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Galates 2 v 16 - 21 (Bernard Picinbono)
http://ervc.free.fr/ ER Vallée de Chevreuse
La Réforme se serait-elle trompée ? Palaiseau, 30 octobre 2005 Pour voir la liste des autres prédications disponibles, suivez le guide ... Pour écouter les liturgies, suivez la musique Lectures : · Psaume 3 · Esaïe 51/5-8 · Matt. 9/18-22 · Galates 2/14-21 Question bien étrange dans une église issue de la Réforme et question peut-être inconvenante en ce dimanche dit dimanche de la réformation où l’on devrait au contraire célébrer les bienfaits du mouvement dont nous sommes les héritiers. Dimanche de la réformation car c’est le 31 octobre 1517 que Luther a affiché sur les portes de l’église de Wittenberg ses fameuses 95 thèses et l’on considère souvent que cette date est le début de la Réforme, même si un mouvement aussi profond et complexe n’a sans doute pas de date de naissance précise. Sous forme très résumée on dit que la Réforme repose sur deux piliers : l’écriture seule et la grâce seule. Il y a quelques années, toujours en raison des vacances de la Toussaint, j’avais prêché sur le thème de l’écriture seule. C’est le second thème que je souhaiterais aborder aujourd’hui en posant d’emblée la question suivante : l’interprétation courante de ce second principe de la Réforme n’est-elle pas en contradiction avec le premier ? Pour préciser cette question remontons à Luther et aux fameuses 95 thèses. Ce texte s’inscrit dans la querelle des indulgences avec l’idée que l’on peut dans une certaine mesure acheter son salut. Les prédicateurs des indulgences utilisaient souvent une sorte de litanie, parfois chantée qui disait : « Sitôt que dans le tronc l’argent résonne, du purgatoire brûlant l’âme s’envole. » Luther ne pouvait que réagir avec force contre cette pratique à partir de son étude et de sa méditation de l’Épître aux Romains. Mais ce qui étonne c’est que sa réaction se fait à l’intérieur du cadre de la polémique. Ainsi dans ses 95 thèses il y en au moins une dizaine discutant du purgatoire. Par exemple à l’affirmation précédente la thèse 27 répond : « Ils prêchent des inventions humaines ceux qui prétendent qu’aussitôt que l’argent résonne dans leur caisse, l’âme s’envole du purgatoire. » Il ajoute dans la thèse 22 : « Car le Pape ne saurait remettre aux âmes du purgatoire d’autres peines que celles qu’elles auraient dû souffrir dans cette vie en raison des canons. » L’attitude cohérente et fidèle au premier principe de la Réforme eût été de dire que l’enfer, le purgatoire et le paradis tels qu’ils sont conçus à cette époque n’ont aucun fondement biblique. Mais ces notions venaient de loin et dans une certaine mesure Luther les trouvait partiellement dans la théologie de Saint Augustin qu’il méditait aussi profondément. Dans sa lutte contre les pélagiens sur la place des oeuvres dans le salut personnel et éternel Augustin fut l’inventeur de la prédestination, doctrine poussée à l’extrême par Calvin. Or toutes ces questions de la relation entre l’action de l’homme et le salut éternel sont aussi insolubles que celles posées par l’existence du mal face à un Dieu déclaré « tout puissant ». D’ailleurs l’église du temps d’Augustin l’avait pressenti en se gardant d’adopter intégralement toutes ses thèses. C’est ce qu’indique l’historien Henri Marrou, grand spécialiste d’Augustin, lorsqu’il écrit : « en maintenant une zone d’indétermination autour de ces problèmes si difficiles et, à l’échelle humaine, probablement insolubles, l’orthodoxie a bien précisé que sa position s’établissait notablement en deçà de l’extrémisme augustinien dont le système propre n’a jamais paru totalement acceptable. » Calvin, le défenseur de la prédestination la plus rigoureuse, l’a bien pressenti quand il dit qu’il ne faut pas malgré tout vouloir approfondir ce mystère, indiquant ainsi qu’une théologie trop rigoureuse et affirmative ne peut décrire la complexité de l’expérience du salut et de la réconciliation. Plus proche de nous nous lisons dans la confession de foi de l’église réformée de France : « elle proclame devant la déchéance de l’homme le salut par grâce par le moyen de la foi en Jésus-Christ. » En écoutant ce texte et en se remémorant les thèses de la Réforme on pense évidemment au salut éternel et personnel dont ont parlé les réformateurs et aussi l’église catholique. Mais voilà : est-ce que tout ceci est réellement biblique et en cohérence avec le principe de l’écriture seule ? Pour le vérifier il faut reprendre avec patience notre Bible et y chercher non pas des versets tout faits qui renforcent une thèse mais les sens des mots