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Jean 04 v 1-42 Pierre Muller
Jésus, accompagné de ses disciples, approchait d’une ville de Samarie appelée Sychar. C’est là que se trouvait le puits de Jacob ; il s’agit donc d’une ville très ancienne, que l’on trouve sous le nom de Sichem dans l’Ancien Testament. Cette ville est encadrée par deux montagnes, les monts Ebal et Garizim. A l’époque de la conquête du pays de Canaan par le peuple hébreu, sous la conduite de Josué, ces deux montagnes ont joué un rôle important pour le culte. En effet, lorsque tout le peuple était rassemblé, six des tribus d’Israël se tenaient sur le mont Garizim pour bénir le peuple, et les six autres étaient sur le mont Ebal pour prononcer la malédiction. Les uns disaient donc, par exemple :
Si vous obéissez fidèlement au Seigneur votre Dieu, si vous veillez à mettre en pratique tous les commandements que je vous communique aujourd’hui, (…) alors il vous comblera de bienfaits et il vous bénira (Deutéronome 28/1-2). Les autres, par contre, disaient : Maudit soit celui qui fausse le cours de la justice à l’égard d’un étranger, d’un orphelin ou d’une veuve (27/19). Et tout le peuple disait : Amen ! Et ce ne sont là, bien sûr, que des exemples. Et l’on comprend facilement pourquoi, plus tard, à l’époque de Néhémie, les Samaritains ont choisi d’adorer sur le mont Garizim, c'est-à-dire sur le mont des bénédictions, plutôt que sur le mont Ebal. Et voici maintenant que Jésus arrive en ce lieu, lui qui sera, dans un moment, en bénédiction à une femme, mais à plusieurs Samaritains de cette ville également. Et ce qui frappe, au premier abord, dans ce texte, c’est que tout le monde, sauf Jésus, est étonné : — La femme samaritaine s’étonne de ce que Jésus, un Juif, demande à boire à une Samaritaine. — Elle est ensuite étonnée parce que Jésus se dit capable d’avoir de l’eau, alors qu’il se trouve près d’un puits profond, sans rien pour puiser. — Après quoi, c’est au tour des disciples d’être étonnés, et doublement : Jésus parle avec une femme, et Jésus parle avec une femme samaritaine ! — Toujours pour les disciples : Jésus semble avoir trouvé de la nourriture pendant qu’eux-mêmes étaient allés à la ville pour en acheter. — Enfin, les Samaritains, étonnés des paroles de la femme, viennent voir Jésus. Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? Comment oses-tu ? Oui, la femme se méfie… Elle est sur la défensive, comme un hérisson pourchassé. Elle vient puiser de l’eau à midi, au moment le plus chaud de la journée, et non à la fraîcheur du soir comme les autres femmes. C’est que… elle évite les autres femmes ; les autres femmes l’évitent ; on s’évite ; on préfère ne pas se parler ; si l’on ne se rencontre pas, c’est encore mieux, du moins en apparence. Bien sûr, en venant de la ville au puits, la femme a rencontré les disciples, mais ce n’est pas bien grave : on ne fait que se croiser, et puis ce sont des étrangers. Mais cet homme qui est assis au bord du puits est plus gênant ; il n’était pas au programme ! Elle venait à midi pour être seule, pour ne voir personne ; et voilà ce voyageur, cet étranger, ce Juif qui ne se contente pas d’être là, ce qui est déjà beaucoup et même trop, mais qui lui adresse la parole et lui demande à boire, deux choses qu’un Juif ne fait jamais quand son vis-à-vis est samaritain. En effet, par exemple, un Juif ne boit pas dans un verre qui vient d’être utilisé par un Samaritain sans l’avoir soigneusement lavé, pour ne pas dire désinfecté, avec tout ce que cela peut comporter de mépris et de dégoût. Mais, pour Jésus, ces barrières ne comptent pas. Loin, les conventions idiotes ; loin, les traditions absurdes, fussent-elles séculaires, qui séparent les hommes et les font s’affronter. Ne sommes-nous pas tous frères en l’humanité ? Ne sommes-nous pas tous images de Dieu, créées et aimées par lui ? Oui, Jésus vient de briser une barrière. Et voyons-en bien les conséquences : cette barrière brisée, ce geste, cette parole de Jésus, ont permis cette conversation si capitale pour la Samaritaine, cette conversation qui lui a mieux fait connaître Dieu et qui lui a fait découvrir le Messie. Cette conversation et cette découverte lui ont permis de retrouver des relations normales avec son entourage, avec les gens de son village. Réconciliée avec Dieu, et réconciliée avec les autres ; mais réconciliée avec les autres, parce que réconciliée avec Dieu. Elle devient même, aussitôt, témoin de Dieu envers les autres. En effet, on ne garde pas pour soi une découverte extraordinaire ; il faut la dire, il faut la partager ! Chrétien = témoin. Mais il nous faut revenir aux paroles de Jésus à la Samaritaine, et