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Ézéchiel 33 v 1-20 David Mitrani



texte : Ézéchiel, 33 / 1-20
première lecture : Évangile selon Luc, 12 / 32-48
chants : 44-07 et 43-02

« La voie du Seigneur n’est pas normale ! » Ça, c’est sûr… On le savait bien, de toute façon. Dieu, on sait bien qui c’est ; un dieu, on sait bien ce que c’est. Alors oui, quand on lit la Bible, on le voit bien, que ce Dieu-là ne fait rien comme les autres. Il ne fait rien de ce que les gens attendent de lui. C’est normal qu’ils ne soient pas contents. Un Dieu inattendu, ça ne sert à rien. Un dieu qui sert à quelque chose, c’est un dieu qui correspond à l’idée qu’on en a, et qui fait ce qu’on lui demande, moyennant bien sûr qu’on le lui demande dans les règles. C’est pareil avec tout le monde, d’ailleurs : les gens ne sont pratiques à fréquenter que lorsqu’ils correspondent à ce qu’on attend – à ce qu’on attend qu’ils fassent, à ce qu’on attend qu’ils soient…
Les gens sont parfois romantiques, mais c’est à titre d’exception. Bien plus souvent, ils sont cartésiens, ou confucéens, ou dans l’une ou l’autre de toutes ces visions du monde, dans lesquelles ce qui est noir est noir et ce qui est blanc est blanc, ce qui est en haut est en haut et ce qui est en bas est en bas, ce qui est bien est bien et ce qui est mal est mal,… Ce grand conformisme est la cause d’une grande tranquillité d’esprit, dans laquelle même l’ombre d’une remise en question est impossi-ble. On n’y fréquente d’ailleurs que des gens qui sont comme soi : de la même couleur, de la même hauteur, de la même morale.
Faut-il même parler de morale ? D’étiquette plutôt, dans les deux sens. On fait « ce qu’il faut », et en même temps pourtant on juge et on est jugé sur la carte de visite, et pas sur ce qu’on fait vrai-ment… On le voit bien, parfois, dans ce que la presse appelle des « affaires ». Jusqu’à il y a quelques années, peu importait ce qu’on avait fait, seule comptait l’apparence, le fait qu’on appartenait à « un certain milieu ». Remarquez, jusqu’à nos jours, c’est toujours comme ça, sauf que ça a changé de milieu… Mais là encore, seule compte l’étiquette, pas la faute, pas la culpabilité. Les Israélites aux-quels s’adresse le Dieu d’Ézéchiel étaient déjà comme ça…
Ce Dieu qui trouve tout ça pas très normal… mais les gens ne comprennent même pas de quoi il parle ! C’est lui l’anormal, le bizarre, le farfelu. Il vient pour punir, et il s’arrange pour prévenir les gens afin qu’ils puissent éviter la punition ! Toute cette histoire de sentinelle, qui résonne étrange-ment, où on ne sait plus très bien qui, ni où, est l’ennemi, ni pour qui cette sentinelle travaille. Dieu vient punir ? C’est bien, la Loi est faite pour ça, pour qu’on punisse les transgresseurs. C’est bien, parce que les transgresseurs, ce sont les autres ; Nous, on a été obéissants, on est le groupe des obéissants. Nous, on ne risque rien, et les quelques accrocs que nous faisons à cette Loi ne comptent pas. Nous sommes les bons.
Dieu vient donc pour punir les autres. Pourquoi faudrait-il que nous soyons avertis, nous ? Comme le diront les Pharisiens à l’aveugle de naissance guéri par Jésus : « Tu n’es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon ! » (Jean 9 / 34) Or, Dieu se sert de nos moyens de protec-tion – les commandements, la religion – pour nous faire prévenir, nous aussi. Alors, « est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? » – Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveu-gles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites : “nous voyons” ; votre péché demeure. » (Jean 9 / 40-41) Les auditeurs d’Ézéchiel, puis 600 ans après, les Pharisiens de Jésus… et après 2.000 ans de plus, nous sommes toujours là…
Je veux dire : il y a toujours des bons croyants, c’est-à-dire des gens qui croient en leur bonté plutôt que des gens dont la foi est bonne. Au point que beaucoup de ceux qui ne viennent pas se lais-ser bousculer par la Parole de Dieu le dimanche matin ni à un autre moment, trouvent toujours qu’ils ont plus de mérites à faire valoir devant Dieu, que ceux qui lui obéissent humblement. Moi, j’ai mon étiquette qui me protège ! Bâtie et collée avec mes œuvres, elle continue à tenir toute seule, malgré mes œuvres !… « J’ai fait ce qu’il fallait. »
Ou alors, il y a ceux qui ont l’attitude qui semble inverse, qui ont bien entendu la condamnation de la Loi pour eux, mais qui se font une identité avec leur faute. « Eh oui, nous sommes comme ça, nous n’y pouvons rien. C’est le destin… » Il faudrait alors que Dieu soit ou bien un bourreau sangui-naire, ou bien une espèce d’éponge à effacer des ardoises destinées à se re-remplir sans cesse et sans scrupules. Tous perdus ou tous sauvés, puisque tous pécheurs… Un Dieu inexistant, inconsis-tant, juste bon à bénir mes arrogances et mes péchés.
