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Jean 14 v 1-12 Catherine JEANNIN



Texte : Jean 14/1-12
Genre : Prédication
Auteur : Catherine JEANNIN
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 20.05.1984.



"Jésus lui dit : Je suis le chemin et la vérité et la vie"

Jésus a-t-il lui-même frappé la formule ou non ? Peut-être. Et si ce n'est pas lui, n'exprime-t-elle pas, avec plus d'évidence, l'empreinte indélébile, cette marque en creux qu'il a laissée dans la mémoire des siens ?

Une trilogie, ça sonne bien : "Liberté, Egalité, Fraternité", "Travail, Famille, Patrie"... on en trouverait d'autres. "Je suis le chemin" : une route rectiligne ; "Je suis la vérité" : une évidence sans contestation ; "Je suis la vie" : la meilleure des assurances contre tous les risques ! Vous ne trouvez pas que c'est très publicitaire ? Du style "slogan" ? Prenons garde à l'inflation du langage, à une formule trop vite entendue qui pourrait s'élimer et reléguer la foi avec les grands idéaux humains et n'être plus bonne qu'à orner les frontons des édifices du culte et émailler des discours.

Mais si, à travers elle, je rencontre celui qu'elle concerne, si elle est médiation d'une réalité et d'une modernité ? Si je dis "tu" et s'il me répond ? Si je découvre dans ce "JE SUIS" quelqu'un qui est à côté de moi, comme il est à côté de vous ? J'écoute et il me parle. Réécoutons, maintenant, cette même parole : "Je suis le chemin et la vérité et la vie".

"JE SUIS" et non pas : "J'ai", et non pas : "Je possède". Celui qui parle se pose comme la personne qui constitue elle-même ce qu'elle affirme. Jésus n'est pas celui qui a un programme pour l'homme, un outil de transformation pour le monde : il entre dans la réalité, il se donne en acte ; ses propos sont produits par son existence, sont constitués de tout ce "Je suis" ; qu'il est jusqu'au bout un homme qui vit jusqu'au terme de son être, qui déploie toutes les faces de sa personne à ceux qu'il rencontre et qui sont en quête d'un bien dont eux-mêmes ignorent qu'il en est détenteur : "Je suis depuis si longtemps avec vous, Philippe, et tu ne m'as pas connu !". Peut-être parce que ce chemin est autre chaque jour et conditionne chaque jour nos pas ? Dans un monde où les problèmes de société nous pressent, où il serait si urgent de voir clair, on voudrait bien un seul chemin ; on voudrait bien les discerner, ces choix dans nos "tous les jours", dans tous ces instants qui forment des vies entières souvent entravées par l'échec. Comment se comporter et comment agir ? A quoi s'opposer et avec quoi être d'accord ? Et les grandes orientations politiques, économiques ? Une norme ! Pourquoi pas la norme chrétienne ? Mais voilà, Jésus n'indique pas une voie exclusive, les autres étant condamnables.

Il sait que toutes les routes contiennent une promesse, que toute existence comporte une espérance. Il est le chemin de ceux qui sont à l'ombre comme de ceux qui sont à la lumière, de ceux qui découvrent l'horizon comme de ceux qui buttent contre l'obstacle, l'obstacle qui s'appelle si souvent "maladie" ! Il est présent depuis si longtemps et pourtant nous ne l'avons pas reconnu, comme Philippe !

Cependant pour les emprunter tous, Jésus vient par tous les chemins. C'est ici que nous avons à être attentifs à l'Evangile d'une manière particulièrement rigoureuse : de l'existence qui est prise dans le va et vient de l'histoire, on passe au "sens" : "Je suis la vérité". Le chemin est "direction" et si on a pu parler d'une "inflation" du langage, elle est là, et ici elle atteint son maximum. Un homme qui se déclare être la vérité ne se conçoit d'aucune manière. Ou bien la foi fait fermer les yeux, ou bien on dit : non !

Cherchons : au départ, il faut avoir reconnu à travers ses traits celui qu'on n'avait pas vu d'abord, pour accepter de rejeter, au moins un temps, les paroles d'un "credo" et alors pouvoir croire que Dieu a pu avoir fait ça : donner, dans celui qu'on ne peut plus appeler autrement que "son Fils", son plein amour. Cette vérité qu'est le Christ lui-même, elle se réalise dans le dépassement, dans le débordement, dans une transgression des rites et des paroles, des raisonnements et des sagesses. Etre la vérité, c'est un éclatement ; pouvoir faire dire par ses témoins qu'il est la vérité, c'est leur faire dépasser les bornes parce qu'eux-mêmes ont été débordés et ont été conduits plus avant qu'on n’était jamais allé : ils ont connu que Jésus avait tout dispensé de lui, distribué tous ses biens, épuisé tout son amour et qu'il ne demeurait en lui que du "vrai". Quand c'est ce Christ-là qui est sur notre chemin, il n'y a plus matière à contestation, mais unité absolue de la pensée, et la vérité n'est plus susceptible de se déchirer en morceaux sinon, ensuite, de se reconstituer en lui.

Enfin, il n'y a de fiable et de véridique pour l'homme que dans ce qui constitue sa vie et Jésus de Nazareth fait partie de la vie du monde, lui qui a connu sa contradiction, éprouvé sa haine, souffert son anéantissement physique et moral en même temps qu'il a éprouvé le tressaillement de sa joie : il est le lieu même de la vie. Cette dernière affirmation nous conduit aux sources de l'être : la vie, abandonnée au saccage de toutes les violences, à l'inconscience de tous les profits et de tous les marchandages. Il a endossé cette vie-là et il l'a vécue avec l'indice d'un Dieu. Il l'a rendue libre de tous les jugements de ceux qu'on porte et de ceux sous lesquels on tombe. Avec lui, elle est ce qui n'est pas encore écrit : sur moi, sur vous !

Dans un monde où il faut un solide discernement pour partager ce qui vaut de ce qui ne vaut pas, pour répondre à sa conscience quand elle dicte d'agir et de militer, nous disposons d'un Evangile cette magnifique déclaration sur le Christ : CHEMIN, VERITE, VIE, par laquelle l'Evangile cesse définitivement d'être une grandeur humaine pour devenir une FOI : ma foi, votre foi.