s’arrêter surtout à celle-ci : Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif. Car l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’où coulera la vie éternelle (v. 14). C’est exactement ce que nous venons de dire, mais après avoir emprunté un autre chemin : on ne peut pas garder la Bonne Nouvelle pour soi. Ou alors, on n’a rien compris ! Mais, en réalité, ne sommes-nous pas très souvent des châteaux d’eau, des citernes plus ou moins pleines, au lieu d’être sources, torrents, fleuves d’eau vive ? Jésus ne parle pas d’un mince filet d’eau qui sortirait de temps en temps. Nous n’avons pas à être une mare, une eau stagnante ; il peut y venir des crapauds, il peut y pousser des nénuphars, mais ce n’est pas cela qui intéresse Jésus ; c’est l’eau elle-même, c’est l’eau vive. Alors, soyons sources d’eau vive pour les autres ; soyons des canaux qui apportent cette eau vive (et, là encore, l’important n’est pas le canal, mais c’est l’eau qui y passe). Ayons l’humilité d’un Jean-Baptiste qui, voyant passer Jésus, le désigne et dit : “Voici l’Agneau de Dieu” ; il n’est guère plus qu’un poteau indicateur, mais il indique le chemin du salut. Et plus tard, il dira : Il faut qu’il croisse et que je diminue. Et cela s’est effectivement passé ainsi pour la Samaritaine. Voici le témoignage des gens du village : Maintenant nous croyons non seulement à cause de ce que tu as raconté, mais parce que nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde (v. 42). Oui, le Seigneur préfère les chrétiens discrets, humbles, mais efficaces, à ceux qui se mettent en avant et qui peuvent être un obstacle entre l’autre et Dieu. Le poteau indicateur est au bord de la route ; il ne barre pas la route. C’est ce que dit, à sa façon, un proverbe chinois : Lorsque le sage montre le ciel, l’imbécile regarde le doigt. Il ne faudrait pas, en effet, que le prochain auquel nous rendons compte de notre foi, s’attache trop à nous, parce que nous lui avons appris ou fait découvrir des choses merveilleuses ; non, qu’il ne s’arrête pas là, mais qu’il aille jusqu’à Dieu, et que ce soit à lui seul qu’il s’attache, dans la repentance et dans la foi. Oui, reconnaître que Jésus est le Messie attendu a de grandes conséquences. D’autant que Jésus met le doigt sur la blessure secrète de cette femme ; Jésus met à nu la plaie, mais c’est pour la panser aussitôt et la guérir. Ainsi, Jésus réconcilie également cette femme avec elle-même, de sorte qu’elle est réconciliée avec Dieu, avec ses voisins, et avec elle-même. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. Oui, l’important, c’est l’amour ; et il y a un juste amour de Dieu, un juste amour du prochain, et un juste amour de soi-même. Ainsi, Jésus a accompli une sorte de révolution dans ce coin de la Samarie, mais il s’agit d’une révolution d’amour, et tout a commencé par une simple parole, presque banale : Donne-moi à boire. Si nous voulons être, si nous sommes des imitateurs, des disciples de Jésus-Christ, nous devons à notre tour poser des actes très simples en vue d’une réconciliation, là où nous sommes ; opérer, par la grâce de Dieu, une révolution d’amour parmi ceux avec qui nous vivons : Heureux les artisans de la paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui créent la paix autour d’eux, peut-on traduire aussi. Mais il est évident que, pour penser aux autres, se préoccuper des autres, il faut sortir de soi-même, être dépréoccupé de soi-même. Celui qui a des confits intérieurs, qui se débat avec ses problèmes, se concentre sur lui-même et ne se soucie pas de son entourage. Pour procurer la paix, il faut être soi-même apaisé. Cet appel à être des “ouvriers de paix” doit donc nous amener à rentrer en nous-mêmes, et à chercher auprès de celui qui calme les tempêtes la solution à toutes nos tempêtes, à tous nos conflits intérieurs. Si tu viens présenter ton offrande à Dieu à l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord faire la paix avec ton frère ; puis reviens et présente ton offrande à Dieu (Matthieu 5/23-24). Va te réconcilier ; n’attends pas qu’il vienne vers toi. Prends l’initiative de la réconciliation, de la paix. C’est plus urgent que d’offrir un sacrifice ou une offrande. Oui, c’est ce que Dieu veut de nous, aujourd’hui et toujours à nouveau : que nous soyons des instruments de paix et d’amour. Et sa paix, sa réconciliation, Dieu la donne ici, à sa table, dans ce pain et dans ce vin, signes de son amour. Que cela soit notre but et notre joie d’apporter la paix partout où nous sommes, pour l’amour de Dieu et de nos frères, et pour la gloire de Dieu. Amen. Autres textes de la même catégorie
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