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Exode 16 v 2-4
Du besoin au désir
Bible: Exode 16, 2-4, 12-15 Jean 6, 24-35 Baden, dimanche 3 août 2003 Nous découvrons dans les deux textes de ce jour la même pédagogie divine pour son peuple : l'apprentissage du passage du besoin au désir. Passage fondamental pour tout être humain, tant il est vrai que nous devons toujours à nouveau l'accomplir à tous les moments de notre vie afin de devenir toujours plus adultes et libres. C'est bien ce qui est à l'œuvre tout le temps de la traversée du désert pour le peuple de Dieu, un peuple qui vit d'ailleurs mal ce temps qu'il considère comme une épreuve. On a entendu ses récriminations contre Moïse et Aaron avec le regret des marmites de viande d'Egypte et du pain à satiété, même si c'était au prix fort de l'esclavage et de l'asservissement. On aurait tort de sourire de cette attitude, car il me semble qu'elle reflète une réalité universelle: Souvent, nous préférons aussi notre confort, notre satiété, notre sentiment d'être repus à la liberté qui nous jette sur des chemins incertains, où nous avons peur de manquer… N'est-ce pas là déjà le tout premier apprentissage du tout petit enfant, qui doit apprendre à quitter le sein maternel, à ne pas être repus tout le temps, pour ne plus être dans une relation de fusion, mais pour "voler de ses propres ailes"…même si cette liberté de simplement pouvoir être soi implique une grande frustration. Une bonne partie des difficultés psychologiques des adultes vient du fait que cette "coupure" n'est pas accomplie, et que nous cherchons toujours à revenir à ce sentiment de bien-être que procure un besoin assouvi. Sorti d'Egypte le peuple de la promesse ne peut pas s'installer tout de suite dans la terre promise, car il y aurait le risque qu'il vive sur cette terre de liberté de la même manière qu'il a vécu en Egypte, avec comme seul horizon la satisfaction de ses besoins immédiats…C'était ce risque de l"'installation" que les prophètes ne cessaient de discerner comme la pire menace spirituelle pour le peuple, quand, satisfait et repus, il oublie toute inquiétude spirituelle qui le sortirait de sa torpeur…et on pourrait presque lire dans cette critique prophétique une description de notre société de consommation, qui ne fonctionne que pour assouvir des besoins, quitte à en créer toujours de nouveaux afin que nous soyons maintenus dans cet asservissement! Dieu use donc de pédagogie : il y a ce temps de désert qui permet de vivre l'épreuve du manque…et de s'ouvrir peu à peu au désir…On pourrait qualifier ce cheminement par un jeu de mot: du désert au désir! Dans ce désert, Dieu ne laisse toutefois pas son peuple sans aide, livré à lui-même, sans secours…Il lui donne la manne, comme "nourriture descendue du ciel". Dieu prend donc en considération les besoins élémentaires, les besoins vitaux de l'être humain: boire, se nourrir, avoir un habitat, un travail, un amour… La pédagogie divine n'est pas déshumanisante, ce que n'ont pas toujours compris de grands spirituels qui pratiquaient un renoncement au monde radicale et une ascèse mortifiante, comme si Dieu voulait la mort de tout plaisir et de tout bonheur! Mais il permet que ces besoins élémentaires se transforment en désirs qui ouvrent sur une autre dimension. C'est tout le sens du "signe" de la manne, qualifiée d'"épreuve" dans le texte que nous avons entendu. Epreuve de foi et de confiance en Celui qui chaque jour renouvelle ses dons. La manne n'est en effet pas seulement là pour assouvir le besoin de nourriture (même si elle a aussi, fort heureusement pour le peuple au désert, cette utilité), mais par-delà ce besoin comblé, elle permet une relation de confiance en Celui qui veut entrer en relation avec son peuple et le faire progresser dans la liberté en suscitant une réponse de foi. C'est pourquoi la manne ne peut pas être conservée au-delà de la ration quotidienne nécessaire, on ne peut en faire des réserves, car alors elle serait comme les marmites de viande d'Egypte uniquement là pour rassasier le ventre…La manne doit être reçue chaque jour car elle ouvre à une relation avec Dieu, elle éveille la confiance en ce Dieu qui accompagne son peuple, qui veut son bonheur et qui l'assiste de son aide. On voit là toute la différence entre le besoin et le désir : le besoin, une fois assouvi, ne débouche sur rien: j'ai soif, je prends un verre d'eau, j'étanche ma soif…je suis rassasié… jusqu'à la prochaine soif…et ainsi de suite sans fin…On est là uniquement dans l'ordre de la répétition. Le besoin ne crée aucune histoire, mais le mécanisme se répète toujours à l'identique, avec comme seul but le fait que nous soyons rassasiés, repus…le besoin est donc foncièrement égoïste ou égocentrique: il me place au centre et l'autre n'existe pour moi que pour autant qu'il m'apporte