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Genèse 2/7-9, 15-17 & 25 et 3/1-9 Francis Willm



Textes : Genèse 2/7-9, 15-17 & 25 et 3/1-9 & 20-24 ; Apocalypse 12/7-12 et 22/1-2
Genre : Prédication
Auteur : Francis WILLM
Source : Prédication pour le 28.01.2001 au Grand Temple à Nîmes (30).



LE JARDIN D'EDEN

Depuis que l'homme est « sapiens », sage, ou se prétend tel, il se pose des questions, que, vraisemblablement, les autres animaux ne se posent pas ! Ce sont tous nos pourquoi, comment… Ce qui intéresse avant tout l'animal, c'est la recherche de nourriture et d'un partenaire sexuel, plus, pour une bonne partie d'entre eux, y compris l'homme, la recherche de plaisir ; le tout dans l'instant, leur notion du temps étant sans doute très vague. Fort heureusement, ces trois recherches ont été « culturées » par l'homme. Du coup, elles se sont, avec le développement de son intelligence et de ses techniques, extrêmement diversifiées et sophistiquées… et hélas souvent perverties. Mais l'homme recherche quelque chose de plus, au delà : un sens à sa vie, une explication aux événements et aussi aux ratés dans la marche des choses et dans la vie, personnelle ou communautaire. On peut appeler cela le sentiment religieux. On veut savoir ce qu'il y a après la mort, ou au delà du réel, avant, et après…

On a alors utilisé le langage mythique pour traduire une vérité profonde mais qu'on a de la peine, voire l'impossibilité, à exprimer dans un langage courant. Par exemple pour tout ce qui concerne le divin, le commencement ou la fin. Pour essayer de répondre aussi aux grandes questions posées par le mal, la souffrance, la mort et… l'amour. Le mythe exprime l'ineffable. Les mythes babyloniens ou cananéens étaient bien connus des auteurs bibliques. Bien sûr, ils les ont considérablement transformés et, je dirai, démythisés, mais en en gardant certaines images ou expressions.

Ainsi, comment parler du commencement et de la fin du monde ? Eh bien, notre Bible commence et finit dans des langages quasi-mythiques : les 11 premiers chapitres de la Genèse, et l'Apocalypse ! Entre les deux se déroule l'histoire, fécondée par la présence vivante, agissante et aimante de Dieu. Et au cœur de cette histoire, la venue de Dieu au sein d'un petit peuple, et par un homme de ce peuple : Jésus. Cet événement, spécifique à la foi chrétienne, est réponse à nos questions existentielles, donne sens à notre vie, à notre mort, transforme nos souffrances et nous libère du mal. Il nous révèle l'amour parfait de Dieu. Il nous ouvre un avenir et nous tourne vers nos semblables et vers la nature, avec amour et pour le service. Cette venue de Dieu, ce n'est pas une histoire, c'est de l'histoire, c'est du concret ! Mais le commencement et la fin, ce sera toujours hors de notre compréhension, insaisissable par notre intelligence. C'est pourquoi le langage mythique, ou celui de la Sagesse, en tentait des approches simples, souvent hautes en couleur - aujourd'hui, c'est plutôt par le discours scientifique. Ainsi, en lisant ces textes du début de la Genèse, n'essayons pas de transposer, de faire concorder, d'en faire une lecture littéraliste. Mais comprenons-en le sens, la portée théologique et essayons de voir ce qu'ils nous disent aujourd'hui. Ce ne sont pas des mythes, même s'ils s'en inspirent, ce n'est pas de l'histoire, encore moins de la science, même si on y retrouve les conceptions scientifiques de l'époque ! C'est plutôt de la pré-histoire. C'est une prédication inspirée, un discours de sagesse, nous rendant attentifs aux relations réciproques entre Dieu, nous, et la nature. Ils nous rappellent notre responsabilité et notre finitude. Ils nous parlent du Dieu de la Bible, du Créateur, comme d'un Père aimant, patient, passionné. Oui, ces textes sont vraiment géniaux !

