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Genèse 4 v 1-26 David Mitrani



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texte : Genèse, 4 / 1-26 (trad. Darby)

première lecture : Ecclésiaste, 1 / 1-14 ; Évangile selon Matthieu, 23 / 29-39

chants : 31-03 et 46-08

Nous entrons dans l’Avent aujourd’hui. « Le Seigneur de l’univers s’approche des humains, comme les prophètes l’avaient annoncé… » C’est ce qui est écrit en introduction à ce temps, en haut de notre feuillet liturgique. Nous célébrons cette venue à Noël, mais aussi cette annonce des prophètes en attendant le jour de la fête. Nous avons dans notre mémoire ces hommes – et aussi ces femmes, d’ailleurs – que Dieu a placés tout au long de l’histoire, depuis la sortie d’Égypte jusqu’au retour de l’Exil de Babylone, auprès des grands de son peuple, pour leur rappeler leur devoir – devoir envers lui et devoir envers les petits de son peuple…

Nous avons en tête quelques-unes des images que l’école du dimanche ou la lecture biblique y ont ancrées. Mais, la plupart du temps, nous avons peu gardé le souvenir de ce que Jésus rappelle violemment aux Pharisiens : les prophètes n’ont pas été écoutés, les prophètes ont été éliminés… D’ailleurs, lorsque quelqu’un qui ne connaît pas beaucoup la Bible l’ouvre et va plus loin que la page sur la Création, il en ressort assez vite avec cette impression : « mais c’est plein de violence et de crimes, cette histoire ! »

Oui, l’Avent est aussi le moment pour se rappeler que la parole de notre Dieu n’est pas adressée à un monde gentil et pacifié, mais au contraire à un monde peuplé de méchants, et qui aspire tant à la paix qu’il ne l’atteint jamais, croyant que pour ce faire il faut éliminer son adversaire… La Bible est une parole adressée à un monde d’injustice et de guerre, dans lequel les porteurs de paix et d’amour sont moqués, renvoyés, massacrés. Et comme Jésus le souligne, en prenant la Bible juive qui s’achève avec les livres des Chroniques, cela va du « sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie fils de Bérékia ». Ce monde, c’est notre monde. Nous ne pouvons plus nous illusionner ni sur lui, ni sur Dieu ! « Il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière… » (Ps. 103 / 14)

Vos prédicateurs ont choisi pour cet Avent 2007 les figures bibliques du berger. Or, le premier berger de la Bible, pour ce premier dimanche de l’Avent, c’est Abel, cet Abel qui est le premier mort de la Bible, la première victime de l’un de ses semblables, la victime de son frère… À vrai dire, la victime de beaucoup de monde ! Victime de sa naissance d’abord, victime de sa mère qui oublie que ses fils ont un père, et qui ne prend même pas la peine de nommer le second. Mais après tout, Abel signifie « buée », « vanité »…, « rien »… ! Et cet homme qui porte un tel nom, qui « traîne » un tel nom, devrais-je dire, est berger. Et c’est une grande nouveauté, n’est-ce pas ? Car dans le récit des origines, son père cultivait le jardin.

Caïn est l’image, le remplaçant, de son père : il est cultivateur. Abel n’est rien : il est berger. Et victime indirecte de Dieu, semble-t-il ! Car Dieu « regarde » son sacrifice, et ne « regarde » pas celui de Caïn, et c’est à partir de là que Caïn sera jaloux et tuera son frère… Caïn est le sujet principal de notre texte, il y aurait beaucoup à dire sur lui, sur l’épreuve à laquelle Dieu le soumet. Mais sur Abel, que dire ? Il n’est rien. Pourquoi Dieu le soumettrait-il à l’épreuve ? Cela aurait-il une utilité quelconque que Dieu n’agrée pas son offrande ? Pour quoi faire ? Du fond de son existence vide, sa relation à Dieu est limpide et droite. Il a au moins ça…

Mais il n’a pas droit à une parole de son frère, comme il n’en a pas eu de sa mère quelques lignes plus haut. Le texte dit étrangement : « Caïn dit à son frère Abel, et il arriva que », etc. Comme s’il devait y avoir une parole, mais qu’il n’y en eût pas. D’ailleurs, adresse-t-on une vraie parole à celui qui n’est rien ? Là encore, le monde n’a pas changé, ni notre manière de faire. Oserai-je dire alors que ce qui a tué Abel, ce n’est pas la personne de Caïn qui « s’est levé contre Abel son frère », mais déjà l’absence de parole qu’il lui avait adressée ? Combien de fois par jour est-ce que j’adresse une absence de parole à quelqu’un ?

La généalogie des descendants de Caïn est une généalogie maudite : les gens et les choses y sont les mêmes. Hénoch est-il un homme ou une ville ?! Ils ont inventé la polygamie, les instruments de métal… et pour quoi faire, sinon produire et tuer ? Ils ont inventé la démultiplication de la violence, au point d’imaginer pouvoir détruire le monde entier pour se venger. Cette généalogie, c’est la nôtre, lorsque nous errons loin de Dieu. Elle aboutira au Déluge, pour laver toutes ces horreurs…

Mais avant cela, comment avez-vous compris le signe de Caïn ? C’est quand même très énigmatique, sans compter le fait que, tout d’un coup, on se rend compte qu’il doit y avoir plein de gens autour de ce « premier » couple avec deux garçons dont on nous parlait depuis quelques pages ! Il faut donc protéger celui qui risque la mort, et c’est maintenant de Caïn qu’il s’agit. Des tas de gens très savants se sont posé la question de ce signe : qu’est-ce que Dieu à bien pu mettre sur Caïn pour le protéger ? Un mot, ou une lettre, sur le front ? Une croix (tant qu’à faire !) ? Le texte n’en dit rien. Si vous avez quelque idée, n’hésitez pas à nous en faire part à la sortie de ce culte !…

