques
Auteur : Alphonse MAILLOT
Source : Va, ta foi t’a sauvé — Notes homilétiques pour les trois lectures dominicales pour les dimanches et fêtes de l’année B - Fin de l’année : octobre-novembre. Mission Intérieure de l’Eglise évangélique luthérienne à Paris, 1991 (p. 58-59). — Cet ouvrage comporte, en outre, pour ce dimanche précisément, un livret encarté, dont nous joignons également le texte.



34° dimanche ordinaire
ou 26° dimanche du Temps de l’Eglise

Jean 18/33-37 + 38

Puis-je répéter mon regret de ne pas avoir ici Marc 14 ? Et de plus, on a fait sauter un verset clef, sublime : la fameuse question de Pilate qui clôt de manière superbe et ouverte cet entretien du vrai roi avec un roitelet de ce monde : “Qu’est-ce que la Vérité ?”. Des lèvres de ce païen est sortie la question qui taraude l’homme depuis qu’il est homme et quand il accepte de n’être qu’un homme : qu’est-ce que la Vérité ? !

On n’oubliera pas, tout d’abord, que Jésus ne s’est jamais attribué lui-même cette titulature royale. C’est Nathanaël qui en fait le roi d’Israël (1/49), ou les Juifs qui ont voulu couronner le Christ (6/15), mais Jésus s’est dérobé et si, le jour des Rameaux, il consent à une intronisation pacifique (12/13), Jean précise bien que cette royauté éphémère n’a trouvé sa clef qu’à la croix (glorification paradoxale du Christ ; 12/16) ; et dans les synoptiques, le Christ montrera que sa vraie royauté consiste à nettoyer... le Temple de ses marchands et de ses trafics.

On remarquera que Pilate veut se tenir en retrait, en spectateur, en irresponsable : “Ta nation, les grands prêtres... voilà les coupables ; moi, je ne suis pas Juif, ça ne me concerne pas” (v. 35). Or...

1) Jésus essaie, au contraire, de le compromettre, de le sortir de son irresponsabilité : — Est-ce toi qui confesses ma royauté ou rapportes-tu un ragot, une rumeur ? Es-tu un “Je” ou un “On” (v. 34) ? — Car si Pilate est coupable et conscient de l’être... il sera sauvé. La croix sera donc aussi pour lui (cf. Matthieu 27/25).

2) Et l’interpellation du Christ continue : “Sache que mon œuvre est précisément de révéler que le monde, l’histoire, sont régis par une autre manière de régner (qui est la vraie). Sinon, étant le vrai Roi, j’aurais eu des “subordonnés” (littéralement) qui m’auraient évité la croix (v. 36). Dans mon Royaume, on ne se bat pas à mort (agônizomai) pour mettre à mort (v. 36)”.

3) Et, de nouveau, Jésus va essayer d’impliquer Pilate : “C’est toi qui as dit que j’étais roi. Et je ne pense pas que c’est par inadvertance”. “Tu as prophétisé” (Jean 11/51). Jésus montre comment il entend régner : par la vérité, en étant témoin (et ici on peut lire martyr) de la vérité ! (l’hébreu a ici un terme extraordinairement vaste : Vérité = ce sur quoi on peut compter, fonder sa vie : ici sur la mort du Christ). Mais Pilate, comme tout politique, entend vérité au sens restreint ; et qui, par exemple, a vu que la vérité politique pouvait être celle de la République pour devenir un jour celle de l’Empire, se pose fatalement la question qui n’est pas pur scepticisme, même s’il n’attend pas de suite réponse à sa question : “Qu’est-ce que la Vérité ?”.



Encart :

Préambule : On aurait voulu nous compliquer cette affirmation déjà fort complexe (ou plus exactement, paradoxale) : “Christ, roi de l’Univers”, qu’on ne s’y serait pas pris autrement qu’en choisissant ces textes de Daniel 7, Apocalypse 1 et Jean 18 qu’on a “amputé” de son joyau, le verset 38 (nous y reviendrons).

