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Jean 04 v 1-42 Michel Bertrand
Texte : Jean 4/1-42
Genre : Prédication Auteur : Michel BERTRAND Source : Notre prochain (trimestriel de la Fondation John Bost), n° 301, septembre 2000 (p. 11-14). Culte du dimanche 18 juin 2000 Pour ce temps de fête placé sous le signe de la rencontre, j'ai choisi de partager, au cours des deux cultes d'hier soir et de ce matin, deux récits de rencontre. Deux rencontres offertes, en plus de toutes celles que nous allons faire. Deux rencontres qui nous parlent de Dieu et de sa présence dans nos vies. Hier soir, c'était la rencontre de Jacob avec un inconnu au cœur de la nuit. Aujourd'hui, c'est la rencontre de Jésus et de la Samaritaine en plein midi. Ainsi, à l'inverse du combat de Jacob dans la nuit, la rencontre de Jésus et de la Samaritaine se passe au beau milieu de la journée. Pour autant, on ne peut pas dire qu'elle soit d'emblée particulièrement lumineuse ! Au contraire, voilà une histoire bien embrouillée où il y a véritablement « à boire et à manger » ! A la fois au sens propre, parce que Jésus a faim et soif. Mais aussi au sens figuré de cette expression familière, parce que rien n'est clair dans ce dialogue tissé de quiproquos, de malentendus et d'incompréhensions. Bref, à première vue, cette rencontre entre Jésus et la Samaritaine est un vrai ratage de la communication (comme ce qui a été illustré hier soir dans la première partie du spectacle), car ni les personnes ni les mots ne semblent à leur place. 1. C'est d'abord la femme samaritaine qui n'est pas à sa place ! En effet, elle ne devrait pas être là, à midi, au puits de Jacob. Car venir à cette heure chercher de l'eau au puits, cela ne se fait pas dans cette région... pas plus que de s'agiter à l'heure de la sieste dans un pays méditerranéen !... Et même nous, ici, avec la chaleur qui s'annonce pour ce jour, pouvons le comprendre ! Et pourtant, ce n'est pas par plaisir que la femme a choisi cette heure la plus brûlante du jour. Ne cherchons pas midi à quatorze heures ! Si elle agit ainsi, c'est parce qu'elle est une femme pas convenable, tenue à l'écart par ses concitoyens. Et venir à midi est pour elle le seul moyen d'éviter leurs quolibets et leurs regards méprisants. Midi, c'est l'heure où seuls les marginaux sont au bord de la margelle pour y puiser leur part de l'eau qui désaltère. Ainsi, dans toutes les sociétés humaines, depuis la nuit des temps, on a mis des gens de côté parce qu'ils n'étaient pas « comme il faut » ou pas « comme tout le monde ». Et aujourd'hui encore, nous tenons à l'écart, de différentes manières, et parfois nous finissons par exclure, celles et ceux qui ne sont pas conformes au modèle social dominant. Et c'est pourquoi la femme samaritaine est tellement stupéfaite que, ce jour-là, Jésus lui adresse la parole et lui demande à boire, à elle, qui n'a pas sa place parmi les gens bien. D'autant qu'à cette époque, les Juifs ne devaient pas avoir de relations avec les Samaritains jugés impurs et que, de surcroît, il n'était pas convenable pour un homme de s'entretenir seul à seul avec une femme en un lieu désert. C'est dire à quel point, Jésus non plus n'est pas à sa place. Au point que même la femme considère que sa démarche est déplacée ! « Comment toi qui es Juif oses-tu me demander à boire ? ». Et pourtant, par le simple fait de lui adresser la parole, Jésus brise la solitude et l'enfermement où la tenait le mépris des autres. Car — nous le savons bien — c'est d'abord dans le regard des autres que l'on se sent accueilli ou méprisé. Et en ce domaine, vous le mesurez ici mieux qu'ailleurs, l'essentiel se joue souvent dans de petites choses : la main ou la joue que vous tendez ou ne tendez pas, les regards qui se croisent ou qui se fuient, la parole que l'on adresse ou que l'on retient. Mais, de surcroît, en demandant à boire, Jésus déplace l'image que l'on se faisait du Messie. Ce n'est pas ici un être puissant et supérieur qui toujours aide, apporte et secourt. C'est un homme fatigué, affamé, assoiffé, dépendant, qui a besoin des autres et demande un service à la Samaritaine. Voilà qui bat en brèche nos volontés de toute-puissance, notre refus de la finitude et de nos limites, notre désir de perfection dans une société où il vaut mieux être « jeune, riche, beau, performant et en bonne santé » si on veut être reconnu ! Au contraire, dans cette rencontre, c'est par une demande où se dit le manque et la fragilité que Jésus va faire une place à celle qui n'en n'avait plus, instaurant une relation de réciprocité où chacun reçoit autant qu'il donne, y compris de celles et ceux dont on n'aurait jamais pensé recevoir quelque chose. De ce partage et de cette réciprocité qui brisent tout lien de condescendance, le spectacle d'hier soir a été un magnifique et émouvant témoignage. C'est dire, amis, frères et sœurs, à quel point il est décisif de suivre ce Christ qui n'est pas à sa place et d'aller avec lui vers celles et ceux qui n'ont plus leur place, « celles et ceux que tous repoussent disait John Bost, pour les accueillir en son nom ». Cela implique que nous allions toujours là où nous ne devrions pas être : c'est-à-dire à midi, au puits de Jacob, pour rencontrer au bord de la margelle ceux qui sont condamnés à vivre sur les marges. 