Alors, lorsqu’il proteste contre ça, est-ce Dieu qui n’est pas normal, ou bien ses accusateurs ? Le raisonnement de Dieu est pourtant évident, dans la logique des commandements. Il est question de voies : la voie du Seigneur, les voies des gens du peuple d’Israël. Sur une voie, on conduit. On conduit sa vie, ici c’est de ça qu’il est question. Mais gardons l’image : on conduit sa voiture. Qu’elle soit automobile ou à traction animale ne change rien à l’histoire ! Les gens disent : « nous savons conduire, donc nous arriverons entiers » Dieu répond : « ça ne sert à rien d’avoir su conduire jusqu’ici, si maintenant tu fais n’importe quoi et que tu vas dans le ravin ». Tout comme il peut dire à d’autres : « tu n’as peut-être pas su conduire jusqu’à maintenant, mais si tu gardes désormais la route, tu arrive-ras au bout ». Évident, non ?
La vraie logique de la Loi, elle est là, dit le prophète. Elle est un avertissement pour que « le méchant se convertisse et qu’il vive ». Ce n’est pas une logique cumulative. Si Dieu était hors du temps, alors les fautes de chacun pourraient se cumuler. Bien sûr, dans cette version -là du Jugement dernier, il importerait que j’aie fait plus de bien que de mal dans ma vie. Il faut que la balance penche du bon côté. Mais c’est une logique perverse, dit Dieu : celui qui a de l’avance peut très bien se croire dispensé de continuer, et celui qui est en retard risque d’être découragé à jamais. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre, comme si c’était dans leur nature…
Mais Dieu n’est pas hors du temps. Dieu vient à la rencontre de son peuple, à la rencontre de chacun des gens de son peuple ! Et ce n’est pas le passé qui compte : nos œuvres nous ont déjà donné notre salaire, bon ou mauvais. C’est le présent de cette rencontre avec Dieu, qui compte. Il s’approche, et je n’ai aucune idée de ce que ça veut dire, ni du moment précis. Ma vie ? Ma mort ? La fin du monde ? La parousie ? Demain matin ? Peut-être tout ceci est-il synonyme – ou peut-être pas… Mais ce que fait la Bible-sentinelle, c’est de nous prévenir de cette rencontre. La Bible nous donne un rendez-vous qu’il n’est pas en notre pouvoir de changer, un rendez-vous avec Dieu.
Et la question n’est pas de savoir où nous en serons dans le calcul de ce que nous avons fait jusqu’ici, comme si le but de l’obéissance à Dieu était de cumuler les bons points, ou d’avoir la moyenne ! La question est que Dieu vient à ma rencontre. Ça me pose de manière cruciale la ques-tion de savoir où j’en suis aujourd’hui… et en même temps, ça relativise totalement cette question. Dieu n’attend pas que je me fasse beau. Il vient. Mon présent est ce qu’il est, il n’est plus temps d’en changer… mais Dieu qui vient peut le changer, lui, et, du coup, changer mon avenir. Je pense encore à l’aveugle-né de l’évangile de Jean : à la fin de l’histoire, Jésus « vint alors le trouver et lui dit : “Crois-tu, toi, au Fils de l’homme ?” Et lui de répondre : “Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?” Jésus lui dit : “Eh bien ! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle.” L’homme dit : “Je crois, Seigneur” et il se proster-na devant lui. Et Jésus dit alors : “C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que voient ceux qui ne voyaient pas, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles.” » (9 / 35-39)
Il croit en celui qu’il voit parce que c’est grâce à lui qu’il voit ! Son présent a été changé, et son avenir avec. Et peu importe alors son passé, peu importe d’où il vient et qui il était auparavant, peu importe le pourquoi de sa cécité : elle n’est plus là. La rencontre avec Dieu, la rencontre avec le Christ, est redoutable, c’est pour ça que déjà à l’époque d’Ézéchiel, les gens se « débinent » en pré-textant qu’ils ne peuvent plus rien faire. Ce n’est pas par manque d’envie d’obéir aux commande-ments, c’est par manque d’envie de rencontrer leur auteur ! C’est un Dieu redoutable, que le dieu ca-pable de changer ma vie…
Or, moi, je ne veux pas changer de vie. Grande ou misérable, c’est la mienne, et j’en suis le maître ! C’est du moins ce que la voix du serpent me fait croire… En fait, j’aime mon esclavage, la liberté me fait peur. J’aime pouvoir peser mes actes, discerner le bien et le mal, et surtout, j’aime croire que je le fais, que c’est possible. J’aime mes rêves, là où je tiens le premier rôle. Mais Dieu n’est pas dans mes rêves, il vient dans ma réalité, il vient non pour la condamner ou pour la justifier, mais pour la changer de toute façon. « La voie du Seigneur n’est pas normale », mais c’est la sienne. La question est de ma voie à moi : continuerai-je à la mener, moi ? bien ? mal ? dangereusement ? poussivement ?
Ou bien laisserai-je le Christ me conduire sur sa voie à lui ? à sa manière, à sa vitesse, dans la direction que lui a choisie ? Mais comment on fait ? On ne fait pas, on le laisse faire, c’est lui qui conduit. Et on y va, on avance. Le Saint Esprit sait ce qu’il fait et où il nous emmène, il suffit d’écouter la Parole et de se laisser porter par le vent. « Comment pourrions-nous vivre ? » demandaient-ils. Et Dieu de leur répondre : « Je suis vivant ! » Amen.
Tours - David Mitrani - 12 août 2007



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