une satisfaction, un plaisir, qu'il m'est utile…quitte à le rejeter s'il ne m'apporte plus cette satisfaction… Combien de personnes vivent leurs relations aux autres selon ce seul modèle! Tout autre est le désir, bien sûr il naît aussi de ces besoins fondamentaux et il ne les nie pas…Il naît donc sur notre fond d'égoïsme…mais pour nous conduire au-delà: le petit enfant s'ouvre au désir lorsqu'il ne considère plus sa mère uniquement comme un sein qui le nourrit, mais qu'il découvre qu'elle a sa propre vie et qu'il peut entrer en relation avec quelqu'un d'autre…lorsqu'il désire sa présence, son affection ..et non seulement le lait dont il a besoin…bref, lorsqu'il crée une relation à deux… Dans toutes les dimensions de notre existence, nous sommes ainsi invités à passer du besoin au désir: - le repas (pour reprendre l'exemple biblique) peut être envisagé que dans la perspective de se "gaver" de manière vorace ou peut être l'occasion de rencontres, d'échanges, d'amitié partagée… (et on sait bien maintenant que les attitudes anormales vis-à-vis de l'alimentation -boulimie ou anorexie- sont le plus souvent symptômes de difficultés relationnelles) ; - la sexualité peut de même être vue comme le fait d'assouvir des pulsions ou comme la création d'une relation amoureuse avec autrui, dans le cadre d'une histoire…; - l'argent peut être là pour asseoir mon pouvoir sur autrui et recherché pour assouvir le plus de besoins possibles…ou peut être l'occasion de créer un espace de vie agréable afin que d'autres puissent en profiter… Rien ainsi n'est condamné! Il n'y pas de domaines "sales" ou "profanes" qu'il faudrait abandonner au profit d'une pureté religieuse, mais il y a passage - transformation- transfiguration, pourrait-on dire en employant un terme évangélique, du besoin au désir… Le critère étant: est-ce que cette réalité de ma vie me ferme sur moi-même et mon seul plaisir …ou est-ce que cela m'ouvre à des relations et des échanges vrais avec autrui… Ce passage s'effectue dans tous les domaines de notre vie, y compris dans notre vie spirituelle: Le peuple juif ne peut de manière semblable devenir adulte dans la foi que lorsqu'il entre en relation avec Dieu : qu'il cesse de se focaliser sur les dons -la nourriture, le bien-être….- mais qu'il désire le Donateur, Sa présence, sa Parole, son Amour… lorsqu'il comprend que Dieu n'est pas là uniquement pour satisfaire nos besoins élémentaires, mais qu'il nous invite à entrer en relation avec lui, dans une alliance de deux libertés, une relation qui peut être parfois déroutante, parfois frustrante, mais qui creuse en nous le désir de Le connaître et de L'aimer….Relation où nous sommes des partenaires adultes, qui créons une histoire vivante (et non répétitive)…. Relisons brièvement l'évangile du jour, à partir de ces considérations: nous voyons que Jésus veut aussi faire passer ceux qui l'écoutent d'une relation de besoin à une relation de désir! Il reproche à ceux qui viennent à lui de le chercher "uniquement parce qu'ils ont mangé du pain et qu'ils ont été rassasié" - uniquement à cause de ses dons, uniquement pour leur profit! C'est le danger de toute religion utilitaire! On ne vient vers Dieu que pour satisfaire nos besoins…et une fois satisfaits, on l'oublie…jusqu'au prochain besoin! Cela peut être pour des biens matériels…et on peut parfois sourire devant une certaine piété populaire… mais cela peut être aussi vécu de manière très spirituel: lorsque dans la prière et la méditation par exemple, on recherche son bien-être et son accomplissement personnel…là aussi on se crée un Dieu à notre mesure, uniquement là pour répondre à nos besoins… En reprenant l'exemple de la Manne et en se déclarant le "Pain de Vie", Jésus nous entraîne dans une autre direction, il veut que nous entrions dans une relation de foi et de confiance -"L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé"… La seule œuvre religieuse que nous ayons à accomplir c'est de vivre toute notre vie dans la Confiance en Jésus… Si nous nous engageons dans ce chemin de confiance…et donc dans cette relation - nous découvrirons qu'il sera pour nous, y compris dans les déserts de nos vies où nous avons peur de manquer- comme la manne pour le peuple hébreu…Il nous permet d'avancer, il nous soutient, il nous nourrit…Mais comme pour le peuple hébreu, nous pouvons pas le garder en réserve, nous l'approprier, nous croire déjà arrivés, le domestiquer . C'est chaque jour qu'il nous faut redonner notre confiance, pour entrer dans une histoire, qui n'est pas une histoire de répétitions, mais une histoire d'amour, toujours nouvelle, toujours à recommencer…parce qu'elle n'est pas de l'ordre du besoin rassasié , mais du désir qui nous ouvre sur l'Infini de Dieu. Autres textes de la même catégorie
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