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Jacques 2 v 14 P-R Honnay



La foi est-elle une affaire publique ? Doit-elle se manifester par des actes visibles, par des gestes extérieurs, qui l’expriment ? Ou bien, au contraire, est-ce une affaire privée ? Est-elle strictement intérieure à celui qui la professe et doit-on la garder pour soi, sans jamais la traduire par des actes précis qui la rendent manifeste aux yeux des autres ? Cette question pourrait être posée à l’occasion d’un sondage comme il s’en fait tant aujourd’hui.

La foi affaire publique est facile dans une société où la majorité des gens sont chrétiens. Il y a peut-être un risque de conformisme. Mais une ambiance chrétienne, où on s’exprime tout naturellement en termes chrétiens, favorise la foi et lui donne de l’espace pour se concrétiser. Dans une société qu’on dit athée (mais qui, en réalité, invente d’autres dieux), c’est plus difficile. On a tendance à se replier sur soi, on a un peu peur de dire ce qu’on est. On a presque honte de soi-même.

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Sous sa forme privée, réduite à une disposition individuelle ou à la rigueur à quelques rencontres en cercle fermé, la foi court le risque de dégénérer en croyance. On s’imagine que la foi consiste dans une relation privée entre l’individu et son Dieu, une relation fermée sur un duo, d’où est exclu tout ce qui se trouve à l’extérieur. L’extérieur finit par perdre son importance dans la relation de foi. Ce qui compte, c’est moi et mon Dieu ou, comme diraient les gens pieux, c’est mon âme et Dieu. L’extérieur, c’est le laïc, c’est le profane. Il ne faut pas mélanger. Chaque chose à sa place : la foi pour le dimanche, l’activité dite normale pour la semaine. La foi cesse d’informer la vie, elle n’a plus d’impact sur l’existence concrète.

L’épître de Jacques donne un bon exemple de ce type de comportement. Jacques suppose que, dans une assemblée chrétienne, se présente un homme ou une femme pauvres, manquant de nourriture et dont les vêtements ont besoin d’être remplacés. Que leur dit-on ? On leur conseille d’aller en paix, de se chauffer et de se rassasier. Mais on ne fait absolument rien pour les aider matériellement. « Mettez-vous au chaud et bon appétit ! », c’est bien ce qu’ils souhaitent. Mais ce sont des mots creux. « Allez en paix ! », c’est une belle formule pieuse. C’est même une formule liturgique, celle que nous entendons à la fin du culte et qui nous dit qu’il est terminé. Il est possible que cette scène se déroule pendant un culte du premier siècle. On voit tout de suite combien cette réponse est illogique ; elle ne répond pas à la situation. Cette réponse est même indécente, elle se réfugie dans une piété inerte, alors que des besoins criants sont là et attendent des gestes d’entraide. Ce dont cet homme ou cette femme pauvre ont besoin, ce n’est pas de paroles, c’est d’une aide matérielle immédiate. C’est de nourriture et de vêtements. En leur lançant une telle formule de bénédiction, on se moque d’eux, tout simplement.

La foi en paroles n’est pas la foi. C’est une croyance improductive, comme un arbre qui ne porte pas de fruits. Ce n’est plus la foi, c’est une relation individuelle entre mon Dieu et moi. C’est un égoïsme à deux. La foi qui ne se concrétise pas en actes exclut le prochain. Le prochain ne compte pas, il n’existe pas, on le chasse du champ de vision, on ne pense plus à lui. On est aveugle à son attente et à ses besoins. L’illustration parfaite de cette attitude nous est fournie par la parabole du Samaritain. Jésus met en scène un voyageur maltraité par des brigands. Ce qui ne devait pas être rare en ce temps-là. Deux hommes passent, un prêtre et un lévite. Ils voient l’homme blessé, mais ils ne s’arrêtent pas. Ils continuent leur chemin sans se détourner. Ce sont pourtant des hommes de foi. Du moins on peut le penser, étant donné leur fonction dans le Temple de Jérusalem. Mais leur foi reste inactive. Elle ne produit aucun acte qui aiderait quelqu’un à vivre. Ils ont un regard vers leur prochain, mais ce regard les fait fuir au lieu de les rapprocher du blessé.

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La foi sans acte, la foi strictement privée, est une foi morte. L’épître de Jacques nous propose trois exemples d’une foi vivante. D’abord l’exemple d’Abraham. Dieu lui demande de sacrifier son fils Isaac, le seul par lequel il peut avoir une descendance. Abraham ne refuse pas. Il se rend avec Isaac à la montagne de Moriya, il construit un autel, il met son fils dessus. Abraham croit en Dieu et il exprime sa foi par un acte. Sa foi est bien une relation entre lui et Dieu, mais elle se traduit par ce geste d’obéissance et d’offrande. C’est une foi active, comme celle des deux autres exemples. Le deuxième ressort de la petite scène qui se passe pendant le culte. La foi vraie, la foi vivante, consisterait à donner à ces deux personnes pauvres le nécessaire pour ne plus avoir faim et pour s’habiller. Le troisième exemple est celui de Rahab. Pour le comprendre, faisons un peu d’histoire. Les Israéliens viennent d’Egypte, ils arrivent dans le pays que Dieu leur promet. Ils envoient deux hommes en reconnaissance. Ces deux hommes entrent dans la ville de Jéricho, ils sont poursuivis par la police locale. Mais une femme qui s’appelle Rahab les cache et les sauve, parce qu’elle a compris que le Seigneur d’Israël est le vrai Dieu. Sa foi s’exprime par ce geste, elle vient au secours des deux hommes menacés. Rahab croit et elle agit.

