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Galates 6 v 14-18 (Pierre BONNARD)



Texte : Galates 6/14-18
Genre : Commentaire biblique
Auteur : Pierre BONNARD
Source : L’épître de saint Paul aux Galates, commentaire du Nouveau Testament, IX. Dela- chaux & Niestlé, 1953 (1972) (p. 129-132).



(14) A la vanité de ses adversaires, Paul n'oppose pas le modèle d'une existence sans gloire, sans joie ni assurance ; il lui oppose une autre gloire, fondée sur la croix de Jésus-Christ (èn sarki — èn tô staurô). — Mê génoito (avec l'infinitif seulement ici dans le Nouveau Testament) n'exprime pas seulement un souhait, mais une prière en même temps qu'une décision intérieure passionnée : il ne saurait être question, pour moi, de mettre mon assurance ailleurs que dans la croix de Jésus-Christ ! — Dans ces mots, Paul résume tout ce qui le sépare des légalistes ; deux mondes s'affrontent ici qui resteront toujours irréductibles l'un à l'autre ; le monde de l'homme en ce qu'il a de plus élevé, ses besoins et ses performances religieuses, et le monde de Dieu où l'homme, d'abord, doit se soumettre au NON radical de la croix pour ne plus vivre que dans la reconnaissance joyeuse du salut accompli gratuitement et définitivement en Jésus-Christ (cf. 1 Corinthiens 15/31 et 2 Corinthiens 11/16 à 12/10 où Paul a donné à ce thème de la gloriole religieuse opposée à la vraie gloire du chrétien des développements remarquables de précision autobiographique et théologique). — Les mots di' où = par laquelle se rapportent à la croix ; la croix fut, une fois pour toutes, l'instrument de condamnation du monde et de l'égoïsme spirituel. Paul ne décrit pas une expérience psychologique intérieure, mais un fait objectif auquel il se soumet par la foi. Ce monde qui a été et qui reste crucifié pour Paul (estaurôtai), c'est l'ensemble des possibilités morales et spirituelles de l'homme naturel ou charnel, possibilités « liquidées » à la croix. Rien de ce que l'homme est ou possède (en lui et autour de lui) ne saurait maintenant être pris en considération en vue du salut. Cela ne signifie pas seulement la fin des appuis extérieurs à l'homme (loi, tradition religieuse ou ecclésiastique), mais la fin de toute velléité humaine d'avoir recours à ces appuis, la condamnation de ce MOI religieux (kagô) qui tend toujours à s'assurer des appuis « mondains » devant Dieu.

(15) Après le saisissant résumé de la position personnelle de l'apôtre au v. 14, le v. 15 en apporte une confirmation. Confirmation d'abord négative, polémique ; l'apôtre commence par rejeter toute doctrine qui ferait de la circoncision ou de l'incirconcision le fait décisif de la vie chrétienne ; cet accent négatif correspond tout à fait au ton général de l'épître ; il caractérisait déjà le sommaire du v. 14 où il importait, avant toute chose, de ne pas se glorifier. — Etre quelque chose (ti estin), c'est être quelque chose devant Dieu, c'est pouvoir subsister devant son jugement ; Paul n'esquisse pas ici une échelle de valeurs religieuses ; il ne fait pas de subtiles distinctions entre ce qui a plus ou moins d'importance ; il affirme que rien n'est décisif, pour le salut, si ce n'est d'être une nouvelle créature. — On ne saurait trop remarquer que l'apôtre, dans son combat contre l'idéologie légaliste de la circoncision, ne fait pas la moindre place à une idéologie inverse de l'incirconcision (akrobustia, Romains 2/25-27, 3/30, 4/9-12 ; Galates 2/7, 5/6) ; il les tient l'une et l'autre pour indifférentes au salut ; circoncis lui-même, il a fait circoncire Timothée ; et s'il est parti en guerre contre les tenants de la circoncision, c'est uniquement parce qu'ils en faisaient l'élément décisif de l'accession au salut, la « gloire » du chrétien. L'incirconcision ne saurait devenir un nouveau capital religieux, une nouvelle gloire. — Le verset ressemble beaucoup à 5/6 (d'où les nombreuses adjonctions des copistes dans le sens de 5/6) ; mais, au lieu de la « foi active par l'amour », il introduit, comme définition de l'existence chrétienne, le terme de « nouvelle créature » ; cette dernière expression ne se retrouve, chez Paul, que dans 2 Corinthiens 5/17 ; le substantif ktisis n'y désigne pas l'acte même de la création du monde par Dieu (Romains 1/20, etc…) ni l'ensemble du monde créé (Romains 8/19 & 21 ; Colossiens 1/23, etc…), mais la créature nouvelle dont toute l'existence a surgi de l'acte souverain de Dieu en Jésus-Christ. Par la soumission de la foi et de l'amour à cette nouvelle parole créatrice de Dieu (2 Corinthiens 5/17), l'homme n'est pas transformé, divinisé ou moralement amélioré ; il est d'abord condamné puis créé à nouveau. Cette nouveauté est eschatologique ; elle appartient, dans ce monde, à la réalité du monde qui vient ; il ne s'agit ni d'un renouvellement ni d'une restauration de la créature originelle, mais d'une existence toute nouvelle maintenue par l'Esprit dans l'attente de son accomplissement à venir.

