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Genèse 14/18-20 Louis Honnay
Texte : Genèse 14/18-20
Genre : Prédication Auteur : Louis HONNAY Source : Prédication pour le 18.06.1995. C'est une bien curieuse histoire que celle de ce Melkisédek, rapportée par ce très court passage de la Genèse. Cet homme est roi de Salem, c'est-à-dire sans doute de Jérusalem. En même temps il est prêtre, selon la coutume antique qui voulait que des rois soient en même temps prêtres. Il apparaît brusquement, on ne sait pas pourquoi. Il disparaît tout aussitôt. Trois versets seulement parlent de lui. Le Psaume 110 y fait allusion, la lettre aux Hébreux le mentionne. On ne sait à peu près rien de lui, sinon qu'il vient trouver Abram. Il bénit Abram, puis il bénit le Dieu très Haut, expression étrange qui peut désigner le Dieu d'Abram, qui sera aussi celui de Jacob et de Jésus. Abram lui donne la dîme, comme cela se fera plus tard en Israël. Melkisédek apporte du pain et du vin ; on ne dit pas ce qu'il en fait. Le pain et le vin, c'est la nourriture et la boisson habituelles. Derrière cet épisode, il y a sans doute un geste cultuel. On offrait au dieu le pain et le vin, la nourriture quotidienne. On peut penser que cette offrande marque à la fois la communication des hommes avec le dieu et la communication des hommes entre eux. -o- Si cette interprétation est juste, on comprend que, du point de vue chrétien, le fait de se nourrir est déjà un acte de foi. Ce qui nous invite à réfléchir sur ce geste de manger. Il faut manger pour vivre. C'est une exigence première. On travaille pour vivre. On dit qu'on gagne sa vie, ce qui veut dire qu'on gagne de l'argent pour s'acheter de quoi manger. Il y a des gens qui perdent leur travail, ils deviennent chômeurs. Quand on est chômeur en fin de droit, on ne peut plus payer un loyer, on n'a plus de domicile. On devient errant, on est obligé de faire la manche, si on veut survivre. Mais, quand les passants ne mettent rien dans la casquette tendue, alors on ne peut même plus manger. Après le travail et le logement, on perd aussi sa nourriture. A propos de la nourriture — comme de tous les biens matériels —, il y a deux positions extrêmes, y compris dans la tradition chrétienne. D'une part, on peut tout centrer sur la nourriture, sur la consommation. On vit pour manger, pour consommer. On consacre une part importante du budget à la consommation. Manger devient le plus important. On donne la première place au physique. Toute l'économie devient une économie de production et de consommation de biens matériels. Du coup, on néglige le côté spirituel, on le méprise, on fait comme s'il n'existait pas. A l'inverse, on peut rejeter tout ce qui est corporel, tout ce qui est matériel. On met au premier rang ce qui est spirituel ou ce qu'on prétend être spirituel. Le mépris du corps vient de la pensée grecque, qui donne toute l'importance à l'esprit et qui croit que le corps n'est que la prison détestable de l'âme. Un courant chrétien veut que l'esprit ait infiniment plus d'importance que la chair. On a connu des moines qui mangeaient le moins possible — une fois par jour, avec des jeûnes fréquents — et qui dormaient le moins possible — deux ou trois heures par nuit. Ils croyaient être plus près de Dieu. Certains chrétiens d'aujourd'hui croient qu'on doit mater son corps et lui accorder le minimum, soi-disant pour s'élever spirituellement. -o- Que dit la Bible de ces deux conceptions opposées ? Les évangiles nous montrent que l'attitude de Jésus est complètement différente. Jésus ne coupe pas la personne en deux. La Bible nous dit que Dieu a créé la personne humaine toute entière. Il l'a créée avec un corps aussi bien qu'avec une intelligence et un esprit. Dans cette perspective, Jésus s'occupe du physique aussi bien que du spirituel. Il donne à manger à des gens qui sont venus l'écouter, mais qui ont oublié d'emporter leur pique-nique. Jésus leur donne du pain, il nourrit le corps, il nourrit physiquement ce corps. A la suite de toute la Bible, Jésus ne méprise pas ce qui est physique. Il ne le rejette pas comme si c'était une horreur. Mais cette affaire des pains multipliés a aussi un second sens. Jésus commence par remercier le Seigneur pour le pain qu'il tient dans ses mains. Comme le font les Juifs observants avant le repas. D'après la tradition juive, quand on remercie Dieu pour le pain au début du repas, on n'a pas à le remercier ensuite pour les autres aliments. Puis Jésus distribue les pains ou plutôt il les fait distribuer, ces pains qui se multiplient à mesure de façon inexplicable et pourtant réelle. Ces deux gestes — la louange et la distribution — sont les gestes de la Cène. Quand nous célébrons la Cène, nous remercions le Seigneur pour le pain et le vin, et puis on les distribue. Le pain et le vin de la Cène, c'est ce qu'on mange et ce qu'on boit tous les jours, du moins quand on ne fait pas partie de la Croix-Bleue. Pain et vin sont des nourritures toutes simples, on les absorbe quotidiennement. Le quotidien apparaît dans le culte, et c'est très bien qu'il y apparaisse, pour marquer que le culte ne se dissocie pas de la vie quotidienne. Dans le pain et le vin de la Cène, nous comprenons que nous sommes en communication avec le Seigneur. Le sens du pain et du vin, c'est