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Jean 13 v 31 - 35 Pierre Muller
Frères et sœurs, c’est vrai pour nous tous, ce matin : la parole de Jésus vient nous rencontrer et même nous heurter, et nous inviter à réfléchir ensemble sur ce qui est essentiel. Ce qui est essentiel, c'est aussi, d’une certaine manière, ce que nous avons envie de transmettre et de partager avec nos enfants ou petits-enfants — le reste est secondaire. L'éducation est indispensable, et il est important d'ouvrir des espaces de liberté pour les enfants, de les encourager à devenir eux-mêmes plutôt que de les faire entrer dans nos projets, nos rêves, nos critères et nos ambitions pour eux. Et cet essentiel dans la bouche de Jésus tient en un mot, un mot si simple que nous avons parfois du mal à le dire, un mot si simple qu'il est facilement et souvent malmené, maltraité, vidé de son sens…
Cet essentiel dans la bouche de Jésus, c’est : AIMEZ ! Non pas aimER, mais aimEZ ! On ne peut pas aimer à l'infinitif, c'est trop général et trop vague. Jésus ne dit pas : "Il faut aimer" ou "Vous devez aimer", ou encore "Ça serait bien de vous aimer"… Non, il dit : "Aimez !". C'est un ordre, Jésus appelle ça un commandement. Et c'est là justement que ça devient difficile. André Dumas disait dans l’une de ses 100 prières possibles : "Seigneur, tu nous commandes d'aimer, mais nous ne savons pas aimer sur commande…". Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés… Je voudrais ce matin explorer avec vous cet impératif, ce commandement que Jésus donne à ses compagnons, juste à la veille de sa mort, avant de les quitter. Jésus dit qu'il donne un commandement "nouveau". Dans le Nouveau Testament, Jésus précise à plusieurs reprises, en le reprenant de manière un peu différente, ce qu'il entend par ce commandement : * Dans le sommaire de la Loi (Matthieu 22/36-40), quelqu’un vient lui demander : "Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C'est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes". * Et puis, Jésus reprend ce thème dans ce qu'on appelle communément la Règle d'or (Matthieu 7/12) : "Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes". Jésus dit que ce commandement d'amour est un commandement nouveau. Pourtant, ces deux autres présentations du commandement nous montrent que ce n'est pas "vraiment" un commandement nouveau : le double commandement du sommaire de la Loi s'inspire des livres du Deutéronome et du Lévitique dans la première alliance. Et la règle d'or existait déjà dans les écrits du rabbin Hillel, contemporain et aîné de Jésus. Celui-ci écrivait : "Ce que tu tiens pour haïssable, ne le fais pas à ton prochain…" et Hillel lui-même n'avait pas inventé cette règle puisqu'on la retrouve dans des écrits de sagesse et de philosophie beaucoup plus anciens. Mais Jésus retourne ce commandement en positif ; ce qui importe, ce n'est pas "Ne fais pas…", mais "Tout ce que tu veux, fais-le…". Ainsi, Jésus nous invite à agir plutôt qu'à nous abstenir, à être inventif et créatif au lieu de craintif. Il ouvre un horizon de possibilités plutôt que de révéler un interdit. Tout ce que tu veux que les autres fassent pour toi… dit Jésus. Et ce que nous voulons tous, au plus profond de nous-mêmes, ce sont deux choses : une bonne chose et une moins bonne. 1) Une bonne chose que nous voulons, que nous cherchons tous : être aimé. C'est l'aspiration de nos enfants, être aimés tels qu'ils sont, être reconnu, accueilli, respecté, regardé. C'est le sens du baptême, c'est l'engagement que la communauté chrétienne prend à l'égard de chaque baptisé, qu’il soit enfant ou adulte. Nous accueillons son besoin d'être aimé. Parce que l'amour fait grandir. Tout le monde cherche à être aimé… et ne pas l'être, ne pas se savoir aimé, ne pas se sentir aimé, cela crée souvent des blessures profondes en nous. Cela laisse des cicatrices. Freddy Mercury, le chanteur du groupe de rock Queen, qui avait des milliers de fans et une immense fortune, a dit ceci, peu de temps avant de mourir en 1991 : "Le monde peut vous appartenir, et vous restez quand même l'homme le plus seul de tous. Cette solitude-là est la plus douloureuse. Le succès a fait de moi une idole mondiale et m'a rapporté des millions, mais ce succès m'a aussi privé de la seule chose dont nous avons tous besoin : une relation d'amour durable". Ainsi, notre désir, notre aspiration fondamentale, ce dont nous avons tous besoin pour vivre, pour grandir et nous épanouir, c'est d'être aimé. Et la réponse de Jésus, c’est : "Je vous ai aimés". Jésus vient juste de laver les pieds de ses amis ; quelques heures plus tard, il sera jugé, condamné et exécuté, seul. Il donnera sa vie pour nous. 2) Ce que nous voulons aussi, ce que nous cherchons tous, et cette fois, c'est plutôt le côté obscur que je dévoile, c'est… être Dieu. Nous voudrions être des dieux… tout découvrir et tout comprendre, tout maîtriser et tout contrôler, pour nous-mêmes, pour les autres et pour le monde. Nous voudrions tout pouvoir et tout savoir. Alors, je me dis que c'est bien que Jésus nous donne un commandement, parce qu'il est impossible d'y obéir parfaitement. Et nous avons besoin aussi de savoir que nous avons des difficultés à obéir, à mettre en œuvre cette parole. Il est impossible pour nous de l'accomplir parfaitement. Et cela nous est "utile". Parce que cela nous libère de tout désir de marquer des points, de réussir l'examen de la vie. Parce que la vie n'est pas un examen, et la vie avec Dieu n'est pas un permis à points, que l'on enlèverait ou remettrait selon les circonstances, les échecs et les réussites. Savoir que nous ne pouvons pas obéir parfaitement au commandement, cela nous pousse à nous tourner vers Dieu, et nous conduit à faire l'expérience de notre finitude : nous sommes des êtres limités, et non pas tout-puissants. Et cela nous incite aussi à nous ouvrir au pardon. Nous arrêtons de nous prendre pour Dieu et nous nous découvrons frères et sœurs les uns des autres. Ce commandement n'est donc pas un ordre qui restreint notre liberté, ce n'est pas "Tiens-toi bien" et "Dis bonjour à la dame"… Ce n'est pas une morale qui nous enferme, mais une parole qui permet d'inventer librement notre vie, de chercher notre route. Non pas comme un de ces itinéraires que l’on peut trouver sur Internet, où tout est écrit, prévu et déterminé. Faire xx kilomètres, prendre la sortie n° y, parcourir telle distance, tourner à gauche, puis la première à droite… Vous savez, ces itinéraires sont très pratiques, c’est vrai, mais s'il y a le moindre imprévu (travaux, déviation ou autre…) vous voilà complètement perdus, sans repère, sans filet. La parole de Jésus pour notre vie, ce n'est pas un itinéraire pré-balisé, et choisi pour nous ; non, c'est beaucoup plus vaste et cela demande notre consentement, notre implication : la parole de Jésus pour notre vie, c'est une carte, avec une boussole (= le commandement) aimantée sur le pôle "Aimez !". Avec un "z" ! Amen. D’après Caroline SCHRUMPF : Prédication pour le 09.05.2004 (à l’occasion de la présentation de Lotta, Ella et Maxime G.) trouvée sur le site de l’Eglise réformée de Poissy. |
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