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Jean 02 v 1-12 Didier CROUZET



Texte : Jean 2/1-12
Genre : Prédication
Auteur : Didier CROUZET
Source : Prédication du 14.01.2001 à Grenoble.



De la rigueur de la loi à la joie de la foi

Quel miracle ! Changer de l'eau en vin ! Le rêve de tous les amateurs de bonne chère ! Disposer à volonté du précieux liquide ! Pouvoir régaler ses amis gratis ! Un miracle qui a frappé les esprits. D'abord parce que les miracles de Jésus qui ne concernent pas une personne sont peu nombreux. Ensuite parce qu'il met en cause les lois de la physique et de la chimie. Pour un miracle de guérison, on peut toujours arguer que la force psychique de Jésus se communique au malade et influe sur son corps. On connaît, encore aujourd'hui, des guérisons inexpliquées. Mais changer l'eau en vin défie les lois de la nature. Alors oui, c'est un fameux miracle que celui des noces de Cana !

Mais à bien y regarder, c'est un miracle un peu bizarre. Jésus ne fait rien et ne prononce aucune parole extraordinaire. Il apparaît même comme un personnage de second plan : « Il y eut une noce à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là. Jésus, lui aussi, fut invité à la noce ». Il n'est pas l'invité principal. Pas plus que sa mère d'ailleurs. Or, c'est elle qui prend une initiative qui revient normalement au maître de maison : « Le vin manque, il faut faire quelque chose ». Autre bizarrerie, lorsque l'hôte souligne par une boutade la qualité du vin servi, c'est le marié qu'il félicite, alors que ce dernier n'y est pour rien. Or, ni la mère de Jésus, ni les serviteurs, qui sont au courant du miracle, n'interviennent pour dissiper le malentendu. Enfin, dernière curiosité de cette histoire, Jean nous dit que, par ce miracle, Jésus manifeste sa gloire et que les disciples crurent en lui, alors que, selon le récit, ils ne sont pas censés avoir vu quoi que ce soit !

Incohérences, malentendus : en vérité, voilà un miracle bien étrange. Il y a sûrement un truc. Alors, on peut chercher le truc. Les amateurs de bande dessinées se souviendront peut-être de l'épisode où le capitaine Haddock tente désespérément de changer de l'eau en vin. Après avoir assisté à un numéro d'illusionniste, qui, lui, a réussi le prodige, le capitaine tente de faire la même chose. Il place un verre d'eau dans un cylindre, fait quelques tours de passe-passe, et demande à Tintin de goûter : bien sûr, c'est toujours de l'eau. Ce qui nous vaut ce dialogue :
— Tintin : « Voyons, Capitaine, comment de l'eau pourrait-elle se changer en vin ? Cela est impossible ».
— Le capitaine Haddock : « Impossible ! Impossible ! Non, ce n'est pas impossible, mille sabords ! Il réussit bien à la faire, lui ! (...) Voilà quinze jours que j'assiste à toutes les représentations et que j'essaye de découvrir son truc... » (« Les sept boules de cristal »).

Nous n'allons pas essayer, comme le capitaine, de découvrir le truc. Mais plutôt de nous attarder sur ces bizarreries du texte. Elles ont peut-être bien pour fonction d'attirer notre attention et de nous faire comprendre que le truc n'est pas là où on le croit. Sous la surface du texte (je n'ose pas dire de l'eau !), se cache un message symbolique. Nous allons donc décrypter les symboles. Et puis nous verrons que la bonne nouvelle de ce matin, c'est qu'à travers cette transformation de l'eau en vin, Jésus nous fait passer de la rigueur de la loi à la joie de la foi.

1. Le sens des symboles. Le troisième jour. Lorsqu'on entend cette expression, l'on pense, bien sûr, à la résurrection. Cependant, il faut noter que ce troisième jour arrive après un début de semaine bien chargé pour Jésus. Si l'on suit la chronologie du premier chapitre de l'évangile de Jean, on remarque ceci : le premier jour, Jean-Baptiste annonce Jésus. Le deuxième jour, Jésus commence à recruter des disciples ; le troisième, il complète son équipe. A Cana, nous sommes donc au sixième jour. Or, le prologue de l'évangile faisait allusion à la création du monde par la parole : « Au commencement était la parole » (Jean 1/1). Comment ne pas voir un parallèle avec le récit de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa la terre et le ciel » ? Nous assistons là, en ce début d'évangile, à l'émergence d'une nouvelle création. Un monde nouveau se met en place sous nos yeux, et le miracle de Cana en est le premier signe.

