Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte

Jean 11 v 1-44 David Mitrani



Texte : Jean 11/1-44
Genre : Prédication
Auteur : David MITRANI
Source : Prédication pour le 21.03.1999 à Châteauneuf & Jarnac (16).



"Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort !". Tout le monde se dit ça. Marthe, qui est active et qui sait ce qu'elle croit. Marie, qui est émotive et qui sait vers qui se tourner. Et les Juifs qui sont là, les voisins, les anonymes, qui parlent de ce Seigneur sans le connaître. Et moi aussi, malgré tout, je me dis ça. Et vous aussi. Nous le disons tous. Oui, s'il avait été ici, alors, celui ou celle qu'il aimait, et que nous aussi nous aimions, n'en serait pas arrivé là, ne serait pas mort…

Et comme à celui qui chantait le Psaume 42, celui-là même qui a ouvert ce culte, "on me dit tout le temps : où est ton Dieu ?"… "On", ce sont les autres, ceux qui sont peut-être aussi déçus que moi, et qui se vengent en me retournant la lancinante question. "On", c'est moi alors, moi qui me demande sans cesse où il est, ce Dieu auquel je crois, que je connais — enfin, un peu — et en qui j'espère — mais pour quand ?… Est-il donc au ciel ? Mais, là-haut, il n'y a que des étoiles et du vide, et puis, un Dieu qui serait au ciel ne me serait rien, à moi qui vit sur terre…

J'ai besoin d'un Dieu présent et actif ; sinon, c'est la mort ; sinon, c'est la souffrance ; sinon, c'est la solitude. J'ai besoin qu'il soit là, et que tout ce qui est cassé puisse être réparé avant qu'il ne soit trop tard. J'ai besoin d'un magicien qui rattrape au vol tout ce qui est en train de tomber avant que ça ne se casse. Parce qu'après, c'est fini. Parce qu'après, il n'y a plus rien. Après, la mort a gagné. "Seigneur, si tu avais été ici…", mais tu n'y étais pas ; alors mon frère, ma sœur, mon ami(e) est mort. C'est trop tard. Tu ne peux plus rien y faire. Ni moi non plus.

"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? […] Mon Dieu, je crie toute la journée, et tu ne réponds pas !". Etait-ce le cri de Lazare en train de mourir, après avoir été celui de David au Psaume 22 ? Amertume de celui dont le nom signifiait "Dieu l'aide". Eléazar, ton Dieu ne t'a pas aidé, semble-t-il, et maintenant tu n'es plus rien, rien qu'un souvenir déjà abîmé !

Il y a bien plus que Lazare qui soit mort, qui gît dans ce tombeau. Il y a nos espoirs fous, nos faux espoirs, nos rêves d'échapper à la finitude, d'être hors du monde et de ses contingences. C'est le péché originel de vouloir être comme Dieu, c'est la volonté inhumaine de l'être humain de vouloir monter au ciel. Voilà ce qui est mort avec Lazare. "Ça fait quatre jours, il sent déjà", dit pauvrement Marthe. Oui, ces rêves-là ne s'en relèveront pas. Ni l'homme ni Dieu ne sont capables d'épargner la mort à l'homme. Il faut tirer un trait là-dessus : l'immortalité n'existe pas, la toute-puissance n'existe pas, et personne, personne, ne peut faire l'économie de la mort, de la fin. Le fait d'être aimé de Jésus n'y change rien.

Personne n'y échappe. Jésus n'y échappera pas non plus. Les disciples ne s'y trompent pas, qui ne veulent pas qu'il rentre en Judée, et qui désignent déjà le but du voyage : ce sera la mort de Jésus, et peut-être la leur en même temps… Ils ne veulent pas, par peur pour eux-mêmes, certes ; par peur pour lui, bien sûr. Ils ne veulent pas, surtout, par peur de voir s'effondrer le rêve dont je parlais. Que leur importe Lazare, pourvu, pourvu que leur Seigneur, lui, n'y passe pas ! Si Dieu, lui, reste immortel, si Dieu reste tout-puissant, bref : si Dieu reste Dieu, alors tout est encore possible, alors c'est qu'il y a une volonté invisible, que telle mort a un sens, que telle souffrance a sa place dans un plan… Mais si Dieu meurt, que me restera-t-il de mes rêves ?

Mais la mort n'a pas de sens, ni non plus la souffrance. Et c'est Jésus, bientôt, qui va hurler le Psaume 22 avant de mourir accroché à un bout de bois, les pieds et les mains ensanglantés. Et sur son visage, plus de vie, plus de lumière. Celui en qui on voyait Dieu ne sera plus rien, rien qu'un homme mort. Lazare avec ses mains et ses pieds attachés et son visage recouvert, c'est le Christ. Lazare est mort. Le Christ est mort. Où donc est Dieu ?… Qu'a-t-il fait de son Fils, son unique ? A qui l'a-t-il sacrifié ? Personne d'autre ne l'a réclamé, que la mort, la mort à travers les paroles des Juifs, la mort à travers le jugement des Romains, la mort à travers la Loi des uns et des autres. "Croyez à cause des œuvres que je fais", disait-il. Ils l'ont empêché de faire des œuvres. La mort, "le dernier ennemi" (1 Corinthiens 15/26), celui auquel on n'échappe pas…

Pourtant, rappelez-vous le dialogue entre Jésus et Marthe. "Moi, je suis la résurrection et la vie [disait Jésus]. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours". Réjouissez-vous donc : déjà, il est vaincu, le "dernier ennemi" ! La pierre a été roulée. La mort ne peut être empêchée de faire son œuvre, certes, mais son œuvre est détruite.

