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Jean 14 v 1-14 Armand Schluchter



Texte : Jean 14/1-14
Genre : Etude biblique & Prédication
Auteur : Armand SCHLUCHTER
Source : Etude biblique et Prédication pour le dimanche 28.04.2002. Coordination nationale ERF "Edifier-Former".



Notes bibliques

1. Introduction

1.1 Discours d'adieu

Notre texte fait partie du discours que Jésus tient à ses disciples à la veille de son arrestation. Il se situe entre le dernier repas avec le geste-symbole du lavement des pieds (chapitre 13) et la grande prière (chapitre 17).

Procédé littéraire courant, ce discours "d'adieu" a pour but de permettre aux disciples de comprendre le sens de la mort de Jésus à partir de sa résurrection, et de les aider à entrer dans une nouvelle dynamique de foi.

1.2 "Cœur troublé"

L'évangéliste nous présente des disciples perturbés par l'annonce du départ de Jésus et par son affirmation que, là où il va, ils ne peuvent venir pour l'instant (13/33).

Par delà cet entretien, l'évangéliste s'adresse aux minorités chrétiennes en souffrance, à la fin du 1° siècle. Ces communautés ont des difficultés avec :
* les cercles baptistes, d'où le recadrage et le long développement sur la signification de la venue de Jean-Baptiste (1/6-8, 15-34) ;
* les "Juifs" : massacré et démantelé, le Judaïsme va survivre difficilement grâce à l'intense effort des pharisiens qui vont "resserrer les boulons" et ne souhaiteront plus de participation chrétienne à la synagogue, ni aux diverses manifestations religieuses (16/1-4) ;
* le "Monde" : cela désigne aussi bien l'environnement social proche (et païen) qui tolère de moins en moins bien les chrétiens que l'Empire romain qui a et va procéder à des persécutions ou toute forme d'hostilité extérieure (15/18-19, 16/20) ;
* les chrétiens eux-mêmes : divers personnages ou catégories de personnages illustrent dans cet évangile difficultés et impasses d'un croire infirme. Ce sont autant de miroirs tendus aux lecteurs.

1.3 Que le sel retrouve sa saveur !

Tel est le projet de l'évangéliste. Pour cela, il va renouveler les catéchismes et donner à ses lecteurs des clés de compréhension qui s'articulent autour de la personne de Jésus : Fils de Dieu, Révélateur du Père et Médiateur auprès des hommes. D'où les nombreux et solennels "Moi, je suis..." (voir aussi 20/30-31).

L'évangéliste ne veut pas donner des informations supplémentaires, mais éclairer la compréhension des Eglises, transformer le regard de leur foi, afin qu'elles puissent reprendre confiance, réinvestir leur présent et devenir porteuses de projets.

1.4 Alors le futur devient présent, accompagné par le passé

Le Christ glorieux attendu pour la fin des temps devient celui qui revient déjà maintenant parmi les communautés chrétiennes. La vie nouvelle, celle de la résurrection, attendue à la fin des temps ou au-delà de la mort, devient déjà présente maintenant du vivant des chrétiens.

Car il y a identité entre le Jésus historique que les disciples ont connu, le Christ de la fin des temps, et le Fils du Père, vivant, ressuscité, présent actuellement.

D'où les constants glissements du temps des verbes dans le discours de Jésus où passé, présent, futur semblent s'entremêler.

1.5 Que de malentendus éclairants

C'est un procédé qui permet à l'évangéliste de mettre en valeur le sens. Il glisse ainsi du langage matérialiste au langage symbolique, du langage spatio-temporel à celui de la relation. C'est une façon d'incarner la transcendance, de situer la communion avec Dieu dans l'ici et maintenant et non pas dans l'ailleurs et plus tard.

2. Le texte : brèves remarques

Ce texte est rythmé par les thèmes de la maison du Père et le voyage aller-retour de Jésus (v. 2-3), du chemin (v. 4-6) du voir et du croire (v. 7-11), des œuvres et des requêtes (v. 12-14).

