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Exode 16 v 2-3, 6-18 (Jean-daniel Wohlfahrt)



Qu'il est donc difficile pour l'homme de gérer sa liberté. Voilà un peuple qui a vécu l'exil, la domination égyptienne, les travaux forcés, le mépris, la torture, le meurtre même; un peuple que Dieu mène à la liberté à travers les flots de la mer des joncs, que le même Dieu continue à bénir de sa présence; voilà que ce peuple lève le poing vers le ciel parce qu'il n'a pas la nourriture qui lui convient. "Ah! si nous étions morts de la main du Seigneur au pays d'Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée!"
Cela me rappelle les temps d'après guerre en Alsace, où devant le soi-disant manque de respect des jeunes, devant la perte d'autorité des anciens ou plus simplement de-vant le risque de chômage, on entendait bien des anciens soupirer: "Des häts damals net gän" évoquant des temps d'occupation et de tyrannie démentielle qu'ils avaient sû-rement été les premiers à dénoncer quelques années auparavant. La liberté, espérance ultime de l'homme, est aussi pour lui l'épreuve la plus grande. La question de Nicodème n'est pas inintéressante à cet égard puisque quand Jésus lui parle de nouvelle nais-sance, de naissance à cette liberté justement à laquelle il aspire mais que Dieu seul peut nous donner, il demande moins naïvement qu'il ne paraît: comment l'homme re-tournerait-il dans le sein de sa mère? Question de l'éternel retour vers un passé que chaque rappel rend plus attrayant encore.
C'est cette logique qui, dans les pays de l'Est, a poussé les hommes et les femmes à peine relevés après 50 ans de régime totalitaire à en redemander aux premières élec-tions suivant la suppression du rideau de fer.
C'est la même logique qui ramène au pouvoir le tyran qui en a été démis, qui permet aujourd'hui aux Irakiens de rêver du temps où Milosevic régnait en monarque absolu et qui demain servira aux Afghans de rêver du temps où les talibans imposaient une soi-disant loi islamique qu'ils avaient créée de toute pièce. La liberté exige des sacrifices auxquels aucun homme n'est spontanément disposé et moins encore quand il s'agit de son propre estomac, de son propre porte feuille.
"Ah! si nous étions morts de la main du Seigneur au pays d'Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée!"
Instructif, non? la réclamation du peuple qui s'est cherché, qui, dans le tandem Moïse/Aaron, s'est trouvé un bouc émissaire. "Vous –comment oserait-on accuser Dieu directement – Vous Moïse et Aaron, vous nous avez fait sortir de ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée" mais Dieu n'est pas dupe: il sait très bien que les murmures sont en fait rébellion contre lui, "le Seigneur, dit Moïse, a entendu les murmu-res que vous murmurez contre lui". Celui qui détourne sa réclamation, celui qui déforme les jurons qui expriment son indignation, sa colère ou sa vexation, ne peut tromper que l'homme qui l'écoute. Dieu entend même l'inexprimé. Il lit dans le cœur. Sans attendre que les paroles aient franchi nos lèvres.
Et la réclamation prend une forme perverse; celle de la pitié, celle de l'intercession, de l'amour du prochain: les accusateurs ne disent pas: vous nous faites mourir de faim mais "vous faites mourir de faim toute cette assemblée!"
Et dire que ce sera le même refrain à chaque libération!
Qu'il est donc difficile d'avouer sa propre souffrance, sa propre peur, sa propre an-goisse du lendemain? L'adulte reste cet enfant qui rentre après la classe et raconte ce qui est arrivé à son camarade. Les parents attentifs sauront décrypter et identifier à leur enfant ce camarade héros malchanceux d'inavouables aventures. Avouer sa propre souffrance est pourtant la première étape pour la maîtriser et la dominer.
Même si elle n'est pas précisément exprimée, Dieu entend. Voilà un élément de ré-ponse précieux pour celui, pour celle qui n'osent pas se plaindre dans la prière, qui di-sent et redisent que la prière ne doit être que louange! Dieu entend la plainte, et Dieu répond, même si souvent la réponse n'est pas celle que j'attendais.
Reprenons notre histoire. Le peuple de Dieu, les fils –il conviendrait bien sûr de ne pas exclure les femmes et de dire les enfants d'Israël. Le peuple d'Israël soupire après les chaudrons remplis de viande, après le pain qu'ils avaient à satiété. Dieu va leur donner une chose bizarre jamais vue, jamais mangée, jusqu'alors apparemment inexistante même. Man hoû? demandent-ils, Man hoû? demandent-elles et dans cette question il y a, j'en suis persuadé, moins de curiosité que d'hésitation voire de dégoût naissant, comme chez l'enfant devant une nourriture non identifiée ou chez le touriste surpris par les habitudes alimentaires différentes de ses hôtes.
La manne c'est d'abord un acte de foi, un gage sur les relations à venir entre le peuple et son Dieu. Dieu ne dit-il pas: "Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne, afin que je le mette à l'épreuve: marchera-t-il ou non selon ma loi?
Man hoû, qu'est ce que c'est? cette question n'est-elle pas aussi notre question? Les commentaires ont apporté de multiples réponses, la Bible elle-même propose sa ré-ponse, vous ne pouvez pas ne pas avoir remarqué la parfaite coordination des trois lec-tures proposées pour ce dimanche.
Le commentateur juif assimile ce pain venu du ciel à la Tora, à la loi de Dieu reçue non pas comme élément opprimant et écrasant, mais comme principe de ibération et de vie. C'est du jamais vu. La loi n'est-elle pas comprise toujours comme la marque de l'autori-té qui empêche l'homme de vivre sa liberté? Pour Dieu la loi doit protéger le peuple, le conduire jusqu'en pays de Canaan et y garantir la shalom, dans le respect et l'épa-nouissement.
La loi est telle, tant qu'elle reste comprise comme don de Dieu aux hommes. Le drame veut que l'homme se serve toujours à nouveau et toujours encore de la loi pour asservir son prochain, pour le maintenir et le guider dans et par la peur. Depuis un certain Ven-dredi Saint à 15h personne ne peut ignorer où cela mène.
Man hoû, qu'est ce que c'est? L'allusion au Vendredi Saint ne peut que nous rappeler le passage de l'Evangile que nous avons entendu tout à l'heure: (Jean 6:35) où Jésus dit: "C'est moi qui suis le pain de vie; celui qui vient à moi n'aura pas faim". Jésus conduit celles et ceux que le Père lui a confiés jusqu'à la vie éternelle.
Le Psaume 78/25 évoque les anciens qui dans le désert mangèrent le pain des forts, autre traduction pour pain des Anges. Panis Angelicus, voici que le musicien latinisant tend l'oreille parce que tous les chœurs ont chanté l'une des nombreuses versions de ce pain des anges, compris comme l'hostie désignant elle-même le sacrement de la Cène, institué par le Christ la veille de sa mort. Et dans la Parole et par la Parole de Dieu la boucle est bouclée, la question du peuple de Dieu trouve réponse: Man hoû. C'est un des nombreux signes de l'amour indéfectible de Dieu, dont l'ultime volonté est le salut du monde. c'est une anticipation de la croix en tant que salut offert.
Le salut c'est la libération de toutes ces chaînes dont la mort est la dernière et la plus puissante. Mais voici que, sur le Golgotha, se lève le soleil de Pâque.




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