La foi vivante est une foi qui agit. Tout ce qui vit entretient des relations avec l’extérieur. L’être vivant respire, il se relie à l’atmosphère ambiante. Il regarde et se relie aux objets qui l’entourent. Il entend les bruits et les sons, même la nuit son ouïe le met en rapport avec l’environnement. Quand ce vivant est un humain, il parle et la parole est un moyen de communiquer avec les autres. Le cadavre ne respire plus, ne voit plus, n’entend plus et ne parle plus. Quand la foi est un cadavre, elle ne fait plus rien, elle n’est plus qu’une croyance. La croyance est le cadavre de la foi.

La foi réelle est automatiquement de relation. La foi vraie n’est pas une relation à deux termes : entre Dieu et moi, mais une relation à trois termes : Dieu, moi et mon prochain. La foi prie et croit. Mais aussi elle s’intéresse à ce qui l’entoure, à la société. Elle s’investit dans des actes. Parce qu’elle est vivante, la foi aide les autres à vivre.

Nous ne sommes pas habitués à penser ensemble la foi et les actes. Les Réformateurs ont insisté sur la justification par la foi seule, sans le secours des œuvres. La foi suffit, elle n’a pas besoin que des œuvres la complètent. En dignes héritiers de la Réforme, nous pensons toujours que les œuvres sont inutiles et que quiconque voudrait se sauver par ses œuvres dévierait du droit chemin de l’Evangile. Mais il est indispensable de faire une distinction entre les œuvres. Il y a d’un côté les œuvres méritoires, dont une certaine théologie voudrait qu’elle nous procurent le salut et nous fassent entrer au paradis. Ce sont celles-là que les Réformateurs condamnent et à la suite toute la théologie protestante. Et il y a de l’autre côté les œuvres qui sont la conséquence de la foi, qui en découlent normalement, qui en sont les fruits naturels. Ces œuvres-là sont la foi mise en pratique. La foi manifestée par ses actes. Elles montrent que la foi vit, qu’elle est productrice, qu’elle s’oriente en même temps vers Dieu et vers le prochain.

C’est de ces œuvres-là que Jacques parle, celles qui ne veulent rien gagner, mais qui manifestent la foi visiblement. La foi sans actes est morte, parce qu’elle ne bouge plus. La foi montre qu’elle vit lorsqu’elle bouge, qu’elle agit, qu’elle produit la vie chez les autres.

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Que la foi suffise à être sauvé, à être réconcilié avec Dieu, Jacques ne le conteste pas. Ne cherchons pas à mettre en contradiction Paul et Jacques, le salut sans les œuvres et les œuvres avec le salut. Jacques ne prêche pas le salut par les œuvres. Il dit seulement que les actes doivent suivre le salut, sinon on n’a rien compris au salut. La foi uniquement personnelle, la foi individualisée, sans rien de public, est stérile. Elle nous enferme dans nos chapelles, au pire elle nous renferme en nous-mêmes. Une telle foi est injuste, car elle contribue à maintenir les injustices dont les autres sont les victimes.

La justice véritable est un accord avec le projet de Dieu. Etre juste, ce n’est pas ne rien avoir à se reprocher, mais consister à coïncider avec ce projet de Dieu. Et Jacques dit clairement le contenu de ce projet par les exemples qu’il nous donne : à savoir donner à chacun ce dont il a besoin pour vivre, le sauver de ce qui menace sa vie. La justice et la foi ne planent pas au-dessus des contingences matérielles, elles entrent dedans. Le projet de Dieu, c’est son amour pour nous, pour tous les humains. C’est un amour, pas en contemplation, pas en paroles, mais en actes. Il restera toujours quelque chose à faire pour celui qui veut faire passer sa foi dans ses actes.

Amen !


HONNAY Louis (Pasteur) : Prédication du Dimanche 11 Septembre 1988.


Cantiques proposés :

* ARC 84/1 à 4 Dans ta maison

* LP 345/1, 2, 3, 5 O Seigneur, ô Sauveur
ou ARC 204/1 à 3 Nous t’invoquons, ô Seigneur
ou ARC 426/1 à 4 Qu’il fait bon à ton service

* LP 267/1 à 3 O Dieu, crée en moi par ta grâce
ou ARC 428/1à 5 Comme un enfant
ou ARC 415/1 à 3 Je veux répondre, ô Dieu



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