Les noces. Le mariage est, chez les prophètes d'Israël, l'image forte de l'alliance entre Dieu et son peuple. Esaïe nous le rappelle quand il compare Dieu à l'époux et Jérusalem à la fiancée. Cette symbolique est soulignée ici par la réaction du maître de maison : il prend l'époux pour l'auteur du « miracle ». Il lui attribue l'arrivée du vin, alors que c'est Jésus qui l'a fourni. Au sens symbolique, c'est Jésus qui joue le rôle de l'époux. Nous sommes donc bien dans le cadre de l'alliance entre Dieu et son peuple. Mais dans quel état est-elle, cette alliance ?

Imparfaite, limitée, presque moribonde. Le texte nous l'indique : « comme le vin manquait ». Comment, en effet, vivre pleinement une noce lorsqu'il n'y a plus rien à boire ? L'ambiance va se détériorer, les convives seront de mauvaise humeur, et on les comprend : être invité à une fête, et boire de l'eau ! Pardon pour les abstinents, mais pour un mariage, ça ne se fait pas, sauf choix personnel de l'invité. Les noces ont toutes les chances de se finir en eau de boudin, et de laisser un mauvais souvenir. Voilà comment est l'alliance au début de l'histoire : menacée d'échec. Voilà ce qui la met en danger : le manque, c'est-à-dire le manque de relation entre Dieu et les hommes, la coupure, le fossé, et l'incapacité des ressources humaines à assurer pleinement la communion avec Dieu. L'intervention de Jésus va rétablir, renouveler, compléter l'alliance. L'arrivée du vin permet que la noce soit réussie, et que chacun soit comblé. Au moment où l'alliance semble se dissoudre, au moment où la noce va s'interrompre faute de vin, Jésus permet qu'elle reparte de plus belle. L'alliance menacée est restaurée, tout recommence entre Dieu et les hommes. La fin devient un commencement.

L'eau. L'eau peut ici faire allusion à la création, qui s'opère par une transformation des eaux primordiales. Mais surtout, l'eau fait référence à la Loi. Dans le livre de l'exode, le passage de la Mer Rouge s'accompagne du don de la loi (Exode 15/25). On peut placer dans ce cadre légaliste les prescription rituelles de purification, explicitement citées dans notre récit.

Le vin. Dans la Bible, le vin figure toujours dans les repas de noces. Il est, avec le blé et l'huile, un élément essentiel de la vie. Il est signe de bénédiction, et représente le grand banquet qui, dans la foi juive, est promis à la fin des temps.

Pourquoi Jésus prend-il la peine de changer l'eau en vin ? Après ce parcours dans les symboles, nous voyons plus clairement la réponse. Jésus veut annoncer au croyant que la fin des temps anciens est là, et qu'un monde nouveau est arrivé ; il veut annoncer le temps d'une alliance renouvelée, une alliance dans laquelle les croyants de tous les temps sont invités à entrer. Il veut annoncer que la joie de la foi remplace la rigueur de la loi. Voilà la bonne nouvelle pour nous ce matin : Jésus nous ouvre le chemin d'une foi joyeuse.

2. De la rigueur de la loi à la joie de la foi. Revenons un instant sur les jarres. Leur description est très précise : elles sont au nombre de six, elle contiennent chacune entre quatre-vingt et cent vingt litres, leur eau est destinée à la purification des Juifs. Puisque l'eau est liée à la loi, on peut en déduire que symboliquement les jarres si précisément décrites évoquent la rigueur de la loi dans tous ses détails, son caractère immuable, rigide. Lorsque Jésus arrive à la noce, il ne trouve que de l'eau. Lorsque l'époux, représentant de Dieu, vient à la rencontre de sa promise de toujours, de la communauté des croyants, il ne trouve que des légalistes.

Il trouve des hommes au cœur dur comme la pierre, il trouve des visages sans joie, grimaçants sous le poids des exigences de la loi, transpirants sang et eau pour tenter de s'y conformer. Des hommes et des femmes fatigués de s'abreuver à des jarres dont les eaux n'étanchent pas la soif, qui ne connaissent que le goût amer de la sueur et des larmes. Il n'y a plus de vin, plus de gaieté, plus d'enthousiasme, plus de vie dans le peuple de Dieu. La loi devait conduire à la paix, à une relation juste avec Dieu et ses semblables ; la tendance légaliste de l'homme a tordu l'intention du créateur. La loi a mené le croyant à la rigueur austère, à la frustration, à la tristesse.