En effet, Jésus (et Apocalypse 1 le confirmera) est Roi de l’Univers, précisément parce qu’il n’est pas un roi de ce monde (3° texte). Il serait plutôt un Contre-Roi : Matthieu 20/28, Marc 10/43-45, Luc 22/27, Philippiens 2/7, etc... pour ne rien dire de Matthieu 23/8-12 et autres nombreux passages.

Ce n’est pas une royauté triomphale que nous fêtons ici, mais la royauté de celui qui est mort pour que ses sujets deviennent vraiment des Sujets responsables, et non pas des marionnettes maniées par les ficelles d’un grand Manitou.

Alors, auparavant, pénétrez bien dans ce nouveau royaume, que précisément Matthieu comparera souvent à des choses ou des réalités infimes et infirmes : une graine de moutarde, des semailles désordonnées, une femme maniant un peu de pourriture (levain), un filet de pêche ; ou encore à des personnages souvent peu communs : un roi dont les sujets se défilent devant ses invitations, des maîtres de maison jamais chez eux, etc...

Oui ! Approchez-vous d’abord du trône qui est une croix, et alors seulement vous saisirez qu’il nous faut procéder à un changement d’intelligence, sinon de vocabulaire, avant de parler du Christ-Roi. C’est pour avoir oublié de le faire continuellement, que l’Eglise est devenue impériale (et non plus annonce du royaume) avec un “Impérator sanglant” écraseur de damnés, allumeur de bûchers, toujours menaçant et vengeur (ce n’est probablement pas pour rien qu’on vient de rafraîchir les effroyables fresques de Michel-Ange, avec son Christ-Rambo ; alors qu’on a par exemple tant reproché à Nietzsche son “Ubermensch” qui n’était pas le diabolique surhomme, mais un homme - au-delà-de-l’homme ; un homme plein...).

Précisons au passage que ce n’est pas non plus en parlant d’une Eglise-”servante-des-hommes” qu’on en exorcise nécessairement le démoniaque désir de pouvoir humain, mais c’est bien en annonçant aux hommes qu’ils sont délivrés de toutes les aliénations (et en particulier de celle que l’Eglise tend toujours à exercer sur eux) que l’on commence à retrouver le vrai service auquel l’Eglise est appelée ; c’est en déchargeant les hommes de leurs fardeaux et en les faisant accéder à un vrai repos (Matthieu 11/28-30), qu’elle suit sa vraie vocation et annonce la vraie royauté du Christ.

Et c’est quand vous aurez des “auditeurs” (pardon !) enfin reposés (je n’ai pas écrit : “somnolents”, et encore moins “endormis”) que vous aurez annoncé à peu près convenablement Jésus Roi de l’Univers. Vous aurez d’ailleurs droit à la 7° Béatitude : “Heureux les auteurs de paix !” ; ce n’est déjà pas si mal.


Jean 18/33-37 + 38

Nous avons ici le dialogue Jésus-Pilate, lors du procès de Jésus, dans sa version johannique.

Et, comme toujours dans l’évangile de Jean, c’est une suite de malentendus, de questions à double sens, de réponses pas si évidentes que cela, comme si la “communication” dont on nous a tant parlé et reparlé depuis 30 ou 40 ans, était déjà entre Jésus et ses interlocuteurs, quasi impossible. Le Fils de Dieu n’arrive pas à se faire comprendre, ou plus exactement (c’est déjà clair avec Nicodème, Jean 3) Jésus tient d’abord à faire comprendre... qu’on ne peut pas comprendre qui il est vraiment, si on ne reçoit pas d’en haut ce qui est nécessaire ou Celui qui est nécessaire. Ce n’est pas que Jésus est “compliqué”, comme tant de livres de théologie (et hélas d’exégèse) essaient de nous le faire croire... Non ! Il est au contraire “tout simple”, mais il est... Autre. Les mots avec lui, et à cause de lui, ont un autre sens.

Prenons ici deux exemples (parmi tant d’autres) : le mot roi et le mot vérité.

