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Exode 32 v 7-14 Philippe Perrenoud
Texte : Exode 32/7-14
Genre : Prédication Auteur : Philippe PERRENOUD Source : Prédication pour le dimanche 16.09.2001, trouvée sur le site de l’ERF d’Avignon : http://er.avignon.free.fr/. Quelle histoire, si lointaine et si proche ! Celle de cet Exode, de cette libération… et aussi celle de cette peur, de cet oubli, si vite… De cette peur et de cet oubli d’un côté, de ce désespoir de l’autre, cette colère, ce sentiment épidermique qui amène à la tentation de la violence. Pourtant, au début, l’histoire dont nous avons entendu un extrait est apparemment plus simple et plus belle. Que se passe-t-il ? Une clameur monte ; mais (et c’est plus rare !) celle-ci n’est pas pour crier une tristesse, un désespoir ou une révolte, ou pour réclamer quelque chose… Là, une belle clameur où se mêlent des chants et des cris de joie ; un élan commun où tout le monde suit la même ferveur (religieuse de surcroît), pour un projet, avec un travail artistique, "des sacrifices de paix" (nous dit le texte dans les versets qui précèdent juste notre passage du jour) et des réjouissances pour le peuple… Quoi de plus beau ?… Je vous recommanderais presque de faire le détour. Que les apparences peuvent être trompeuses, puisque, pendant ce temps, Moïse dialogue avec Dieu ! Premier constat : sous les plus belles apparences peuvent se cacher des choses bien trompeuses… Car, c’est une bien drôle de fête à laquelle cède Aaron : dès que Moïse s’absente trop longtemps, le peuple, comme pris de panique devant ce vide, réclame de nouveaux dieux… A peine libéré, il veut célébrer le présent avec des dieux du passé. Il s’est fait un veau d’or, peut-être semblable au taureau de l’ancienne Egypte, symbole de force et de fécondité ; et il se met à confondre dans la louange le dieu de la servitude et celui de la libération. Mais ne sommes-nous parfois aussi ainsi : construisant l’avenir avec des outils trop anciens, acceptant parfois bien difficilement, ou bien peureusement, d’être affranchis de servitudes du passé, ou acceptant difficilement d’avancer sur des chemins de liberté (pour nous-même et pour les autres). Car nous ne savons pas exactement par où ils passent, quels risques ils comportent, etc… Notre monde actuel ne se berce-t-il pas trop souvent d’illusions (dangereuses) en cherchant des solutions de sécurité à court terme, mais qui sont au prix de la Justice et de la liberté, seules conditions d’une paix véritable (comme nous le rappelle tragiquement l’actualité) ?… Et en oubliant de chercher du côté des causes… Des solutions rassurantes, certes, mais germes de nouveaux drames. Dans l’extrait biblique proposé aujourd’hui, le peuple d’Israël marchait vers la terre de la promesse, mais cherchait la sécurité dans les idoles du passé, tout en or et en puissance, rassurantes à vues humaines. Et le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, assiste stupéfait, triste sans doute, au spectacle ; monte alors en lui la colère (une sainte colère ! ? Si ça peut exister…). Car Dieu aime, et dans son Amour, il souffre. Il souffre de voir ce manque de confiance ; et il s’adresse à son serviteur Moïse. Tant de chemin aurait été parcouru pour en arriver là ? ? Face à l’incompréhension, à l’ingratitude, Dieu se fâche et réclame justice. Moïse est là, bien seul ; doublement seul : à la fois en tant que porte-parole de la justice de Dieu, et que simple humain, membre malgré tout de ce peuple… Il est alors le trait d’union entre deux mondes, médiateur. Dans sa colère, Dieu dit à Moïse "ton peuple"… Un peu comme quand, dans une dispute, un des parents dit à l’autre : "Tu as vu ton fils / ta fille"… alors que c’est aussi le sien… Dieu semble oublier que c’est aussi le sien… Peut-être oublie-t-il que c’est aussi le jeu de la liberté, que, dans le jeu avec l’autre, il y a forcement de la surprise, ou de la déception… Ce détail ne semble pas échapper à Moïse. Mais Moïse ne réagit pas comme nous le ferions facilement, du style : "mais c’est aussi le tien ! C’est toi qui…etc… etc…". Bref, répondre à un reproche par un autre reproche : c’est le début du cycle de la violence… avec un de ses ressorts principaux : on se met / on croit se mettre en dehors du coup… Ici, Moïse ne se met pas en dehors du coup ; bien plus : il se solidarise avec le peuple, même s’il n’est pas responsable du problème en cause… Chapeau, Moïse ! Toi, tu es un vrai prophète : c’est-à-dire, parmi les significations de ce mot : "mettre devant". Bien plus, il est aussi comme un prophète pour Dieu lui-même !