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Genèse 15 v 1-21 (Didier Crouzet)
Texte : Genèse 15/1-21
Genre : Prédication Auteur : Didier CROUZET Source : Culte pour le 07.03.2004 à Grenoble (38) ; texte trouvé sur le site de l’Eglise réformée de Grenoble. Abraham, l’ancêtre des croyants Si l’on devait représenter le judaïsme, le christianisme et l’islam par un dessin, on pourrait faire un arbre : ces trois religions monothéistes seraient des branches de l’arbre, chacune ayant grandi à sa façon. Elles seraient issues du même tronc, elles partageraient les mêmes racines. Dans la Bible, une figure symbolise cette origine commune : Abraham, surnommé parfois le père des croyants. J’aimerais ce matin méditer avec vous sur la foi d’Abraham, une foi que partagent les croyants juifs, chrétiens et musulmans, une foi qui repose sur la promesse d’une terre ouverte à tous les peuples. 1. La foi d’Abraham. Ce thème mériterait à lui seul plusieurs prédications ! Je voudrais simplement en pointer quelques traits. D’abord, la foi d’Abraham naît d’un manque. Lorsqu’Abraham dialogue avec Dieu dans le passage de la Genèse que nous avons entendu, il a plus de soixante-quinze ans, et il n’a toujours pas d’enfant. "J’avance tout nu", dit littéralement Abraham, c’est-à-dire démuni de ce qui est pour lui l’essentiel, une descendance. Sa foi naîtra de la promesse de Dieu de combler ce manque. Si l’on possède tout, si l’on n’a besoin de rien, la foi n’est pas nécessaire. L’homme qui se croit complet se suffit à lui-même. Pour croire, il faut avoir pris conscience de ses manques. Abraham reconnaît que tout seul, il n’est pas complet, il lui manque quelque chose. Il sait qu’il a besoin d’un Autre pour combler son manque. La foi ne résulte pas d’une quelconque faiblesse, elle est le fruit de l’humilité et de la lucidité. Ensuite, la foi est confiance. Et il en faut pour espérer avoir des enfants à soixante-quinze ans ! Si l’on est un homme en bonne santé, passe encore, mais avec une femme du même âge, là c’est plus problématique ! Il faut donc une bonne dose de confiance à Abraham pour croire en la promesse de Dieu. Cette confiance, elle ne se commande pas. Elle se ressent ou elle ne se ressent pas. Pourquoi a-t-on confiance en telle personne et pas en telle autre ? Parce qu’elle présente bien ? Parce qu’elle est aimable et souriante ? Mais Dieu, on ne le voit pas. Alors comment peut-on avoir confiance en lui ? A cause de sa parole. Parole entendue en songe comme Abraham, parole lue dans les livres de la Bible, parole transmise par les croyants. Abraham fait confiance à Dieu parce qu’il sent que sa parole est vraie. Pas de langue de bois, pas de promesse fumeuse, pas de parole en l’air : Dieu inspire confiance parce qu’il parle vrai. Parce qu’il dit vrai sur la condition humaine et sur l’avenir du monde. Croire, pour Abraham, c’est avoir confiance en la parole de Dieu qui dit vrai. La foi est aussi une mise en marche. Lorsqu’Abraham a cette vision, il a déjà quitté son pays depuis un moment. "Abraham partit comme le Seigneur le lui avait dit" (Genèse 12/4). Il est parti de Mésopotamie, a traversé le désert, est arrivé en Canaan. Il est descendu en Egypte, remonté vers le Néguev. Abraham n’arrête pas de marcher. Il est dans le mouvement, et sans doute sa foi est-elle indissociable de ce mouvement. Ainsi, il fait l’expérience d’un Dieu qui l’accompagne, qui s’adapte aux situations. Ainsi Abraham donne-t-il l’image d’un croyant dont la foi évolue, qui avance avec des questions, et qui trouve ses réponses dans le mouvement. Or, qui dit mouvement, dit attitude, posture particulière. Nous touchons là au cœur de la foi d’Abraham. La foi, c’est finalement avoir une attitude juste devant Dieu, c’est se trouver à sa juste place devant lui. Le verset qui exprime cela suit immédiatement la promesse d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles : "Abraham eut foi dans le Seigneur, et pour cela le Seigneur le considéra comme juste" (verset 6). Phrase essentielle sur laquelle Paul et Luther fonderont leur théologie, mais difficile à traduire. Car les termes "juste" et "justice" ont, en hébreu, la