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Hébreux 12 v 1-13 David Mitrani



texte : Épître aux Hébreux 12 / 1-13 (trad.: Bible à la Colombe)
premières lectures : Osée 5 / 15 - 6 / 6 ; Évangile selon Luc 13 / 22-35
chants : 188 et 84 (NCTC)

Que voici, chers amis, une pédagogie rétrograde, n'est-ce pas? Les plus âgés d'entre vous ont peut-être encore été "frappés de verges", comme traduisait Louis Segond au temps de leurs parents… Mais les plus jeunes d'entre vous auraient sans doute déjà trouvé cela insupportable. Et si aujourd'hui vous aviez des enfants en âge d'être éduqués et que vous y procédiez ainsi, vous encourriez le tribunal! Mais quelles que soient vos convictions pédagogiques, vos regrets, vos nos-talgies ou vos revendications, considérez simplement que l'épître n'utilise cette manière d'éducation que comme une illustration, une image lui permettant de mieux nous faire saisir son propos.
Or, ce propos ne concerne pas la pédagogie. Il faut, précisément, prendre garde de croire que Dieu nous fait grandir à coups d'échecs insurmontables, de maladies incurables, d'accidents mortels, etc. Je sais bien qu'un tel texte peut facilement être compris ainsi. Mais faut-il s'étonner alors que personne ne veuille d'un tel dieu, et faut-il s'étonner de constater que nous-mêmes en sommes déboussolés lorsqu'une telle chose nous arrive? Nous ne comprenons plus. Notre connaissance de Dieu et ce que ce texte nous en dit se heurtent alors à tel point que nous ne pou-vons plus qu'en vouloir à Dieu d'être Dieu, et de lui nous ne pouvons plus attendre aucune consola-tion.
Désespoir d'adolescents qui ne supportent pas la correction, comme des enfants se croyant déjà adultes? Peut-être aussi… Mais c'est surtout le cri de Job contre le Dieu de ses amis, un dieu dont la pédagogie sadique lui ferait préférer la mort et l'athéisme. Or, vous savez bien que Dieu justifie Job contre ses amis. Dieu refuse cette image-là de lui: il n'est pas un Dieu qui frapperait à mort rien que pour qu'on se redresse… tout simplement parce que, frappé à mort, plus personne n'est en état de se redresser! Une telle pédagogie outrancière est condamnée à échouer.
Vous pouvez donc en toute tranquillité jeter aux orties cette vision de Dieu que vous gardez par devers vous, dans laquelle vous lui en voulez de faire ce qu'il fait, parce que vous ne vous en sortez pas. Son but est évidemment l'inverse, et c'est bien ce qu'explique l'auteur de notre épître: "que vos pieds suivent des pistes droites, afin que ce qui est boiteux ne dévie pas, mais plutôt soit guéri". Si pédagogie de Dieu il y a – et c'est évidemment manière de parler –, alors comme en toute pédagogie le principal est le but, c'est la victoire au bout de l'épreuve et non l'épreuve elle-même.
Bien sûr, il faut que nous cessions de nous enfermer en nous-mêmes! Comment serons-nous accessibles à n'importe quelle issue, ou à n'importe quelle nouvelle compréhension, si nous restons centrés sur nous, nos malheurs, nos échecs, ou même sur nos efforts, nos capacités, etc.? L'épître nous propose de tourner nos regards ailleurs, c'est-à-dire tout simplement de relever la tête! Et là, la tête haute et non plus le dos courbé, nous pouvons considérer la "si grande nuée de témoins" de tous ceux à qui la foi a donné la victoire, et nous pouvons donc réaliser que notre place est parmi eux, et non pas par terre dans un coin oublié!
Et puis, "adossé" à un tel groupe universel, d'hier et d'aujourd'hui, d'ailleurs et d'ici même, notre regard peut se diriger vers Jésus, et, pour une fois, le considérer comme un modèle. Oh! pas un modèle moral, la question n'est pas là. Il ne s'agit pas de voir en lui "l'homme véritable", comme disent les théologiens libéraux ou catholiques. C'est plutôt l'inverse. Nous sommes invités à nous reconnaître en lui, à nous considérer comme pouvant passer là où lui est passé. Le chemin qui nous est proposé, qui nous est ouvert, c'est d'être "comme Jésus".
Il n'y a pas là un orgueil énorme, mais une foi énorme! Que nous est-il dit de lui? Quatre choses: "la joie […] lui était proposée", "il a supporté la croix", il a "méprisé la honte", il "s'est assis à la droite du trône de Dieu". Voilà le chemin qui nous est proposé à nous aussi, tout bonnement parce qu'il n'y en a pas d'autre. Et si ce chemin est décrit en quatre étapes, c'est peut-être qu'il ne faut pas s'attarder en route, et encore moins se croire au bout lorsqu'on n'y est pas encore. Sou-vent, en effet, nous pensons être arrivés au bout, et nous sommes bien évidemment déçus. Vous imaginez-vous gravissant une montagne et, à mi-hauteur, vous offusquant de ne pas contempler tout le panorama attendu?!…