2. Mais, dans cette rencontre insolite et déroutante, il n'y a pas que les personnages qui ne sont pas à leur place. Les mots non plus ne sont pas en place et leur sens se déplace suivant qui les prononce. Et notamment, si je puis dire, c'est toujours « entre deux eaux » que le dialogue se déploie. D'abord, l'eau que Jésus demande et que la femme puise. Mais aussi celle que lui-même propose, à son tour, à la femme. « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit "donne-moi à boire", c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive ». Se met alors en place un échange étonnant entre la Samaritaine et Jésus, où l'on voit peu à peu l'ironie de la femme céder le pas à l'étonnement et à l'émotion contenus, puis à la reconnaissance de celle qui découvre un grand bonheur. Mais d'abord elle commence par se moquer. L'inconséquence de Jésus ne lui a pas échappé. Pourquoi lui demande-t-il de l'eau pour se désaltérer alors que lui-même se flatte de distribuer l'eau vive ? Et puis cette eau, d'où la tiendrait-il donc puisqu'il n'a même pas de seau pour puiser ? Et la femme poursuit dans un grand éclat de rire : « Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? ». Et pourtant, sous l'ironie des apparences, la femme chemine vers le Christ et c'est elle, maintenant, qui lui réclame cette eau. D'autant, plaisante-t-elle, encore un brin sceptique, que s'il suffit d'en boire pour ne plus avoir soif, elle pourrait être ainsi dispensée des corvées quotidiennes sous le plomb de midi ! Tour à tour riante et priante, la Samaritaine consent à se laisser entraîner dans l'espérance d'une vie heureuse et pleine. Car, petit à petit, elle a pris conscience d'elle-même, de ses illusions et de ses servitudes. Son passé est tourmenté, son présent épuisant et aride, sa vie personnelle est un beau tumulte. Et d'ailleurs, quand Jésus lui demande d'appeler son mari, c'est sa détresse qui éclate au grand jour. La femme lui répond, littéralement, « je n'ai pas un mari ». Elle joue encore avec les mots et avec les chiffres, cherchant une échappatoire. En effet, elle n'a pas un mari, puisqu'elle en a eu cinq ; elle n'en a pas un, puisqu'elle en a zéro, le dernier n'étant pas à proprement parler son mari. Mais derrière cet humour, qui est souvent, nous le savons, une manière de résister au malheur, la femme reconnaît devant Jésus sa solitude et sa misère. Sa vie est un désert et aucune eau ne parvient à étancher sa soif, c'est-à-dire ce désir d'être enfin reconnue et aimée telle qu'elle est. Puiser l'épuise et cette eau vive que Jésus promet, elle l'attendait depuis longtemps. Il ne s'agit plus ici de l'eau matérielle péniblement puisée sous la chaleur de midi, l'eau illusoire et fuyante de nos œuvres humaines, mais l'eau vive de la grâce que Christ nous donne. Dans ce passage, les termes « don » ou « donner » n'apparaissent pas moins de sept fois. Et le cadeau qui est fait à la Samaritaine est aussi pour nous : notre espérance et notre liberté ne sont pas liées à nos réussites, ni entamées par les échecs qui nous blessent, mais elles sont un don du Christ que rien ni personne ne saurait nous ravir. Désormais, le sens, le prix, la justification, le bonheur de la vie ne dépendent plus de moi ; ils sont dans cet acte d’amour de Dieu qui s’approche de moi tel que je suis, qui prend ma vie dans ses mains pour m'arracher à toutes les formes de servitude, au péché et à la mort, c'est-à-dire à la vie sans lui. Ni les peurs qui nous habitent, ni les doutes qui nous tourmentent, ni les remords qui nous assaillent, ni les blessures secrètes qui nous mordent le cœur, ni les limites de notre corps fragile et si vite hors service, rien ne saurait remettre en cause cette certitude imprenable qui porte nos existences même lorsqu'il nous arrive de l'oublier. Aux jours de solitude, de découragement, de creux de vague, au bord de notre puits en plein midi, il faut, comme la Samaritaine, nous accrocher à cette bonne nouvelle de l'amour de Dieu qui nous précède et nous fait vivre. Cette femme aurait pu continuer à se cacher la réalité de sa vie. Elle aurait pu retourner dans l'aridité et l'obscurité de son existence. Mais elle est venue au grand jour, dans la vérité dénudée de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Elle nous a tendu sa vie brisée comme un miroir que peut-être nous chercherons à fuir, de peur de nous y voir nous-mêmes. C'est pourtant ainsi qu'elle est devenue pour ses compatriotes, mais aussi pour nous, un témoin de la grâce. 