langue de l’Ancien Testament, un sens bien plus riche qu’en français. Etre juste, ce n’est pas seulement être équitable, bien juger. Etre juste n’est pas seulement une position intellectuelle. La justice n’est pas non plus une norme idéale et absolue qui se place au-dessus de l’homme. La "justice" de l’Ancien Testament concerne bien plutôt le comportement, l’attitude, l’action, la conduite. Elle relève de l’éthique et de la relation plus que de la réflexion. Etre juste, c’est vivre comme Dieu le demande. Or, ici Dieu fait une offre à Abraham (une descendance), et il attend la réponse. Dieu est en demande d’adhésion, d’alliance, de reconnaissance, de confiance de la part d’Abraham. Abraham lui accorde cette confiance, qui va réorienter sa vie toute entière : par conséquent, il est juste. Il se trouve avec Dieu à sa juste place. Dès lors, Dieu le considèrera comme un partenaire à part entière. La cérémonie qui suivra (les animaux coupés en deux et le feu) signera formellement l’alliance entre Abraham et Dieu. Et un peu plus tard, le nom d’Abraham sera légèrement modifié, passant d’ "Abram" à "Abraham", qui signifie "père de la multitude". La foi d’Abraham, c’est donc une juste attitude devant Dieu qui se décline en trois postures fondamentales : l’humilité qui permet de reconnaître ses manques, la confiance qui reconnaît que Dieu dit vrai, la mise en marche qui manifeste que la foi change la vie. C’est cette foi-là qui fait d’Abraham le père des croyants. Des croyants juifs, des croyants chrétiens, des croyants musulmans. 2. Abraham, la figure du croyant monothéiste. La foi d’Abraham inspire, en effet, les croyants des trois monothéismes. Reprenons ses différents aspects. La foi comme expression de l’humilité du croyant. C’est vrai chez les Juifs, pour qui Dieu reste l’inconnaissable, celui dont le nom ne se prononce pas. Avec ce Dieu qui n’a ni forme ni nom, le croyant entretient une relation d’humble obéissance à travers le respect des commandements. La kippa, que les hommes juifs portent sur la tête, est le signe de leur soumission à Dieu. Chez les chrétiens, l’humilité est aussi une donnée fondamentale de la foi. Pour que la grâce de Dieu soit pleinement efficace, le croyant doit reconnaître son état d’humble pécheur. Il doit prendre conscience qu’avec ses seuls moyens, il n’arrivera jamais à se mettre en règle avec Dieu. Il doit reconnaître ses manques et se tourner vers Dieu, qui lui offre sa grâce et le relève. Chez les musulmans aussi, l’humilité est essentielle : le terme "islam" signifie "soumission à la volonté de Dieu". Pour le Coran comme pour la Bible, Dieu est unique et incomparable, il est le "Tout autre". Pour les croyants juifs, chrétiens, musulmans, toute créature est à nu devant Dieu, et l’homme n’a pas de prise sur Dieu. La foi, comme expression de la confiance. Les trois monothéismes affirment que Dieu est le créateur et le maître de l’Histoire. Il est le juge souverain et pourtant miséricordieux. Il guide la vie des croyants : ceux-ci, s’ils font confiance à Dieu, s’ils suivent la voie qu’il leur propose, ont toutes les chances d’être heureux. La foi comme mise en marche. Qui mieux que les Juifs portent dans leur foi cette expérience du mouvement ? D’exode en exil, de voyages en migrations, volontaires ou forcées, le peuple juif sait que la foi se vit en marchant, qu’elle s’élabore au gré des déplacements. Les chrétiens prolongent cette expérience, stimulés par la consigne de porter témoignage laissée par Jésus à ses disciples. De déplacement, il est aussi question dans l’islam. Le pèlerinage à La Mecque est un des cinq piliers de l’Islam, et il est toujours très impressionnant de voir les fidèles marcher autour de la kaaba. Quelle plus belle image pour les croyants des trois religions monothéistes que celle du pèlerin ? Juifs, chrétiens, musulmans, unis dans une même mise en marche, dans un même mouvement, pour mieux vivre leur foi et partager la paix qu’elle donne. Ce bref tour d’horizon montre assez que tous ces croyants sont issus de la même racine : Abraham. Abraham, que les Juifs, les chrétiens, les musulmans reconnaissent comme leur ancêtre spirituel. Abraham, dont le Dieu est vénéré par les Juifs, les chrétiens, les musulmans comme leur Dieu. Abraham, dont la promesse qu’il a reçue de Dieu s’adresse du même coup à tous ses descendants, juifs, chrétiens, musulmans, en particulier la promesse d’une terre. 