* L'introduction (v. 1) associe la foi en Dieu et la foi en Jésus qui sont le remède du cœur troublé (c'est-à-dire déstabilisé dans ses repères).

* Les voyages de Jésus (v. 2-3)
- La maison aux nombreuses demeures, à l'image d'un vaste palais oriental, parle de la relation de Dieu avec nous à travers un langage spatial.
- Les nombreuses demeures, dont le sens est quantitatif et non qualitatif, évoquent la prise en compte de la singularité de chacun et signalent l'abondante générosité de la grâce de Dieu. Chacun y est accueilli dans une communion d'amour qui, sans être fusionnelle, unit.
- Le départ de Jésus, c'est une clé de compréhension de sa mort / résurrection. C'est aussi une clé de compréhension de son absence et de sa présence : une absence active en faveur des disciples ("préparer le lieu où vous serez"), et sa présence ressuscitée ("de nouveau je viens"). Le retour glorieux de la fin des temps est réinvesti dans le présent de la communauté. Au v. 23, c'est le Père et le Fils qui vont habiter chez les disciples.

* Le chemin (v. 4-6), c'est le symbole riche dans l'Ancien Testament qui désigne l'Exode, l'Exil, le retour d'Exil, la Loi,... qui ici est une métaphore de la relation au Père, par la médiation de Jésus qui révèle (Vérité) le Père et communique sa vie (Vie). Au contact de Jésus "Vous connaissez" répond le déni de Thomas "Nous ne connaissons pas". Les disciples connaissent Jésus, mais ne le connaissent pas encore en tant que chemin. L'évangéliste invite les communautés à approfondir leur foi, car elles ont déjà reçu ce qu'elles n'ont pas encore mis en valeur.

* Voir et croire (v. 7-11) : le voir est une métaphore du croire et met en lumière la fonction révélatrice de Jésus en qui le Père agit et parle. Attention au v. 7 qui est un constat et non un regret : "Puisque vous m'avez connu, vous connaîtrez aussi mon Père". "Connaître" ne concerne pas des informations, mais une relation intime : "Moi dans le Père, le Père en moi". Croire en Dieu, c'est croire au Père et au Fils. La Parole devenue chair.

* Faire les œuvres et demander en mon nom (v. 12-14) : la grâce du Père s'incarne dans le Fils (v. 10c).
La foi des croyants s'exprime dans un agir significatif qui renvoie au Fils (qui renvoie au Père) et qui est le signe de sa propre action en eux. Les œuvres plus grandes renvoient-elles à l'espace plus grand de l'évangélisation ?
Demander au nom de Jésus, c'est demander en cohérence avec son action. "Prier comme par la bouche de Jésus... comme des gens dont les requêtes sont en liaison avec sa requête" (Calvin). C'est s'unir à sa volonté.
Je le ferai : la prière a son sens dans cet exaucement-là et non pas dans notre ferveur ou notre intimité psychologique. K. Barth : "C'est parce que nous sommes exaucés que nous prions et non pas parce que nous excellons dans l'art de demander l'exaucement".

3. Pistes pour la prédication

3.1 Pour rester proche de l'évangéliste qui a voulu s'adresser à des cœurs troublés afin qu'ils puissent faire les œuvres du Christ, notre prédication devra tenter de convertir les peaux de chagrin en tremplins. Comment faire ? L'évangéliste renouvelle les clés de compréhension, élargit les perspectives, prêche la grâce, réintroduit la notion de projet chrétien (les œuvres et les demandes) et réinvestit le temps présent. Aux antipodes de l'opium du peuple, il y a l'agir chrétien. Quelles sont les clés à faire valoir aujourd'hui, les perspectives à mettre en valeur ? Comment décliner le salut qui devient présent et motiver l'agir chrétien ? Ce pourrait être l'occasion d'un débat à plusieurs, avant de construire la prédication.

