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Jean 02 v 1-12 Frédéric TRAUTMANN



Texte : Jean 2/1-12
Genre : Prédication
Auteur : Frédéric TRAUTMANN
Source : Synode ERF Sud-Ouest (Périgueux, 19.11.2000).



Si je propose à notre méditation le récit des Noces de Cana, c’est parce qu’il y a dans cet événement, tel qu’il est relaté, plusieurs des ingrédients qui ont marqué notre Synode. Bien sûr, il n’y a pas eu de mariage ici, mais regardez : il y a un grand rassemblement, Jésus est présent, on est en famille, on y prendra de graves décisions : marier un homme et une femme, unir deux familles, on y parlera sûrement finances puisqu’il s’agira de recevoir, d’évaluer, de partager une dot ; il y a des jarres d’eau normalement destinées à la purification des croyants, ce qui fait penser au baptême ; il y a ce repas, et ce vin offert par Jésus entouré de ses disciples, ce qui évoque la dernière Cène ; on dit aussi que c’est le premier des signes de Jésus... “des signes, des sacrements”, c’est bien notre thème ; enfin, c’est ici, à Cana, que Jésus et ses disciples commencent leur ministère, c’est ce que feront les élus du Conseil Régional et de l’E.R.A.C. (Equipe Régionale d’Animation et de Coordination).

Mais c’est aussi la fête à Cana, comme notre Synode a été une fête, comme ce culte se veut festif. A Cana, ce n’est pas une fête religieuse. Et pourtant Jésus est là, avec ses disciples, sa mère, ses frères. Ce qui prouve, soit dit en passant, que Jésus n’est pas présent seulement dans nos cérémonies religieuses au temple, quand nous prions, lisons la Bible, célébrons des sacrements, mais chaque fois que deux ou trois sont réunis en son nom, c’est-à-dire pour le servir et témoigner. Cela peut et doit se passer n’importe où, en famille, au travail, dans la rue, dans tous les lieux où des hommes et des femmes vivent, s’amusent, souffrent ou se font souffrir ou s’opposent ou s’aiment.

Mais la fête à Cana est quand même particulière, car elle marque un commencement et elle provoque du changement. C’est bien ce que nous espérons aussi pour notre Synode. Un commencement et du changement, ce sont les mots-clés de ce récit et deux événements vont le démontrer.

* * *

Le premier événement qui marque un commencement et va provoquer d’énormes changements, c’est que Jésus commence à Cana son ministère et accomplit ici son premier signe. Et le changement qui constitue ce signe, c’est que l’eau est changée en vin. Ne me demandez pas comment cela a pu se faire. Mais l’important pour nous n’est pas tant de savoir si c’est vrai, ce que Jésus a fait ce jour-là, que de comprendre ce signe lui-même, c’est-à-dire ce que cela signifie. Eh bien, pour commencer, il apparaît en tout cas clairement que Jésus peut changer quelque chose, transformer, créer quelque chose de nouveau qui paraît impossible. Alors, croire en lui, c’est être convaincu “qu’avec Jésus-Christ, plus encore qu’avec la SNCF, c’est possible” !

Que signifie ce changement d’eau en vin ? Ce n’est pas un hasard si Jésus utilise l’eau pour son premier signe. Dans la Genèse, l’eau couvre la terre avant l’intervention créatrice de Dieu. Dans l’Ancien Testament, l’eau est un élément très ambivalent : à la fois elle fait vivre et peut tuer, elle désaltère et noie, elle lave et peut être polluée, elle irrigue la terre et peut inonder et détruire. Les Israélites avaient une peur bleue de la mer, mais vénéraient le Jourdain et le lac de Galilée.

Il n’en était pas de même pour le vin, produit noble, symbole de joie de vivre comme le sang qui donne la vie, symbole de la joie d’être ensemble, d’être bien ensemble. Bien sûr, dans un pays comme le nôtre où l’alcoolisme cause tant de ravages, le vin est ambivalent comme l’était l’eau pour les Israélites. J’ai connu un pasteur en Nouvelle Calédonie qui ne voulait pas prêcher sur ce texte parce qu’il craignait que les gens y voient un encouragement à consommer de l’alcool qui avait fait tant de mal au peuple kanak.

C’est vrai que Jésus n’y va pas de main morte : 700 litres ! Mais, en Israël de ce temps-là, l’alcoolisme n’est peut-être pas un problème social aussi grave que chez nous aujourd’hui ; il n’y a pas d’ivrognes à la fête de Cana, même si Jésus n’exclut pas que les convives puissent être un peu “gris”. Et vous remarquerez que, pendant tout son ministère, Jésus a rencontré, soigné, pardonné beaucoup de pauvres gens : voleurs, malades, escrocs, prostituées, fous. Jamais d’ivrognes ! Même si l’ivrognerie est stigmatisée ici ou là.

C’est vrai, aujourd’hui le vin, chez nous, est aussi ambivalent que l’était l’eau pour les Juifs : symbole de joie de vivre, mais principale cause des accidents de la route. Symbole de convivialité, mais aussi source d’innombrables drames familiaux. Peut-être même que, si Jésus venait aujourd’hui chez nous, son premier signe serait de changer le vin en eau ! Avouez que ce serait quand même dommage dans notre belle région du Sud-Ouest !

Mais ce qui est important, c’est que Jésus-Christ ait changé quelque chose d’incroyable, créé quelque chose de nouveau. A Cana, Jésus a montré que, comme cette eau ordinaire peut être transformée en vin, ce qui est incroyable, de même le sang du Christ, c’est-à-dire sa mort, peut changer quelque chose dans notre vie, dans notre entourage et même dans notre société, ce qui est tout aussi incroyable. C’est ce signe-là que nous nous approprions une première fois dans notre baptême, et que nous revivons chaque fois dans la Sainte Cène.