Il est possible que les auteurs se soient inspirés d'une situation historique précise dans laquelle se trouvait le peuple de Dieu. On pense, aujourd'hui, à l'exil à Babylone, et au retour en terre sainte. Y aurait-il allusion à ces événements, par exemple quand Dieu prend l'homme de la terre d'où il l'a formé, pour le transplanter dans un merveilleux jardin, littéralement : de délices ? Les 4 fleuves sortant d'Eden seraient-ils une vision universaliste, suggérant la bénédiction de Dieu s'étendant aux quatre points cardinaux, au monde entier ? Le fait de garder et cultiver le jardin rappellerait-il aux Israélites leur vocation de servir le prochain, la nature et Dieu dans le pays que le Seigneur leur a confié pour en être responsables (le mot « cultiver » signifie « servir » : la culture est un service…) ? Et puis, dans cette fameuse histoire du serpent et des feuilles de figuier, il est question de la condition humaine, universelle, de tous les jours : la peine et les peines, la souffrance, la violence, la mort inéluctable : peut-être les auteurs pensaient-ils à cette période terrible de la déportation à Babylone (loin des délices de leur terre…), mais où Dieu reste présent, plein de sollicitude : il leur fait des vêtements de peau, et veut réparer les dégâts causés par leur désobéissance ; ne met-il pas un signe sur le front de Caïn, le meurtrier de son frère, pour qu'il subsiste ?

Aujourd'hui, nous sommes à un tournant de civilisation, c'est un lieu commun de le souligner. Le troisième millénaire s'ouvre dans une crise ouverte et universelle : écologique, morale, scientifique, religieuse même. Perte des repères traditionnels, exacerbation de l'égoïsme et de l'orgueil humain, disparition de la vie communautaire, conviviale. D'où les refuges ou fuites dans des replis identitaires, des groupes sectaires, ou dans des techniques, comme l'informatique, internet. Nous sommes loin du paradis qu'espérait déjà, à divers titres, le 19° siècle ! Beaucoup de lieux de notre globe sont de véritables enfers, parfois à nos portes. Alors subsistent ces grands « pourquoi ? » auxquels tentaient de répondre ces vieux textes bibliques du début et de la fin.

Où se fourre le serpent aujourd'hui ? Dans nos têtes, nous susurrant la grande tentation d'être « comme des dieux » ? Dans le monde extérieur, ou dans quelque créature très rusée, comme dit la Bible ? Par exemple des publicistes, des gourous de sectes, des scientifiques, des politiques ou des commerciaux… qui nous invitent habilement à nous grandir sans cesse, comme Prométhée (encore un vieux mythe !) ou à consommer à outrance, à la recherche d'un bonheur… mythique ? Peut-être le serpent est-il purement spirituel, force du mal mystérieuse et universelle, luttant contre Dieu, contre l'amour, l'équilibre, l'harmonie, la paix et la joie ? En tout cas, il cause toujours, et il cause des dégâts en nous et autour de nous ! L'Apocalypse nous dit qu'il n'a plus aucun pouvoir spirituel, ce « grand dragon », il reste seulement terre à terre, « rampant dans la poussière », comme dit la Genèse, et « qu'il n'en a plus pour longtemps, car il est comme une bête mortellement blessée ». Déjà, Dieu promettait à la femme que « sa postérité lui viserait la tête, alors que le serpent ne lui viserait que le talon », ce qui est moins dangereux ! Les chrétiens y ont vu l'annonce de la victoire du Christ, « semblable au serpent d'airain dressé par Moïse dans le désert, et dont la simple contemplation guérissait ceux qui avaient été mortellement mordus ». On voit l'ambivalence de cette vieille figure mythique rampante…

Dieu, aujourd'hui, comme sa Parole, n'est-il pas rejeté, abandonné comme inutile, voire nuisible, ridicule ? « Dieu a-t-il vraiment dit ? ». Eh oui, cette vieille histoire, littéralement fondamentale, placée par l'auteur biblique aux fondements de l'histoire, est tout à fait actuelle, c'est notre histoire, mon histoire ! Kierkegard disait que Adam, c'est le genre humain. L'arbre est bien désirable : pouvoir tout juger, tout connaître, bien et mal, tout comprendre, tout dominer, bref, être dieu ! Alors pourquoi cette idée germe-t-elle toujours dans nos cerveaux ? C'est le risque de l'amour : Dieu nous donne et renouvelle la vie, certes, et il nous laisse carte blanche pour gérer la nature entière, il nous fait entièrement confiance : en un mot, il nous aime. « Vous pouvez manger de tous les arbres du jardin » ! Mais aimer, c'est risquer. Ce qu'il peut faire, tout en nous laissant libres, car il n'y a pas d'amour sans liberté, c'est nous avertir : « Mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, certainement tu mourras ». C'est logique : nous ne sommes pas Dieu ! Alors pourquoi le laisse-t-il là sous nos yeux, ce sacré végétal ? Mais tout simplement parce que Dieu, lui, est là, constamment avec nous, notre Père, pour nous conduire, nous guider, nous conseiller, car lui, il est « seul sage », écrit l'apôtre Paul. Ainsi nous retrouvons « ces choses cachées depuis la création du monde » : à un moment donné, nous désirons nous affranchir du père, « tuer le père » (ah ! cher Œdipe !). Par exemple, combien de jeunes ont découvert l'amour de Dieu, l'ont aimé et servi quelque temps, puis ont tout laissé tomber… Jusqu'au jour où, souvent, ils le retrouvent, dans une foi renouvelée, majeure. Une bonne crise de foi, ça ne fait pas de mal…!