de nous dire cette communication — qui devient alors communion — avec le Seigneur. La présence dans le culte de ces deux aliments nous dit qu'il est aussi indispensable de faire confiance à Dieu que de se nourrir physiquement. On ne peut se passer ni de l'un ni de l'autre, si on veut être une personne humaine complète. Il faut les deux pour que la vie soit normale, pour qu'elle soit équilibrée, pour qu'elle soit complète. Si on supprime l'une des deux dimensions, on mutile la personne, on lui enlève l'un de ses côtés, on casse la vie, il ne reste plus que des handicapés, qui le resteront peut-être, hélas ! à vie. -o- Il faut ces deux dimensions, il faut ces deux types de nourriture, tout simplement parce que la personne humaine est ainsi faite qu'elle ne peut se passer ni de l'une ni de l'autre. Si on néglige le côté spirituel, on se prive de la relation avec Dieu, qui est vitale. Si on néglige le côté matériel, on fait comme si Dieu ne nous avait pas donné un corps, on rejette une partie de sa création. Dans les deux cas, on se détruit. C'est ce qui arrive dans le monde moderne. Nous l'avons déjà remarqué, l'économie tient une très grande place. Les programmes des partis politiques, les programmes des gouvernements, concernent surtout et primordialement l'économie. Ils se fixent sur des problèmes de production, de distribution et de salaires. On fait comme s'il suffisait d'une économie bien rodée, améliorée, rentable, pour que tout le monde soit heureux. On cherche l'efficacité, on cherche un travail mieux organisé, en se persuadant qu'on va faire le bonheur des gens, en leur faisant croire qu'on va y arriver. Mais cette insistance sur l'économie a comme conséquence une perte de substance de la personne. On crée un vide mental, un vide de sens, qui va chercher à se combler. On va chercher n'importe où la compensation. Les extrémismes politiques ou religieux s'expliquent en partie par ce manque de perspectives, ce manque de sens. On est prêt à mordre à n'importe quel programme, pourvu qu'il propose un semblant de spirituel, un idéal quelconque, qui va fixer la pensée et satisfaire en apparence le désir d'autre chose que le matériel. Et tant pis si ce programme prévoit l'exclusion et la mort de centaines de personnes. L'idéal se nourrit de cadavres. On a reproché à la construction européenne de trop rester sur le plan économique. On a critiqué l'Europe des marchands. On sait comment organiser l'économie de l'Europe, on s'efforce d'harmoniser les économies des différents pays et leurs systèmes de protection sociale, on va vers une monnaie unique. Tout cela est certainement indispensable. Mais c'est unilatéral. On risque d'oublier le côté humain, culturel, et surtout spirituel, des Européens. On se doit de réagir contre cette invasion du matériel, contre cette insistance sur le côté exclusivement matériel de la pensée et de la politique. Certains chrétiens s'y emploient. En ce qui concerne l'Europe, on sait qu'il existe un organisme qui s'appelle la Commission Oecuménique Européenne pour Eglise et Société auprès des institutions européennes. Le secrétaire exécutif en est le pasteur français Gérard Merminod (*). Sa mission consiste à rappeler que, derrière l'économie et le commerce, il y a aussi l'humain, et qu'en plus de la dimension matérielle, il y a aussi une dimension spirituelle. Les églises ont quelque chose à dire dans le processus de la construction européenne. Elles doivent rappeler qu'on doit absolument tenir le plus grand compte de tous les aspects de l'homme ; sinon, on va vers une distorsion qui serait finalement désastreuse pour l'Europe entière. -o- C'est très bien qu'il existe des organismes chrétiens pour témoigner de ces réalités essentielles. Mais nous ne devons pas nous décharger sur des commissions et sur des organismes officiels, même si ce sont des organismes chrétiens. Nous avons aussi à prendre nos responsabilités dans cette affaire. Nous avons des responsabilités vis-à-vis de nous-mêmes. Nous ne devons négliger aucun des aspects de notre personne. Si nous mangeons tout naturellement, si nous nous préoccupons de nourrir notre famille — ce qui est normal et indispensable —, nous avons aussi à recevoir la nourriture de la Parole de Dieu. Nous ne devons pas priver nos enfants et nos jeunes de cette nourriture, qui fera d'eux des hommes et des femmes réellement humains. Nous avons aussi à être témoins dans la société de cette exigence d'équilibre. Nous avons à protester, quand on veut réduire l'individu à sa seule dimension physique. Dans une société qui se matérialise de plus en plus, il importe de rappeler que l'homme n'est pas seulement un moteur, mais qu'il a également une vocation à remplir. Amen ! (*) Le pasteur Merminod est décédé il y a quelques années, et je ne sais pas par qui il a été remplacé ; pas forcément d’ailleurs par un pasteur français (note de P. Muller). Autres lectures : 1 Corinthiens 11/23-26 Luc 9/10-17 Cantiques : * Psaume 119/1 à 3 Heureux * NCTC 283/1 à 3 C’est toi, Jésus, qui as fondé ou LP 194/1, 2, 5 Ta Parole, Seigneur, est ma force * NCTC 288/1 à 3 Toujours tu es présent, Seigneur ou ARC 629/1 à 3 Ne laisse pas ma foi ou ARC 181/1 & 2 Cherchez d’abord Autres textes de la même catégorie
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