Jésus s'en rend bien compte. Alors il change l'eau en vin. Le vin dont il est dit qu'il est abondant, gratuit, et de qualité. Abondant : à raison de cent litres en moyenne par jarre, cela nous fait environ six cent litres. De quoi faire la fête un bon bout de temps ! Gratuit : Jésus ne demande rien, il offre aux serviteurs de puiser et de proposer le vin au maître de maison. De qualité : c'est du bon vin aux dires de l'hôte. Jésus vient renouveler les bases de l'alliance et de la foi. Plus de conditions, plus d'obligations, plus de rigueur triste, mais de la joie, de la fête, de l'amour. Voilà quel est le Dieu qui se présente à nous sous les traits de Jésus : un Dieu qui aime faire la fête, qui aime bien boire et trinquer avec ses amis, un sacré noceur qui régale largement tous ceux qu'il invite.

Alors, ce matin, nous sommes, nous aussi, invités à venir à la fête, à participer à la noce. Invités à quitter nos visages austères et nos habits de rigueur pour nous réjouir d'être ainsi accueillis par Dieu. Sous nos yeux se déroule le plus grand des miracles : Jésus vient nous montrer que foi rime avec joie. A voir nos airs sérieux, on a parfois envie de demander à Jésus de revenir faire le miracle ! Mais ce n'est pas de notre faute. On nous a appris qu'on ne plaisantait pas avec Dieu, qu'il fallait bien se tenir au culte ou à la messe, ne pas faire de bruit, ne pas chahuter. On nous a appris que les pasteurs et les prêtres étaient des gens sérieux et que la théologie, ce n'était pas de la rigolade.

Et l'on nous a appris aussi qu'un chrétien devait bien se comporter, et ne pas faire n'importe quoi. Inspirés par l'Evangile, nous nous sommes créés des obligations, des impératifs moraux. Nous nous sommes fixés des lignes de conduite que nous avons souvent du mal à tenir et qui sont sources de dissensions internes et de malaise.

Tout cela mis bout à bout nous conduit forcément à considérer la religion, la foi, Dieu comme des choses sérieuses, dépourvues d'humour et de bonne humeur. C'est bien l'image qui traîne dans nos têtes comme dans celles de nos contemporains. A quoi il faut ajouter l'image de rigueur et d'austérité qui colle à la peau des protestants.

Alors, aujourd'hui, lavage de cerveau ! Puisons l'eau des jarres de Cana, rinçons-nous l'esprit et laissons le bon vin éclaircir nos idées. Et nous aurons la foi joyeuse, et nous aurons une église pleine de gaieté, et nous serons heureux d'être chrétien. Si la foi rend malheureux et triste, alors à quoi bon ? Si la foi dégénère en inquiétude et en souci, ce n'est plus la foi.

Bien sûr, il y a la fatigue, le découragement, les malheurs. Jésus ne l'ignore pas, et il connaîtra, lui aussi, lui plus que quiconque, la souffrance. Et la mort. Mais même la mort ne pourra éclipser le bonheur de la vie avec Dieu. Si nous traversons des difficultés, et des périodes de manque, n'oublions jamais que Dieu nous attend pour nous verser la joie. Rien ne peut nous priver du bonheur d'être l'invité permanent de Dieu. D'ailleurs, à proprement parler, c'est Dieu qui s'invite chez nous, aujourd'hui, maintenant. « Maintenant, puisez et portez-en au maître de maison », dit Jésus aux serviteurs. La noce, la fête de l'alliance, c'est pour tout de suite, c'est pour toujours. Oui, c'est cela que Dieu nous propose. De la joie, de la vie, de l'enthousiasme, chaque jour de notre vie. Car Dieu est un bon vivant.

Alors laissez-vous aller. Entrez dans la fête de l'alliance, entrez dans la joie de la foi. Dieu verse le vin. Dieu verse la joie. Dieu vous régale gratis. Venez trinquer avec lui, avec Jésus, les uns avec les autres. Et à votre bonne santé ! Amen.

Autres lectures : Esaïe 62/1-5
1 Corinthiens 12/4-11



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