Moi, j’ai juste repensé à cette histoire de berger, dont le texte semble ne pas faire grand profit. Les bergers marquent leurs bêtes. Ça ne sert évidemment à rien pour les protéger des loups, qui ne savent pas lire, ou des voleurs, qui savent tout-à-fait ce qu’ils font. Mais à l’égard de ceux qui pourraient vouloir récupérer la bête errante, perdue – à l’égard des autres bergers – c’est un signe de propriété. La marque ne dit pas le nom de la bête, mais celui de son maître ! La marque dit : « cette brebis est à moi ». Elle n’est pas forcément sur le front, c’est comme son collier pour votre chien, si vous en avez un : vous êtes son berger, et si vous le perdez, j’imagine que vous préférerez qu’on vous le rapporte, plutôt qu’on le garde ou qu’on le mange !

Caïn est parti libre, avec sur lui le signe de son appartenance, le signe identifiant son berger, lui la brebis égarée… et qui va continuer dans son égarement. On n’a sans doute pas l’habitude de considérer ainsi Caïn, ce meurtrier, ancêtre de la génération du Déluge. Caïn, la brebis perdue. La brebis dont Dieu est le berger. Ça, c’est une image plus commune. Dans l’Ancien Testament comme dans tout le Proche-Orient ancien, c’est une image royale, souventefois appliquée tant aux dieux qu’aux rois des hommes. Dieu est berger. Abel était berger. Dieu avait agréé l’offrande d’Abel… N’y aurait-il pas là une connivence, et même plus ?

Dieu et Abel se sont reconnus. Ou plutôt – car ce texte n’est pas écrit pour un M. Abel dont j’ignore tout de l’existence historique ! – il nous faut comprendre, nous, quelque chose de cette connivence. Abel ne serait-il pas l’image pour nous de ce que Dieu est vraiment ? Berger, certes. Dieu est notre berger. Mais nous n’avions pas besoin de cette histoire pour nous dire ça. Par contre, nous avons appris d’autres choses, qui ne sont pas forcément très plaisantes, pas conformes à ce que nous aimerions.

Ainsi, nous venons d’apprendre que Dieu est un berger d’assassins. Le criminel n’est pas puni, mais protégé, et Dieu prend son parti, Dieu le désigne comme sien. La brebis perdue lui appartient. La brebis perdue, ça peut être le païen, ça peut être l’incroyant, oui ; ça peut être le pécheur, aussi ; c’est donc moi, oui, ça je suis pour ; mais c’est donc aussi le meurtrier, et ça, je ne suis pas sûr que je sois pour, tant que je ne suis pas moi-même meurtrier… Mais faites un trou dans une toile étanche, elle laissera passer l’eau, quelle que soit la grandeur du trou ; ainsi en est-il de la Loi de Dieu : oublier le plus petit commandement ou transgresser le plus grand, ce n’est pas la même chose, certes, mais le résultat entre Dieu et moi est le même.

Or, que dit notre histoire ? Que ce résultat n’est pas tant la condamnation du péché que le pardon du pécheur. Dieu est berger d’un bétail pécheur. Mais le texte dit encore autre chose : la vocation du berger, c’est la vanité et la mort. Abel n’est rien, tout comme, dans notre monde, Dieu n’est rien, pas même nommé, ou alors son nom est utilisé, tordu, par tous les fauteurs de violence et de haine. Dieu est dans notre monde, dans le monde de toujours, autant puissant et considéré qu’Abel dans cette histoire. Contrairement aux autres dieux fantasmés par les hommes, le Dieu unique et véritable est une « buée », ou encore, comme lorsqu’il passera devant Élie réfugié à Horeb, « le son subtil d’un silence » (1 Rois 19 / 12).

Quant à nous, « pécheurs honnêtes ou pécheurs scandaleux », nous n’avons pas d’autre protection en ce monde que le signe qui a été posé sur nous, sur notre existence, par ce Dieu insaisissable moqué par les hommes. Il faut nous en contenter. Car avec ce signe, nous ne craignons plus rien : « Le Seigneur est pour moi, je ne crains rien : Que peuvent me faire des hommes ? » (Ps. 118 / 6) L’amitié de Dieu nous suffit, elle doit nous suffire. Il nous faut cesser de vouloir un grand dieu païen qui nous fasse des miracles et nous paye de notre bonté, qui nous guérisse et nous enrichisse, qui fasse lui-même ou à travers nous le ménage dans ce monde.

Notre Dieu est mort dans notre chair, sous les moqueries de ses assassins et de tous leurs complices par lâcheté, tout comme sont morts ceux et celles qui ont porté son nom et sa parole à travers les âges. « Rien de nouveau sous le soleil. » Mais ce mort, c’est notre Dieu, notre berger, vivant à jamais. Et c’est une très heureuse nouvelle. Que tous ceux qui sont enchaînés par leur péché se réjouissent, ceux et celles qui sont perdus, « fatigués et chargés » (Matth. 11 / 28) ; tous ceux dont la seule richesse est de savoir qu’ils lui appartiennent. « Car voici : il vient, et tous le verront, même ceux qui l’ont percé. » (Apoc. 1 / 7) Amen.

Tours - David Mitrani - 2 décembre 2007



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