(16) L'apôtre a conscience d'avoir énoncé, aux v. 14 et 15, la règle de la vie chrétienne ; mais prenons garde ; cette règle ne concerne pas seulement les conséquences de l'acte initial de la foi, mais l'acte de foi en tant qu'il constitue à tout instant l'existence chrétienne ; ce n'est ni une règle d'approfondissement spirituel ni une règle de morale chrétienne, mais la norme de toute vie en Christ, aussi bien dans son développement que dans son origine. — Le mot kanôn (2 Corinthiens 10/13 & 15-16 ; cf. Philippiens 3/16) est donc pris ici dans un sens très fort de règle normative, de principe fondamental. Remarquons-le encore une fois : la règle de l'existence chrétienne est d'abord négative ; il s'agit de ne pas donner de l'importance à des choses (pratiques religieuses, morales, ecclésiastiques, etc…) qui n'en ont pas devant Dieu. Car leur accorder cette importance, c'est déjà se détourner de Jésus-Christ, seule parole créatrice de Dieu. — Le verbe stoichéô (Romains 4/12 ; Philippiens 3/16 ; cf. ad Galates 5/25) décrit ici la marche du chrétien, non point d'abord dans un sens moral (sa conduite), mais dans son orientation fondamentale. Il s'agit de vivre et de mourir en n'écoutant que le jugement d'amour de Dieu accompli en Jésus-Christ. — Cette paix est comprise au sens vétéro-testamentaire : tous les biens, tant spirituels que matériels, qui découlent, pour le peuple élu, de la miséricorde agissante (éleos) de Dieu. Paul ne fait pas de distinction, parmi les croyants, entre ceux qui « suivent la règle » et l'Israël de Dieu ; ceux qui suivent cette règle constituent maintenant le peuple élu, l'Israël de la nouvelle alliance. C'est certainement une erreur que de limiter l'Israël de Dieu, ici, aux judéo-chrétiens (ainsi Zahn, Burton). — Il ne s'agit, dans ces mots, ni d'un souhait de l'apôtre (ainsi Lagrange) ni d'une simple prière, mais d'une bénédiction apostolique autorisée. Cette bénédiction, dont certains éléments viennent directement de la piété juive, revêt un caractère d'avertissement solennel exprimé dans 16a et l'interruption énigmatique du v. 17 ; elle s'achèvera, sur un ton plus détendu et dans une forme plus régulière, au v. 18.