3. Abraham, le dépositaire de la promesse d’une terre à partager. "C’est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d’Egypte au grand fleuve d’Euphrate" : telle est la conclusion de l’alliance que Dieu fait avec Abraham. D’un point de vue spirituel, qui sont les descendants d’Abraham, sinon les croyants juifs, chrétiens, et musulmans ? D’un point de vue ethnique, qui sont les descendants d’Abraham, sinon les peuples sémites, juifs et arabes ? L’alliance faite avec Abraham inclut donc tous les croyants monothéistes et tous les peuples qui habitent cette région du Proche Orient. Mais, plus encore, elle inclut le monde entier : "En toi seront bénies toutes les familles de la terre" : telle est la promesse que Dieu fait à Abraham lorsqu’il part de Mésopotamie. Ainsi, pas d’exclusion dans cette alliance : le pays que Dieu promet à Abraham est destiné à accueillir tous les peuples. La promesse de cette terre n’implique pas l’expulsion des autres peuples qui y vivent, mais leur intégration. Il est vrai qu’il existe dans la Bible des textes qui présentent une vision de la terre beaucoup plus exclusive : des récits de conquête du pays par les armes, le massacre de ses habitants, l’expulsion des non-juifs. Ces récits sont écrits lorsque l’existence du peuple d’Israël est menacé, lorsque les Juifs craignent de disparaître, d’être anéantis, lorsque les Babyloniens les déportent. Il faut alors réaffirmer sa place parmi les nations, et ainsi et surtout réaffirmer la place de Dieu dans le monde. Lorsque le peuple juif craint pour sa survie, il se protège en affirmant la force de son Dieu, il s’enferme dans un discours guerrier, nationaliste, il élève des murs dans ses écrits, et dans sa tête. Il ferme ses frontières et il s’isole. Mais cette attitude n’a qu’un temps. Elle ne peut être que provisoire. La destinée du peuple d’Israël, telle qu’elle est exprimée dans la Bible, n’est pas de s’isoler du reste du monde, mais de s’ouvrir aux peuples du monde, et de partager la terre. Le projet de Dieu pour cette terre du Proche Orient, c’est d’être le lieu de la réconciliation. Le projet de Dieu pour les Juifs, c’est d’être les facteurs de cette réconciliation universelle. C’est cela que symbolise Abraham. Celui-ci, comme le peuple juif, n’est pas choisi parce qu’il est meilleur qu’un autre, mais parce qu’il faut à Dieu un ambassadeur de sa paix, comme il choisira Jésus pour être ambassadeur de sa grâce universelle. Le peuple d’Israël, comme le Christ, n’a pas à avoir de volonté propre : ils sont l’un comme l’autre l’instrument de Dieu pour la réconciliation et la bénédiction des nations. Le peuple juif ne sera fidèle à sa vocation spirituelle que s’il continue à transmettre la promesse faite par Dieu à Abraham d’une terre où tous les peuples pourront habiter en paix. Juifs, chrétiens, musulmans, nous sommes cohéritiers de cette promesse, nous sommes inclus dans la même alliance. Nous n’avons rien à craindre les uns des autres, pour autant que nous restions devant Dieu dans une attitude juste : dans l’humilité, la confiance et le mouvement. Notre foi nous rapproche plus que nous ne le croyons. Ainsi l’exprime l’humoriste Pierre Desproges dans la définition qu’il donne du judaïsme : "Religion des Juifs, fondée sur la croyance en un Dieu unique, ce qui la distingue de la religion chrétienne, qui s’appuie sur la foi en un seul Dieu, et plus encore de la religion musulman, résolument monothéiste" (Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, p. 27). Alors, dans nos jugements et dans nos actes, en particulier sur la question difficile du Proche Orient, n’oublions pas notre ancêtre commun Abraham. Qu’il nous inspire. Car il est un canal entre ciel et terre, entre Dieu et l’humanité. En lui coule la paix pour toutes les nations. Amen. Autres textes de la même catégorie
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