et leur relation avec la compréhension actuelle. Commençons par l’idée de salut, avec les mots voisins de sauver et de sauveur, tous issus de la racine hébraïque yacha. On commence par noter avec surprise que ces mots sont pratiquement absents de la Tora. Par ce terme il ne faut pas entendre la loi juive mais l’ensemble des cinq premiers livres de l’Ancien Testament, encore dénommés le Pentateuque. Comme nous le disait récemment le rabbin Haddad, la Tora est pour les juifs le fondement de toute la Bible hébraïque. Tous les autres textes sont, dans une certaine mesure, des commentaires à partir de ce fondement et la Tora est lue intégralement chaque année dans les offices du Shabbat. Par contre, c’est dans ces commentaires, et principalement dans le livre d’Esaïe ou dans les Psaumes, que l’on trouve les mots liés au salut. Dans ces textes il n’est jamais question d’un salut éternel et personnel. Le salut est lié à des situations historiques bien concrètes. Ainsi dans le Psaume 3 que nous avons lu il s’agit de la fuite de David devant son fils Absalon alors que dans la plupart des autres textes il s’agit de l’exil à Babylone. On peut dès lors faire trois remarques. Tout d’abord le salut n’est jamais personnel mais concerne un peuple, au besoin à travers son roi David. Ensuite même quand il est question d’éternité il ne s’agit pas de la fin des temps ou du jugement dernier. « Ma justice est là pour toujours et mon salut de génération en génération » dit le prophète Esaïe (51/7). Enfin, et nous y reviendrons longuement, le salut est intimement lié à la justice. Ce caractère actuel et concret du salut se retrouve lorsqu’il est question du Sauveur. Ainsi le chapitre 43 d’Esaïe commence par « Ne crains pas car je t’ai racheté. Je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, à travers les fleuves ils ne te submergeront pas, ..., car moi le Seigneur je suis ton Dieu, le Saint d’Israël, ton sauveur ». La même situation se retrouve dans les évangiles. Sans doute le nom de Jésus provient de iacha, et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté l’ange dit à Joseph (Matt. 1/21) « Elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Il y a bien continuité avec l’Ancien Testament dans l’annonce du salut d’un peuple et non d’un individu particulier. On retrouve exactement les mêmes idées dans les prophéties de Zacharie et la déclaration de Siméon relatées par Luc. De plus la réalité d’un salut actuel et qui ne renvoie pas à la fin des temps est permanente dans les évangiles. Ainsi dans le texte de Matthieu que nous avons lu la femme certes souffre depuis douze ans mais la phrase « ta foi t’a sauvée » a une action immédiate et concrète. Alors direz-vous c’est chez Paul que nous allons trouver largement développée l’idée du salut par la grâce, l’un des piliers de la Réforme. Il n’en est rien. Les grands textes pauliniens auxquels on se réfère n’en parlent pas et le mot salut est par exemple pratiquement inexistant dans l’épître aux Galates. Ainsi dans le texte célèbre de cette épître que nous avons lu le mot qui revient cinq fois dans ces quelques versets n’est pas salut mais justification ou justice. C’est donc dans cette direction qu’il nous faut maintenant nous tourner. Quand on pense au mot de justice on a immédiatement à l’esprit l’idée de la balance qui pèse le pour et le contre et arrive, dans la limite des capacités humaines, à une décision juste. C’est à vrai dire plus de justesse qu’il s’agit dans le sens qu’une balance peut être juste ou fausse au même titre qu’une décision ou un calcul peuvent être justes. La racine hébraïque tsadaq d’où sortent les mots de justice, de juste et de justification a un sens beaucoup plus profond. Elle décrit une attitude de l’homme en face de Dieu et des autres. Le tsadiq est certes un homme pieux et l’on parle des 36 justes sur lesquels repose le monde, mais aussi un homme de bien. Le mot tsedaqa veut tout aussi bien dire la piété que la charité ou l’aumône. Emporté par son argumentation sur la profondeur du péché que reprendra Augustin dans sa description du péché originel et que nous retrouvons dans la confession de foi lue tout à l’heure parlant de la « déchéance de l’homme », Paul argumente en disant « Comme il est écrit il n’y a pas de juste, pas même un seul ». Il s’agit d’une traduction erronée faite par la Septante du Psaume 14 (3) « Nul ne fait le bien, nul pas même un seul ». Ce nul ne peut se généraliser à toute l’humanité puisque le témoignage biblique fait état de nombreux justes. Le premier d’entre eux mentionné dans la Bible est Noé (Gen. 7/1) « Oui, je t’ai vu, toi, un juste face à