(17) Le v. 17 interrompt la bénédiction finale et donne un caractère très personnel aux derniers mots de l'épître ; il fait toucher du doigt la blessure personnelle infligée à l'apôtre par la volte-face de ses églises de Galatie. — Tou loipou n'a pas le même sens que to loipon (v. CNT ad Philippiens 3/1) ou loipon seul (2 Corinthiens 13/11, enfin, en conclusion) ; il signifie plutôt à l'avenir, désormais. — L'apôtre emploie souvent le substantif kopos pour parler des travaux, des fatigues et des souffrances de son apostolat (2 Corinthiens 11/27 ; 1 Thessaloniciens 2/9 ; 2 Thessaloniciens 3/8 ; 1 Thessaloniciens 3/5; 2 Corinthiens 6/5, 10/15, 11/23 ; cf. ad Galates 4/11) ; avec le verbe parechô, ce mot se retrouve dans Marc 14/6 et parallèles, et dans Luc 11/7, 18/5 ; dans ces divers textes pauliniens, il ne désigne pas une souffrance ou une blessure morale, mais un labeur pénible pour l'édification des églises ; Paul demande aux Galates de ne plus lui occasionner, à l'avenir, de nouvelles inquiétudes nécessitant des interventions pénibles et douloureuses. — Mais que sont ces stigmates (stigmata) de Jésus que l'apôtre porte (bastazô) en son corps ? Le mot n'apparaît qu'ici dans le Nouveau Testament ; il désignait alors les marques de tous genres (lettres, tatouages, marques au fer rouge) qui rappelaient l'appartenance d'un esclave à son maître, d'un initié à son culte ou son dieu, etc… A l'idée d'appartenance s'ajoutait celle de la menace : toucher à l'esclave ou à l'adepte de tel culte, c'était encourir la vengeance de son maître ou de son dieu. L'apôtre veut dire, d'abord, qu'il appartient à Jésus-Christ, d'où le respect qui lui est dû et l'autorité qu'on doit lui reconnaître. Ces marques de Jésus sont probablement les traces des blessures et des mauvais traitements reçus au service de Jésus-Christ (2 Corinthiens 11/23ss), encore que le génitif tou ‘Iêsou soit assez étrange ici, car Paul précise qu'il les porte en son corps (cf. 2 Corinthiens 4/10ss).

(18) Amorcée au v. 16, interrompue par le v. 17, la bénédiction apostolique s'achève au v. 18 en termes tout à fait traditionnels ; on n'y trouve plus trace de l'inquiétude de l'apôtre. — Cette grâce (charis) du Seigneur Jésus-Christ n'est pas la grâce de la justification gratuite (ce qui serait une allusion au thème principal de l'épître, ainsi Luther) ni la grâce intérieure et transformante de l'Esprit, mais la faveur toute puissante de Dieu à l'égard de son peuple. Paul n'exprime pas seulement un vœu ou une prière personnelle ; il invoque la bénédiction de Jésus-Christ sur les églises de Galatie avec l'autorité apostolique qui lui a été conférée. — Comme dans Philippiens 4/23, 2 Timothée 4/22 et Philémon 25, la bénédiction fait mention de l'esprit des correspondants, c'est-à-dire de leur être le plus personnel ; cette acception anthropologique du mot esprit n'est pas celle qui se rencontre communément chez Paul ; il l'a sans doute reçue de l'usage liturgique de l'Eglise naissante, qui la tenait de la synagogue. — Le mot frère ne se rencontre pas dans les autres bénédictions épistolaires pauliniennes (cf. Ephésiens 6/23) ; il ne rappelle pas tant « l'amour et la joie vécus ensemble » par l'apôtre et ses correspondants (ainsi Schlier, Oepke, etc…) que le sérieux de la dispute engagée entre l'apôtre et les églises de Galatie. Tous les membres de ces églises sont encore, pour l'apôtre, des frères en la foi. Tout au long de sa lettre, il s'est adressé à eux comme tels. Il n'a prononcé l’anathème que contre les agitateurs légalistes, qui n'étaient pas des membres des églises de Galatie (cf. ad 1/8).



Les notes de bas de page et les notes complémentaires (en fin de volume) n’ont pas été reproduites ici ; on se reportera utilement au texte d’origine.




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