Hélas, nous nous faisons trop souvent de fausses images de Dieu. Combien ne rejettent-ils pas l'Ancien Testament, y trouvant un Dieu implacable et dur ? Or, c'est tout le contraire : c'est déjà le Dieu de Jésus-Christ, se laissant peu à peu révéler et connaître, mais perçu par les Israélites dans leur culture et leur langage. Tout est affaire d'interprétation. Voyez par exemple le mot hébreu « ijjéka », « où es-tu ? », quand « l'Eternel parcourt le jardin dans la brise du soir », à la recherche de sa créature perdue et divisée. Le plus souvent, on en fait un cri de reproche terrible, comme les parents devant leur enfant qui vient de faire sous leurs yeux une grosse bêtise : « Qu'est-ce que t'as fait ? », alors qu'ils le savent très bien ! C'est l'attitude de l'homme et de la femme qui se cachent loin de Dieu et l'un de l'autre (c'est le symbole de ce vêtement élémentaire). Mais de cette interpellation divine, on peut faire au contraire un cri d'amour, presque désespéré, suppliant. De plus, on pense en général que les malédictions qui suivent s'adressent à tous les personnages, alors qu'ils ne sont que pour le serpent et pour la terre ! On croit aussi qu'il y a une liste (non exhaustive !) de punitions terribles, alors que Dieu ne fait qu'informer sa créature des conséquences de sa désobéissance : le travail qui devient peine, l'amour …domination, l'enfantement …pénible. Mais n'est-ce pas extraordinaire que l'être humain puisse continuer à enfanter, à aimer, à travailler ? Le pouvoir du serpent est mesuré, canalisé. L'homme est revêtu par l'Eternel, premier grand couturier, de vêtements protecteurs ! La vie humaine est limitée ; sinon, elle deviendrait insupportable : la mort, « retour à la poussière », est une sorte de délivrance !

Bien sûr, il faut éclairer tous ces textes par la Bonne Nouvelle, l'Evangile de la résurrection, du pardon, de l'amour renouvelé : par Jésus-Christ ! Jésus, lui, est « le nouvel Adam », écrira l'apôtre Paul, le nouvel homme, en fait l'homme véritable, tel que Dieu le veut en créant. Il est resté fidèle et soumis à son Père, tout en étant totalement libre et souverain ! Mais lui aussi a souffert, lui aussi est retourné à la poussière, même si ce n'est que quelques heures ! C'est lui « le chemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père que par moi », disait-il ; il nous ouvre de nouveau, par sa résurrection, l'accès au Père, à l'arbre de vie, à l'Eden. C'est lui qui nous dit la Parole de vérité, par opposition au serpent « menteur depuis le commencement », disait-il. C'est lui qui nous fait re-naître à une vie véritable, pleine, que l'Evangile qualifie d'éternelle : c'est l'activation en nous de la dimension spirituelle de la vie, par l'Esprit Saint.

Alors, chers amis, quand nous nous tournons vers lui, comme les Hébreux au désert vers le serpent d'airain, nous nous retrouvons… en Eden ! Quand nous prions, quand nous méditons la Parole de Dieu, quand nous servons le prochain en son Nom, quand nous nous retrouvons au culte, nous sommes …en Eden. Ce n'est pas un paradis perdu retrouvé, c'est notre vie humaine et sociale, transfigurée par la présence du Ressuscité ! Il n'est pas perdu, l'Eden, il est là ! Jésus en est « la Porte » ! Envoyons au diable tous les serpents tapageurs ou insidieux et laissons-nous transformer par le Christ ! Notre environnement en sera, lui aussi, un peu changé ! Car ce n'est pas une évasion, c'est un engagement à témoigner et servir ici et maintenant.

Amen.