La première étape, c'est la création. Dieu a un projet extraordinaire pour nous, pour chacun de nous, avec lui, dans sa communion. C'est ce qu'indique le mot "joie" dans ce verset. Mais la nature humaine se manifeste comme incapable de cette joie, de cette communion. La nature hu-maine est animale et non spirituelle. Le projet créateur de Dieu ne peut donc pas être pour nous un point de départ, même en tant qu'âge d'or à jamais perdu. Au contraire, Dieu est en train de nous créer, à partir du chaos que nous sommes encore parfois, jusque dans les recoins les plus pro-fonds de nos existences. La joie de notre vocation sera celle de l'accomplissement. Le Christ aurait pu, lui qui la possédait sans ombre, le Christ aurait pu se contenter de cette joie hors du temps: il n'aurait pas été notre Sauveur… Il nous a préférés, nous, à sa propre vie…
C'est donc non seulement le fait qu'il nous précède sur le chemin qui doit nous donner de l'espérance, mais c'est aussi et d'abord le fait qu'il y ait, lui, marché librement à cause de nous. Ce chemin nous a été ouvert non par nécessité, mais par amour. Et malgré l'insistance de nos ancien-nes théologies, la raison de tout ceci n'est pas d'abord l'honneur de Dieu, mais le bonheur des hommes et des femmes: c'est là que Dieu met son honneur, et c'est pour ce bonheur que Christ a marché jusqu'au troisième jour. Voilà ce que ne comprenaient pas les Israélites devant qui prophé-tisait Osée. C'est l'amour de Dieu.
La deuxième étape est la plus difficile, certes: c'est celle où Christ est mort, c'est celle que nous vivons, nous, tous les jours où nous tâchons de lui être fidèles. Cette étape peut se qualifier de deux manières, d'après Jésus lui-même. C'est d'abord l'étape de la marche vers la croix. C'est celle de la souffrance ordinaire et extraordinaire. Mais ce sont seulement les souffrances liées à notre obéissance qui ont sens sur ce chemin. Mais c'est seulement en tant qu'elle est référée à la mort du Christ que notre mort a un sens sur ce chemin… sur ce chemin et non pas au bout!
Or, ce qui dit ce sens, c'est l'autre manière d'en parler, lorsque Jésus dit: "je chasse des démons et j'accomplis des guérisons aujourd'hui et demain". Ce temps n'est donc pas que le temps des défaites. C'est aussi le temps des combats, et non seulement pour Jésus, mais pour nous, et à double titre: il chasse nos démons et il nous guérit, mais aussi nous chassons des démons et nous accomplissons des guérisons. C'est donc bien le temps du témoignage. Loin que ce temps soit ce-lui de la souffrance ou de la vanité, il est celui où tout ce qui m'arrive comme tout ce que je peux faire est l'occasion soit d'un témoignage, soit d'un contre-témoignage.
Pourquoi? C'est que, chrétien, ma vie ne peut plus passer comme neutre aux yeux des gens – ou aux miens! Soit elle manifeste que Dieu y est à l'œuvre – et c'est là le témoignage. Soit elle ne manifeste pas que Dieu y soit à l'œuvre – mais alors c'est qu'il est impuissant, absent, illu-soire… et c'est un contre-témoignage. Mais Christ "a supporté la croix", y compris au travers de ma propre vie, et s'il ne lui est pas donné d'y travailler visiblement, il y travaillera dans l'ombre jusqu'au jour de la dissiper.
Car l'ombre est appelée à se dissiper. C'est le troisième jour. C'est aussi la troisième étape du chemin. C'est le jour de la mort, dans les propos que Luc fait tenir à Jésus. Mais c'est le jour de la résurrection, dans la reprise par tous les évangélistes des versets du prophète. C'est le jour de la mort de la mort. C'est le jour où le fils devient adulte, dans l'image de l'éducation musclée qu'évo-que l'épître. C'est le jour où le néant et l'absurde sont dévoilés comme tels, et où la vie pleine se manifeste comme plus forte qu'eux. C'est le jour de la victoire imméritée, c'est le temps de merveil-les qui ne peuvent être qu'insoupçonnées jusque là, parce qu'indicibles, inimaginables.
Or, le Christ a franchi cette étape, et il nous invite peut-être bien, à travers le texte de ce matin, à considérer que nous sommes déjà dans cette troisième étape plutôt que dans la deuxième, après tout! C'est-à-dire que notre vie consiste à profiter de la victoire et non pas à la re-chercher ou à l'attendre. Peut-être qu'il faut en être là pour pouvoir à notre tour "redresser les mains abattues et les genoux paralysés". Peut-être qu'au lieu de passer notre existence à "supporter la croix" il serait temps de la passer à "mépriser la honte", c'est-à-dire à rire au nez de la mort et du péché. Après tout, c'est avec cette exhortation que débutait l'extrait que je vous ai lu!
Il reste une étape. La troisième n'était pas la dernière, et c'est peut-être un signe de plus que, malgré les apparences, quant à nous chrétiens, nous sommes déjà à la troisième… La qua-trième, c'est régner avec Dieu, en Christ. De ceci je ne dirai rien aujourd'hui, sinon que c'est là, au bout du chemin, ce à quoi nous y étions appelés au début, et qui donne sens au reste, qui donne sens à la vie. Nous ne sommes pas des esclaves, mais des gens libres. Nous ne sommes pas "des bâtards, mais les fils" et les filles du Dieu vivant. Lorsque vous vous verrez tomber, lorsque vous vous verrez à terre, rappelez-vous ceci et redressez la tête. Amen.
Jarnac - 22 août 2004
Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr



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