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Exode 16 v 1-3, 11-24, 31 & 35 (Laurent Schlumberger)



Dimanche 8 juin 2003

Laurent SCHLUMBERGER, pasteur de l’Eglise réformée de France et président de la région Ouest.
Lectrice : Agathe BRILLET






Exode 16/1-3, 11-24, 31 & 35
La manne et Pentecôte




MUSIQUE : Hurlak Jazz tzigane et swing de l’Est – Hùrlak 001, 37270 Veretz –
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Introduction

Après moi le déluge, ce hall de gare est une vraie tour de Babel, connaître des années de vaches maigres... Bon nombre d’expressions courantes ont une origine biblique. Et quand une subvention attendue est enfin débloquée, quand on gagne le gros lot ou quand notre oncle d’Amérique nous fait un chèque pour Noël, il nous arrive de dire : “ C’est une véritable manne ! ”.

Ce matin, nous allons relire l’histoire de la manne dans la Bible. Parce qu’elle parle de Dieu d’une manière étonnante. Ah bon, Dieu serait une sorte d’oncle d’Amérique, très loin, là-bas, et qui nous ferait tout à coup un gros cadeau ? Pas du tout. Et si vous le pensez, c’est sans doute que vous n’avez pas relu cette histoire de la manne depuis longtemps ! Eh bien tant mieux, c’est le jour où jamais car, aujourd’hui, c’est la Pentecôte.
Quel rapport entre la manne et la Pentecôte ? Eh bien justement, nous allons le voir.
Allez, en route !


MUSIQUE : Hurlak Jazz tzigane et swing de l’Est – Hùrlak 001, 37270 Veretz –
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La vie comme flux, comme construction et comme illusion : Qo 1.2, 1.7 et 11.5 ; Mt 7, 24-25 ; 1 Co 13.12

“ La vie est un long fleuve tranquille. ” Il n’y a pas qu’au cinéma qu’on entend cette phrase. Elle traduit une idée assez fréquente pour parler de la vie, que cette idée soit vraie ou fausse d’ailleurs. Et je me suis demandé : au fond, y a-t-il comme ça quelques images simples pour exprimer la conception que l’on peut avoir de notre vie ?

J’en ai trouvé quatre. Quatre métaphores principales pour représenter notre existence au milieu du monde. Je vous l’accorde, c’est schématique ; il faudrait nuancer, on pourrait trouver d’autres images. Mais il me semble, quand même, que ces quatre-là sont nettement distinctes les unes des autres et qu’elles tracent une sorte de carte qui peut nous aider à nous repérer.


Une première image pour parler de la vie, c’est justement celle du fleuve. Tout s’écoule, disait le philosophe Héraclite. On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, ajoutait le poète. C’est une image, bien sûr : la réalité qui nous entoure n’est pas une rivière. Mais c’est une image qui dit très bien ce sentiment que nous avons souvent : Tout s’en va, on ne peut rien retenir.

La nature, la succession des générations, nos souvenirs qui justement ne peuvent plus être que des souvenirs, tout cela nous le rappelle chaque jour : il y a quelque chose de plus puissant que tout, qu’on peut appeler le temps, et qui emporte tout, comme un fleuve va inexorablement à la mer.
Si nous considérons la vie comme un flux, à quoi bon résister puisque ce flux entraîne tout ? A quoi bon imaginer que l’on peut être maître de la vie et de la réalité ? On ne se prépare que de cruelles désillusions, puisque nous finirons, nous aussi, par être emportés. Le comportement humain juste, la manière adéquate de vivre, consiste donc à accepter, à se soumettre à ce qui existe.
Cette idée du flux traverse beaucoup de cultures. On la trouve également dans la Bible, par exemple lorsque l’Ecclésiaste écrit :

“ Tout part en fumée, rien ne sert à rien, rien ne mène à rien. Tous les fleuves se jettent dans la mer et pourtant la mer n’est jamais remplie. Tu ne peux pas connaître comment Dieu agit, lui qui fait toutes choses. ”

La vie est comme un flux, dans lequel nous sommes emportés : c’est une première manière de voir les choses.

Une seconde manière, complètement opposée, consiste à voir la vie comme une construction. Oui, bien sûr, le monde va comme il va, mais pas inexorablement vers une sorte de grand tout indifférencié. Il suffit de regarder un arbre, dont les ramifications incroyablement complexes s’élaborent année après année. Il suffit de considérer les espèces : elles évoluent, elles s’adaptent, elles connaissent des mutations inédites et parfois brutales, qui sont autant de réactions à l’environnement.
Et l’être humain est justement la forme de vie la plus évoluée, la plus adaptable. Et donc être humain, c’est précisément ne pas consentir au monde ; c’est changer le monde. Etre authentiquement humain, ce n’est pas se soumettre à ce qui existe, mais c’est en quelque sorte refuser ce qui existe pour le modeler, le transformer. Il faut concevoir la vie comme une construction dont nous sommes les architectes ou les ouvriers. Il s’agit pour l’homme de bâtir sa vie comme on bâtit une maison, de maîtriser et de cultiver le monde comme on cultive un jardin, de composer patiemment son existence comme une œuvre d’art.
Un autre philosophe, Platon, avait d’ailleurs écrit au fronton de l’école dans laquelle il enseignait : “ Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ”. Il y a bien dans ce propos cette idée d’une vie qu’il faut élaborer, construire et dont chacun de nous est l’auteur. On trouve également cette idée dans la Bible, par exemple lorsque Jésus déclare :

“ Le sage construit sa maison sur de la pierre. La pluie tombe, les rivières débordent, les vents soufflent et se jettent contre la maison. Mais la maison ne tombe pas, parce qu’on a posé ses fondations sur de la pierre. ”