3. C'est à ce moment que les disciples reviennent. Ils ne sauraient d'emblée rejoindre Jésus et la Samaritaine sur un tel sommet. Eux non plus ne sont pas en place. Ils sont décalés. Ils en sont restés au niveau des bienséances et on les voit s'étonner de la désinvolture de leur maître en conversation avec une femme. Ils ne comprennent pas, alors ils se contentent de grommeler à voix basse. La femme, elle, a bien compris, elle est repartie abandonnant sa cruche. Le détail est important : en effet, l'eau matérielle ne l'intéresse plus et elle s'en va pour témoigner de l'eau vive qui vient du Christ. Elle s'en va, comme les messagères de la résurrection, annoncer la nouvelle aux gens de la ville. « Venez, voyez », dit-elle aux Samaritains. Et pour les convaincre, elle raconte que Jésus a compris ce qu'était la réalité de son existence : « Il m'a dit tout ce que j'ai fait », il m'a touché au centre de ma passion, au cœur de mon tourment. Quoi qu'il lui en coûte, son témoignage passe désormais par le rappel public de sa mauvaise vie. Et c'est ce témoignage simple et personnel qui va les convaincre. « Venez et voyez... Ne serait-il pas le Christ ? » : maintenant c'est à eux de poursuivre l'itinéraire et de faire librement la démarche de la foi. Son rôle était de les convoquer, de leur annoncer le Christ, pas de les convertir. Ici, le témoin, la femme samaritaine, s'efface après avoir désigné le Christ. Et la fin du texte nous montre que, de toute façon, les autres l'effacent. Ce n'est pas, en effet, à cette réprouvée qu'ils veulent devoir leur conversion et ils le lui disent sans détour à leur retour, presque furieux qu'elle les ait précédés : « Ce n'est plus sur tes dires que nous croyons ; nous l'avons nous-mêmes entendu et nous savons que c'est vraiment lui le sauveur du monde ». Qu'importe ces réactions humaines ; l'essentiel, c'est qu'ils aient, eux aussi, rencontré le Christ et trouvé cette eau vive qui avait transformé sa vie. Un instant auparavant, en effet, tandis qu'elle remontait vers sa ville, Jésus avait dit à ses disciples : « L'un sème, l'autre moissonne » et vous, vous allez « moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine ». Et en disant cela, je suis sûr que Jésus rangeait la Samaritaine parmi celles et ceux qui avaient peiné pour semer. Car il savait ce qu'avait été son chemin et ce qu'il lui en avait coûté. C'est elle qui avait porté la nouvelle et elle avait souffert pour cela. Et maintenant les habitants affluaient vers Jésus et ses disciples, moisson blanchissante et moissonneurs joyeux. Ainsi, amis, frères et sœurs, l'Evangile chemine quelquefois par les témoins les plus étonnants et par les détours les plus obscurs et les plus inattendus de nos vies pour parler à notre cœur, ainsi qu'aux hommes et aux femmes de ce temps. Ce jour-là, c'est par cette femme qui n'était pas à sa place, que la bonne nouvelle a pris place et que maintenant elle se déplace. C'est dire que nous ne sommes jamais les maîtres du message qui nous est confié ni de sa transmission qui, à bien des égards, nous échappe. Nous en sommes seulement les semeurs avec la force que Dieu nous donne. Et cela devrait nous libérer de toute obsession du résultat, de nos activismes dans lesquels parfois nous nous épuisons et perdons courage, de nos regrets et de notre culpabilité lorsque nous ne parvenons pas à transmettre la joie de l'Evangile à nos plus proches prochains. Nous découvrons alors avec la Samaritaine, que l'essentiel peut se produire au moment où nous ne l'attendions pas. La foi demeure un don de Dieu et toute vraie libération ne peut venir que de lui. Alors, pourquoi attendre encore pour accueillir et partager cette bonne nouvelle ? Pourquoi puiser et s'épuiser en vain, à midi, au puits de Jacob ? Pourquoi attendre demain quand l'avenir d'une vie nouvelle a déjà commencé ? « L'heure vient et maintenant elle est là », dit le Christ. Et cette heure, c'est chaque jour. Cette heure, c'est aujourd'hui. Cette heure, c'est maintenant. Amen. Autres textes de la même catégorie
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Jean 04 v 1-42 Pierre Muller