Le malheur, c’est que nous avons de la peine à croire que quelque chose peut vraiment changer ; je ne suis même pas sûr que nous en ayons vraiment envie : l’homme est naturellement conservateur et puis nous avons été tellement échaudés par de faux espoirs et des promesses illusoires. “Il n’y a plus de vin”, c’est un constat, c’est comme ça, il n’y a rien à faire et c’est désastreux. Croire que quelque chose peut changer, recommencer à zéro, ce serait penser que, dans notre vie, dans celle des autres, dans le monde, rien n’est jamais définitivement perdu, fichu, que la fatalité n’existe pas, qu’il n’y a pas de laissés pour compte, personne dont on doive dire : “avec celui-là, il n’y a plus rien à faire” ; personne ni rien dont on doive désespérer, devant lequel on doive baisser les bras, renoncer.

Pourtant, c’est cela que Jésus veut nous dire ce matin. Je vous assure que, s’il n’y avait pas cette conviction-là, il nous serait parfois bien difficile de vivre et de travailler à la Fondation John Bost. Fondamentalement, c’est le refus de la fatalité que Jésus veut affirmer ici. Voilà le signe de Cana, et c’est aussi ce que signifient le baptême et la Sainte Cène.

Cela veut dire pour nous que quelque chose peut changer dans nos vies, dans nos comportements les uns avec les autres, les jugements que nous portons les uns sur les autres qui ne doivent jamais être définitifs, dans notre manière de parler les uns avec les autres et de parler les uns des autres, dans notre attitude au travail, dans nos engagements citoyens face aux crises, aux détresses, aux injustices, aux violences, aux souffrances de notre temps.

Peut-être aussi devrions-nous parfois montrer un peu plus de joie de vivre, être des chrétiens moins tristes ou moins sérieux, ou faire preuve d’un peu plus de liberté et d’humour et de confiance, quand quelque chose nous angoisse, nous désespère ou nous contrarie.

* * *

Mais voici maintenant le second événement qui marque un commencement et va provoquer du changement : c’est le mariage. Bien sûr, le mariage n’est pas un sacrement, mais il est au moins un signe fort ; c’est le deuxième signe de Cana. Le mariage est un commencement, car il marque le début d’un projet de vie à deux, d’une alliance, d’un engagement, d’un contrat. Là encore, le vin va jouer un rôle, car, dans la Bible, le vin est le signe de l’alliance et de la réconciliation. C’est pourquoi les mariés doivent boire dans la même coupe, de même que des ennemis qui se réconcilient.

S’il n’y a plus de vin, c’est mauvais signe, c’est que l’alliance est mal partie ou qu’au fond de soi, on n’en veut pas, on n’y croit pas. Alors, on voit bien pourquoi Jésus a choisi une noce pour accomplir son premier signe : de même que ce vin nouveau est signe de joie de vivre et d’alliance entre l’homme et la femme de Cana, de même Jésus vient proposer aux hommes une nouvelle alliance. Et là, ce ne sont pas deux époux qui boivent à la même coupe, mais c’est le Christ qui boira seul la coupe amère de la mort, pour que tous les hommes sans exception puissent boire ensemble la coupe de la nouvelle alliance.

C’est pour cela que tout à l’heure, dans la Sainte Cène, nous partagerons la coupe de vin. Cela voudra dire que de nouvelles relations peuvent exister avec Dieu, mais aussi entre nous et avec les autres, et même entre les peuples. De nouvelles relations ! C’est cela, chers amis du Conseil Régional et de l’E.R.A.C., que vous êtes appelés à mettre en œuvre, et nous avec vous.

Pour caractériser ces nouvelles relations, j’aime bien ce concept de “contrat”. Dans un contrat, il y a deux ou plusieurs partenaires qui s’engagent librement les uns à l’égard des autres, de façon responsable, sur un pied d’égalité et pour une cause et un projet communs. Il n’y a pas de relation de dépendance, ou alors elle est réciproque. Il n’y a pas de relation de pouvoir ni de domination, car chacun a quelque chose à donner et à recevoir. C’est ce type de relation que Jésus veut établir avec nous et entre nous : des partenaires dans une communauté.

Or, un contrat est toujours fondé sur un texte, une charte, une loi acceptée par les deux parties. Rappelez-vous l’alliance du Sinaï fondée sur le décalogue. Eh bien, l’alliance-contrat que Dieu nous propose à nous est fondée sur la Bible. Et cette Bible n’est pas un code de règlements et d’interdictions, mais une Parole qui libère et rend possible le changement.

Enfin, un contrat a besoin d’un garant, d’un référent vers lequel on peut se tourner en cas de difficulté ou de doute : c’est le Christ.

Alors, nous aussi sommes appelés à mettre en œuvre, c’est-à-dire à mettre en paroles et en actes un tel contrat, un contrat pour plus de communauté, plus de solidarité, moins de défaitisme et de résignation, une vraie écoute de l’autre, une vraie attention à l’autre, un véritable engagement militant partout où se discutent et se décident le sort des hommes et l’avenir du monde.

Maintenant le signe est posé. Jésus va mettre les serviteurs au travail. Il aurait pu se passer d’eux. Non, il veut se servir d’eux et de nous pour la mise en œuvre de sa nouvelle création et la construction de sa nouvelle Cité. Et ce n’est pas un hasard si, à la fin du récit, Jésus, sa famille et ses disciples s’en vont, changent de lieu, se mettent en mouvement, bougent.

A nous de bouger pour que la joie de vivre, la joie d’être ensemble, la joie de servir Dieu et les autres change vraiment quelque chose en nous, autour de nous et même dans le monde.

Amen !




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