…Il se permet même de mettre Dieu devant ce qui est… Il fait miroir. Ce n’est pas parce que les hommes cèdent déjà à la tentation de la facilité, à la tentation du pouvoir ; à la facilité du pouvoir que Dieu devrait faire de même… Moïse lui répond sur le terrain de la Justice, seule solution durable. A la tentation de la violence pour se soulager, Moïse propose (au nom de la promesse de Dieu lui-même…) une autre solution ! Pas besoin de revenir longtemps sur l’actualité : il n’y a pas assez de mots pour dire l’horreur et l’aspect incroyable des attentats aux USA (comme de tout attentat d’ailleurs…) ; mais dire alors qu’en aucun cas une violence aveugle ne peut se réclamer de Dieu ; mais aussi alors, aucune tentation de vengeance, aucun amalgame ne peut trouver place devant Dieu… Ce n’est pas parce que l’autre fait une monstruosité ou, plus quotidiennement autour de nous, des erreurs (ou quelque chose que je trouve condamnable, ou dommage), que ça devrait m’amener à faire de même. Or, n’entend-on pas souvent autour de nous (et pas seulement dans l’actualité…) : "Il a fait ceci / cela, alors je peux bien / ou je pourrais aussi…". Je ne sais pas pour vous, mais j’entends souvent ce type de raisonnements / ou d’excuses… symétriques : à quelque chose on répond par la même chose… et même un peu plus. A quoi il sera répondu la même chose… et même un peu plus, etc… etc… A une action aveugle doit répondre autre chose que d’autres actions aveugles… Car à ce moment-là, où va-t-on ?… C’est sans fin… Où est notre fidélité ?… Notre fidélité peut passer par des moments de résistance, d’action contre le Mal ; en faisant attention, comme dans le texte de ce jour, que ça ne soit pas une réaction de simple colère, de violence simplement pour se soulager… Plutôt que la colère, le rejet, les excuses, etc…, bref, plutôt que les réactions primaires (primaires, mais que nous avons tous…), vient alors ensuite la réflexion, la prise de recul. Ouf ! Moïse ouvre ici un chemin nouveau. Il parle, dialogue, plaide la cause de son peuple. Il tente malgré tout une plaidoirie. Il ne justifie en rien la faute : il en appelle simplement à la vie-même. Il ne s’appuie pas sur les mérites qui pourraient rester dans ce peuple (il en reste forcément !) ; ou sur les excuses qu’on pourrait trouver. Moïse s’appuie uniquement sur Dieu lui-même, sur sa fidélité ; sur ce qu’il est lui-même : Grâce, espérance pour les autres, etc… Et il faut croire que c’est possible, puisque, du haut de sa montagne, Dieu change d’avis : il renonce à la violence. Formidable présentation de Dieu : il est aussi celui qui sait changer d’avis ; il n’est pas vraiment une statue, figée… Il nous semble, déjà ici, plus… humain. Dans le dialogue, il s’apaise, nous dit notre texte, pour préserver l’essentiel : l’accomplissement de l’Alliance. Il est toujours surprenant (et même : qu’il est agréable !) de découvrir ce Dieu qui renonce au mal. Mais vraiment étrange aussi, non ? Même à un niveau plus quotidien, connaissons-nous beaucoup d’être humains qui renoncent au mal qu’ils peuvent faire ? qui, trahis dans une confiance généreusement placée, ne se ferme pas à tout jamais en s’installant dans la rupture et / ou l’aigreur ? ? Il faut être Dieu, ou être un peu "inspiré", pour renoncer ainsi au mal ; sachant (en plus !…) qu’on n’est pas pour autant au bout de sa peine : car l’exemple suffit-il ? ? La patience de Dieu, prix de sa propre fidélité, est immense. Sans elle, où irions-nous ? C’est cette fidélité qui l’a amené à changer. C’est cette fidélité qui, souvent, peut / devrait nous amener à changer. Tout comme Moïse, dans sa plaidoirie, ne s’est pas appuyé sur les mérites qui pouvaient rester dans ce peuple, mais sur la fidélité de Dieu. Cela veut aussi dire que, même lorsque nous ne trouvons autour de nous que des raisons de désespérer ("tout va mal", et pas seulement à New York, etc…), même si c’était vrai (à supposer que tout soit aussi tranché, entièrement négatif (ou positif), il y a des raisons d’espérer qui nous dépassent ; que nous ne pouvons peut-être pas toujours percevoir, mais qui peuvent jalonner nos routes de façon fidèle… Moïse va pourtant ensuite, lui aussi, céder à la colère (en descendant du Sinaï ; une colère représentée de façon célèbre par Michel-Ange, avec des cornes, inspirées sans doute par une erreur de traduction). Il va même briser les tables de la Loi. Il va, lui aussi, subir les conséquences des erreurs du peuple, puisqu’il n’entrera pas en "terre promise". Il n’est pourtant pas responsable de cette faute. Mais il en subit aussi les conséquences ; comme nous subissons toutes les conséquences les uns des autres. Moïse ne s’en désolidarise ici pas non plus. Et nous le pouvons aussi. Amen. 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