La Parole de Jésus a été plus forte. Elle n'a pas empêché la mort, au contraire : elle l'a attirée, pour la vaincre, pour la détruire. Elle l'a attirée vers une victime attachée là, un appât, comme on attache une chèvre pour attirer une bête féroce dans un piège. Mais l'appât, ce n'était pas Lazare, ce n'était pas tel ou tel d'entre nous, ça ne pouvait pas l'être. L'appât, la victime sur laquelle le fauve qui nous déchire va se ruer, c'est donc Jésus lui-même. Jésus attire la mort sur lui. S'il ouvre le tombeau, ce n'est pas pour faire un miracle et ressusciter un ami — qui ne le voudrait, et qui le pourrait ? C'est pour s'y faire une place. "Il crie : Lazare, sors !", et lorsque la place est libre, de l'intérieur la mort l'appelle, et elle lui dit : "Jésus, viens…". Et il va y aller.

Ne croyez pas que Jésus reste insensible à vos défaites. Ne pensez pas non plus qu'il reste là à pleurer, impuissant. Il descend dedans, "il vient dans le monde", confessait Marthe. Son œuvre, l'œuvre de son Père, qu'il accomplit et qu'il achève, ce n'est pas une promenade, ce n'est pas une prédication, ce n'est pas de ces guérisons qui vous assurent la sympathie, voire la clientèle, de tas de gens qui en profitent ou qui en entendent parler. Son œuvre, c'est un combat, un combat mortel, où par un singulier retournement c'est sa mort à lui, Jésus, qui va faire mourir la mort.

Alors, Lazare sort du tombeau. La place que Jésus a maintenant prise n'est plus libre pour d'autres. Il ne peut plus y avoir de candidat à la mort éternelle, candidats malheureux mais naturels. Un seul a pris cette place, et il l'a fait exploser. Lazare est donc libre. Et vous êtes donc libres, je suis libre. Lazare sort du tombeau encore aveugle, marchant dans la nuit : il ne peut que trébucher. Lazare n'a pas la lumière en lui, il est comme nous. Lazare n'a pas la puissance de vie en lui, il lui faut la recevoir. La dernière parole de Jésus dans ce récit, c'est celle que la mort, à la fois satisfaite mais vaincue, prononce à notre encontre, c'est la parole de la défaite de la mort : "Déliez-le et laissez-le aller"…

C'est alors le linge qui est ôté de nos yeux, le linge mortuaire, et nous voyons la lumière. Ce sont alors les liens qui nous retenaient qui sont rompus, et nous pouvons marcher librement en ce monde, oui, en ce monde déjà avant que ce ne soit en un autre. Parce que désormais, nous, les "disciples que Jésus aima", nous avons éprouvé que nous ne "mourrons pas pour toujours", parce qu'aucun tombeau ne résiste à la parole de Christ, parole qui est puissante dans la faiblesse, parole faible qui est plus puissante que la mort.

Seigneur, mon frère est mort, ma sœur, mon ami(e). Et je le sais, c'est là que tu es présent, c'est là que tu es venu : pour partager la mort, pour la prendre toute pour toi. Tu es ici, en chaque lieu où souffre, en chaque lieu où meurt, celui ou celle que tu aimes. Tu es ici, à chaque endroit où ton ami(e) voit sa propre vie gagnée par ce qui grignote, qui abîme, qui rend fou. En chaque lieu où la mort appelle, tu viens, tu fais sortir Lazare au grand jour, et toi tu entres dans la ténèbre à sa place. Comme si mourir pour nous était ton métier…

Seigneur, dans tous nos combats à nous, et dans les combats de ceux que nous aimons, nous voulons la victoire, mais nous vivons la défaite. Et toi, Seigneur, tu viens dans nos défaites, pour être défait, toi aussi, afin que nous, nous en sortions victorieux, restaurés, ressuscités. Lazare ? "Dieu l'aide", c'est vrai. Pas avant la mort, pas pour la lui éviter, comme s'il était un caillou et non pas un vivant, un être humain. "Dieu l'aide" dans la mort, pour la vie. Seigneur, s'il te plaît de m'éviter la défaite, fais-le, j'y aspire de toute ma vieille nature. Mais, Seigneur, au cœur de mes défaites, sois avec moi : "quand même [je] serais mort", je sais que tu me donneras la victoire.

Amen.




Inscription à la newsletter