3.2 Avec ce texte, nous sommes dans la thématique de l'Ascension et l'on peut prêcher sur les notions de présence/absence de Jésus-Christ, leur signification, comment cela nous concerne aujourd'hui.

3.3 On peut aussi développer le thème du projet. Celui de Jésus-Christ, comment il réalise celui du Père, et comment il nous rend capable d'élaborer des projets. On peut aussi évoquer les pannes des projets des communautés, pourquoi et comment on en sort, à partir de la situation de l'évangile de Jean. Comment écrire le 5° évangile, le nôtre ?

3.4 L'accueil : celui de Dieu, son universalité, la prise en compte de chacun, sa capacité intégratrice et la manière dont nos églises prolongent cet accueil et le concrétisent.

3.5 La prière au nom de Jésus : à resituer dans l'ensemble du mouvement du texte, son lien avec l'œuvre du Fils, avec l'agir des communautés, son caractère de laboratoire de projets, l'importance du Nom dans nos communautés, nos vies.

3.6 Les œuvres plus grandes et l'environnement au-delà de la communauté. La mission, l'action au près et au loin.

Bonne prédication !


Autres lectures : Actes 6/1-7
1 Pierre 2/4-10



Prédication

"Tu vois ce que je veux dire ?". Dans cette question, voir, c'est comprendre. L'évangile dira que parfois voir, c'est croire. Et quand nous disons que les yeux s'ouvrent, au sens figuré de l'expression, cela signifie que l'on découvre quelque chose qui change notre manière de voir et, du coup, de réagir.

Il en est ainsi de certaines œuvres d'art qui disent beaucoup avec peu et qui ouvrent nos yeux. Je pense ici à un retable sculpté du 15° siècle qui se trouve dans une vieille chapelle de Bretagne. Une scène de l'Ascension y est représentée dans un style naïf.

On y voit le groupe des disciples tourné vers le ciel, regardant les pieds de Jésus dépassant d'un petit nuage. Cliché naïf ! Sans guide averti, nous serions comme l'Ethiopien avec son rouleau d'Esaïe, qui passerait à côté de l'essentiel s'il n'y avait pas Philippe pour l'éclairer. Comme les disciples qui butent sur le sens littéral des propos de Jésus. Donc le guide nous fait compter les disciples. Il y en a un de trop. Et celui-là ne regarde pas vers le ciel mais droit devant. Il a de discrètes blessures aux pieds et aux mains. C'est le Seigneur ! Nous ne l'avions pas vu, comme les disciples du retable ne l'ont pas encore vu.

C'est ainsi que l'artiste se fait théologien qui, de façon naïve, nous parle de la mort, de la résurrection, de l'Ascension, de la venue de Jésus et nous propose ainsi une méditation picturale de notre passage de l'Evangile de ce matin. L'artiste-théologien nous montre le départ et la venue de Jésus, sa présence non encore remarquée par les disciples. "De nouveau, je viens", dira Jésus.

Le départ de Jésus dans le mystère de Dieu, c'est, en fait, sa venue parmi nous, la venue de Dieu parmi les hommes et les femmes. Ce n'est pas la venue évidente et manifeste du Christ glorieux à la fin des temps, où tout œil le verra et où tout genou fléchira. C'est une venue dans le mystère et c'est la raison pour laquelle les disciples du retable ne le voient pas encore. Le Christ qui vient à eux maintenant ne se voit qu'avec les yeux de la foi. C'est ce que les disciples de tous les temps auront à découvrir et redécouvrir : Jésus-Christ est déjà présent. Déjà, il nous précède.

Sur le retable, les disciples sont pieds joints, en position immobile, alors que Jésus est en train de faire un pas en avant. L'artiste nous dit que ce Jésus ressuscité qui vient parmi nous est un Jésus en marche, actif, qui est à l'œuvre et qui va susciter l'activité des disciples. Lorsque, dans la foi, Jésus-Christ vivant parmi nous est reconnu par les disciples, alors, parce qu'il marche, les disciples marchent avec lui. Sa marche entraîne nos démarches. "Celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais".