Pour Pilate, un roi, c’est celui qui a tout pouvoir sur un peuple qui doit être prêt à tous les sacrifices pour son roi ; et un “roi-des-Juif”, livré par ses sujets, même à une puissance ennemie, est une dérision, une impossibilité, c’est un roi-déchu, un faux-roi. Et c’est probablement avec un sourire narquois qu’il pose sa question à celui qui est roi dans sa déchéance même : “Es-tu le roi des Juifs ?”, persuadé du contraire.
Et c’est pour l’aider à se sortir de son malentendu que Jésus va répliquer par une autre question : “Aurais-tu compris cela de toi-même ? = Dieu aurait-il accepté de t’éclairer, de te faire voir ma dignité sous ma déchéance ? = Aurais-tu reçu les yeux du croyant ? Ou ne fais-tu que rapporter les moqueries (prophétiques) de mes compatriotes ? = As-tu percé le mystère de la foi ou ne résonnes et raisonnes-tu que comme toutes les baudruches qui m’ont mené à toi ?”.

Pilate refuse le dilemme, esquive la réponse (par une autre question) : “Je ne comprends rien à vos histoires de Juifs. Ce sont les Juifs qui t’ont amené ici ; en fait, ça ne me concerne pas... Dis-moi seulement ce que tu as pu faire pour te trouver dans cet état (paradoxal)” (v. 35). Jésus va alors dévoiler le malentendu (mais Pilate ne comprendra pas plus).

Il y a deux sortes de royauté ou de pouvoir :
1- Le vieux, celui de ce monde, le tien, qu’on fait respecter avec des soldats, des bourreaux, des gardes... Il est chargé “d’entretenir” ce monde et de l’empêcher de dériver en pure pagaille... Ce pouvoir, finalement, durera ce que durera ce monde.
2- Le nouveau, celui qui vient, celui que tu vois déjà au travers de ma déchéance, mais dont tu ne te rends pas compte que celui-ci, sans soldats, sans gendarmes, sans armées, s’imposera un jour même à toi, mais de l’intérieur de toi-même...”, etc...

Et ici, bien entendu, on ne manquera pas de parler des dérives des Eglises, reprenant sans cesse les voies des vieux royaumes, avec contraintes, excommunications, bulles, encycliques, anathèmes et disciplines de tout poil.

Mais surtout on regrettera la CENSURE insensée du verset 38a qui clôt le dialogue, la sublime phrase de Pilate : “Qu’est-ce que la Vérité ?”.

Certes, là encore, il y a controverse et malentendu sur le mot “Vérité” :
Pour le Juif Jésus, la Vérité (qu’il incarne, mais cela, il ne le dit pas à Pilate) est une réalité concrète, pragmatique, c’est ce sur quoi on peut compter et ce sur quoi on peut fonder sa vie, ce à l’aide de quoi on peut vivre, c’est le pôle de référence : la Torah (de l’époque) à laquelle on peut et doit sans cesse revenir. Et pour l’Eglise, c’est (ou ce devrait être) une personne (Jean 1/17, 14/6) : le Jésus que nous révèle l’Ecriture. Pour Pilate, élevé dans la tradition gréco-latine, la vérité, c’est un système, des Idées, des concepts,... dont on discute sans fin, sans jamais pouvoir se mettre d’accord. C’est du domaine de la philosophie. Et comme il croit que Jésus va l’embarquer dans une discussion sans issue, Pilate sort et claque la porte en prononçant la parole de l’honnête homme : “Qu’est-ce que la Vérité ?”.



“Plan” de prédication

“Qu’est-ce que la Vérité ?”.
Pilate sait au moins qu’on ne détient pas la Vérité, mais qu’on la cherche toujours. Et cela aurait dû l’empêcher de laisser mettre à mort Jésus... mais... ?
Seulement, ici encore, je ne puis m’empêcher de songer à toutes les fois où les hommes et les Eglises (dont je suis... encore) ont refait de la Vérité un système. Même Jésus a été écartelé en systèmes, dont ceux qui les récusaient étaient... condamnés à mourir... comme Jésus.
Cette question de Pilate (béni soit-il de l’avoir posée ! même s’il n’a pas été logique avec elle) devrait tous toujours nous tarauder en politique, en théologie, etc, etc, dans tout ce qui devient système.
La Vérité n’est jamais dans les grilles d’un Système. Elle pend à un gibet.




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