moi ». Le texte indique bien que cette justice n’est pas abstraite ou issue d’un jugement. Elle décrit une situation devant Dieu, face à face, mais aussi devant les autres. En effet, cette justice est liée au salut de l’humanité perdue, grâce à l’arche que bâtit Noé. Le second juste est Abraham, et ceci Paul s’en souvient quand il dit « Abraham eut foi en Dieu et cela lui fut compté comme justice » (Rom. 4/3). Mais ce qui importe dans ce texte, qui reprend celui de la Genèse, c’est la liaison faite entre foi, c'est-à-dire au sens fort du terme confiance, et justice. Alors que la justice dans notre univers occidental est plutôt liée à l’exactitude ou à la rationalité qui par exemple apparaît dans les motivations d’un jugement, elle est chez Abraham comme la conséquence d’une attitude devant Dieu, ce qui rend très difficile la lecture de ces textes par un lecteur formé à la rationalité gréco-latine. Et la justice d’Abraham est également une justice pour les autres. C’est lui qui n’hésite pas à reprendre Dieu menaçant Sodome et Gomorrhe : « Extermineras-tu le juste avec le criminel ? », et c’est le fameux décompte de justes de cinquante à dix. La justice est très présente dans la Tora (près de quarante fois) et surtout dans le Deutéronome. Elle y a une relation complexe avec la libération. Dans les versets qui précèdent l’épisode du veau d’or le texte précise (Deut. 9/4) « Ne dis pas : " c’est parce que je suis juste que le Seigneur m’a fait entrer prendre possession de ces terres" » et un peu plus loin « Ce n’est pas parce que tu es juste que le Seigneur ton Dieu te donne ce bon pays en possession car tu es un peuple à la nuque raide ». Mais le livre où elle apparaît le plus fréquemment est celui des Psaumes. Et parmi ces Psaumes c’est incontestablement le Psaume 37 qui peut être considéré comme le Psaume du juste et de la justice. Le mot y apparaît dix fois dans quarante versets ! Citons-en quelques uns. « Mieux vaut le peu du juste que le beaucoup de nombreux criminels. » « Le criminel emprunte mais ne rembourse pas, le juste gracie et donne. » « Les justes hériteront la terre, ils y demeureront pour toujours. » « Le salut des justes vient du Seigneur, il les aide il les libère des criminels, il les sauve. » Il y a évidemment des justes dans le Nouveau testament tels Zacharie père de Jean et Siméon dont on dit qu’il était « juste et pieux » en ajoutant que « l’esprit de Dieu était sur lui ». Curieusement Jésus est rarement dénommé juste et les deux fois où ceci apparaît ce sont des étrangers qui le disent. Ainsi la femme de Pilate dit à son mari (Mat. 27/19) de ne pas se mêler de l’affaire de ce juste, et c’est un centurion romain qui confesse après la crucifixion « sûrement cet homme était juste » (Luc 23/47). C’est dans ce contexte qu’il faut reprendre les phrases de Paul parlant de notre justification par la foi, ce que nous allons brièvement évoquer maintenant. Pour répondre à la question première on peut dire : oui la Réforme s’est trompée en se plaçant sous l’angle de la théologie de son temps. Il n’y a ni purgatoire ni enfer dans les écritures et pas plus de salut personnel et éternel symbolisé de façon ultime par la prédestination. On peut fort bien affirmer la grâce seule sans se sentir renvoyé à une sorte d’arbitraire final où ce que nous faisons ne compte pas. Par contre ce que les évangiles affirment c’est que Jésus est le sauveur ici et maintenant. Il l’est par son nom qui signifie Sauveur Messie. Il l’est parce qu’il nous est proche et aujourd’hui encore il est au milieu de nous dans l’écoute de la Parole et le partage du pain et du vin. Mais le salut qu’il nous donne gratuitement est lié à la justice et c’est pourquoi Paul parle de justification. Qui dit justice dit procès, débat discussion. Dans un verset d’Esaïe il est dit « Toi raconte afin d’être justifié ». La justification résulte d’un débat et non d’une décision arbitraire. C’est pourquoi la foi est si souvent proche du doute car le jugement de Dieu ne nous paraît pas toujours clair. C’est le sens du pourquoi adressé à Dieu et que l’on retrouve tant de fois dans le livre de Job. Enfin la grâce nous précède et nous attend à la fois. Elle nous précède car elle nous renvoie à la croix. Elle nous attend car la résurrection ouvre un avenir. Mais il importe aussi de se souvenir qu’être justifiés c’est aussi devenir justes. Dans notre vie de foi, dans nos relations avec les autres nous devons être les témoins d’une justice donnée gratuitement. Voilà le véritable héritage de la Réforme qui nous est confié. Amen. Bernard Picinbono |
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