Il y a l'œuvre unique, au singulier, l'œuvre du Salut, celle que lui seul réalise, celle que son Père, notre Père, réalise en lui et par lui, à laquelle nous ne contribuons en rien, car le Salut est entièrement un cadeau d'amour que l'on reçoit. C'est l'œuvre unique du Salut par grâce.

Et puis, il y a les œuvres, celles que Jésus fait, celles qu'il nous inspire. Ce sont des œuvres inspirées par l'amour, des paroles, des attitudes, des choix, des projets, des gestes inspirés par l'amour et qui manifestent le formidable accueil que nous trouvons auprès de Dieu, qui témoignent de la vérité, qui apportent de la vie, de la confiance, de l'espérance là où les cœurs étaient troublés et désorientés, là où les regards étaient tournés vers le ciel dans l'attente d'un avenir qui s'est approché des disciples : voici que Christ vient.

Après Vendredi-Saint, les disciples étaient comme anéantis. La venue du Seigneur, lorsqu'elle a été reconnue, les a remis en route, en démarches de foi, en évangélisation, à la rencontre de leur entourage, puis de plus en plus loin. L'annonce de la Bonne Nouvelle au monde a commencé en paroles et en actes et ces œuvres-là, celles de Jésus, ont été étendues par les disciples au-delà de toutes les frontières, au-delà de tous les obstacles, au-delà de leurs craintes et de leurs insuffisances.

Les minorités chrétiennes de la fin du 1° siècle, particulièrement malmenées, s'étaient arrêtées, découragées. Désorientées, elles regardaient vers le ciel, appelant la venue du monde nouveau et de la Jérusalem céleste. Et déjà le monde nouveau était là, déjà ils pouvaient construire l'édifice spirituel avec les pierres vivantes qu'ils étaient. Parce que Christ est venu à elles, elles ont pu se remettre en marche.

Au 15° siècle, période d'ombres et de lumière, le christianisme affronte de graves difficultés et de grandes peurs. Alors les artistes ont voulu rappeler et représenter ce Christ qui ne cesse de venir parmi ses disciples pour les entraîner dans une marche, pour susciter leurs démarches.

Aujourd'hui, Jésus-Christ marche parmi nous, dans nos églises, nos communautés, dans nos cœurs. Ses œuvres ne sont pas épuisées. Par quelles œuvres allons-nous nous laisser solliciter ? A quelles œuvres allons-nous nous atteler ensemble ? Quels projets allons-nous avancer ? Car, vous le savez, il avance, mais il ne veut pas avancer sans nous.

Alors allons-y, marchons, élaborons des projets comme autant d'œuvres d'art qui donnent à voir quelque chose de la présence du Seigneur. Elaborons des projets de foi, petits ou grands ; faisons-les vivre ensemble dans la prière. Demandons et désirons les fruits de la vie nouvelle, car, parce que Jésus-Christ vient maintenant vers nous, vers la communauté, vers le monde, la vie nouvelle de la résurrection commence dès maintenant. Et comme la vigne a besoin de porter du fruit, cette vie nouvelle du Seigneur avec nous a besoin de porter toutes sortes de bons fruits.

Voici, c'est le Seigneur ! Nos cœurs peuvent renaître.

Amen.



Cantiques :
* Psaume 84 Dans ta maison
* NCTC 161 = ARC 311 Comment te reconnaître
* NCTC 188 = ARC 456 Tu vins, Jésus
* NCTC 214 = ARC 488 Sur tous les temps
* NCTC 217 Viens, Saint-Esprit ; demeure en nous
* NCTC 224 O Dieu caché au milieu de ton peuple
ou ARC 487 Seigneur Jésus, tu es vivant
ou ARC 491 Chrétiens, chantons le Dieu vainqueur