Il y a une troisième manière de considérer la vie, qui renvoie dos à dos les deux premières. Cette troisième manière consiste à dire : c’est très joli de voir l’existence comme un flux ou comme une construction, mais c’est parfaitement vain ; car notre existence n’est qu’une illusion. La vraie réalité n’est pas celle que nous percevons ; ce que nous percevons n’est qu’une apparence, un théâtre d’ombres, un écho de la réalité profonde. D’ailleurs, la philosophie de Descartes nous a appris à nous méfier de nos sens et les physiciens contemporains nous enseignent que nous ne pouvons pas connaître le réel autrement que d’une manière lointaine et voilée.
La sagesse consiste donc à dénier la réalité, à s’éloigner du monde et à chercher les voies d’une initiation, d’un éveil vers une réalité qui serait supérieure et authentique. C’est tellement vrai, dira-t-on, que les philosophes et les religions qui ont défendu ce point de vue sont innombrables, de toutes les cultures et de toutes les époques. C’est exact.




Comme il est exact que l’on peut avoir le sentiment de trouver cette idée dans la Bible, par exemple lorsque l’apôtre Paul écrit :
“ A présent, nous ne voyons pas les choses clairement, nous les voyons comme dans un miroir, mais plus tard nous verrons face à face ; à présent, je ne connais pas tout, mais plus tard, je connaîtrai comme Dieu me connaît. ”

Un flux, une construction, une illusion : trois conceptions de la vie, trois métaphores de notre existence dans le monde. La Bible n’est pas étrangère à ces manières de voir. Elles les évoquent. Mais il y a une quatrième image de notre existence dans le monde et que la Bible nous propose presque à chacune de ses pages.


MUSIQUE : Tchavolo SCHMITT Miri familia – Atema/Djaz records DJ721-2 – plage 1


La vie comme chemin : Gn 12, 1.4 ; Luc 9, 57-58 ; Ac 9.2 ; Ps 23, 1-4

La musique tzigane qui nous accompagne aujourd’hui vous aura mis sur la voie de cette quatrième manière de comprendre notre existence. On peut voir notre vie dans le monde comme un flux auquel il faut s’abandonner ou comme une construction qu’il faut mener à bien ou comme une illusion dont il faut s’arracher. Mais on peut aussi la voir comme un voyage. Mieux encore : comme un chemin sur lequel nous marchons. Et la Bible le fait sans cesse.

La vie est un chemin : cette métaphore-là ouvre bien des perspectives. Un chemin serpente dans un paysage, il en adopte les contours, parfois même il l’utilise. Un peu comme dans la première image, celle de la vie comme un flux, l’image du chemin permet de prendre au sérieux ce qui nous dépasse, sans croire que nous pourrons nous en affranchir ou tout inventer.
Mais en même temps, comme dans la seconde image, celle de la vie comme construction, comparer notre existence à un chemin, c’est accorder une place capitale à l’effort, à la décision. On dit bien que là où il y a une volonté, il y a un chemin. Et songez à un sentier de montagne : sa présence est une trace visible de la volonté de ceux qui nous y ont précédés et en même temps un appel à notre propre progression.
Et puis, penser notre vie comme un chemin rejoint à certains égards la troisième image. Car au fil de la marche, nous expérimentons que la réalité ne se borne pas à ce que nous en percevons. Derrière le prochain col, il y aura une nouvelle vallée, peut-être plus belle que celle-ci et que je ne soupçonne pas encore.
Voir la vie comme un chemin, la Bible n’arrête pas de nous le proposer. Elle le fait à sa manière, c’est-à-dire non pas avec de grands développements théoriques mais avec une multitude de petites touches et surtout une multitude d’histoires. Du début à la fin de la Bible, on passe son temps à voir des gens en chemin.
Pensez par exemple à Abraham :

“ Le Seigneur dit à Abram :
- Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père, puis va dans le pays que je vais te montrer.
Et Abram s’en va comme le Seigneur l’a commandé. ”

Voilà le début de l’histoire d’Abraham. Et toute sa vie, dès ce moment-là, sera une marche incessante, de même que celle de ses descendants après lui. Pensez encore à David, qui passe tant d’années à aller, venir, marcher avant de régner. Pensez au grand prophète Elie, qui marche quarante jours et quarante nuits d’affilée pour aller à la rencontre de Dieu.
Dans le Nouveau Testament aussi, le voyage, le chemin, la marche sont partout présents. Jésus naît au terme d’un long voyage de ses parents vers Bethlehem. Devenu adulte, il est sans cesse en chemin pendant son ministère :

“ Jésus et les disciples sont en route. Quelqu’un vient dire à Jésus :
- Je te suivrai partout où tu iras.


Jésus lui répond :
- Les renards ont des terriers, les oiseaux ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit pour se reposer. ”

Et saviez-vous que le livre des Actes des Apôtres nous apprend que les tout premiers chrétiens ont été appelés : “ ceux du chemin, ceux de la voie ” (Ac 9.2) ?

On dit parfois : vivre sa vie. Mais la marche est tellement présente dans la Bible, comme une métaphore de l’existence, qu’on pourrait dire que la Bible nous invite à “ marcher notre vie ”. Car si la Bible nous montre une telle galerie de personnages en marche, c’est pour que son lecteur à son tour se lève et marche. Marcher notre vie, et plus encore : marcher notre foi. Car la foi aussi est une route, une voie, un chemin.
Soit dit en passant, cela veut dire que la foi n’est pas un objet ou une qualité que l’on possède. On dit souvent avoir la foi : j’ai la foi, je n’ai pas la foi. Eh bien non, la foi n’est pas quelque chose que l’on a ou pas. La foi n’est pas plus un état : être croyant ou être incroyant, comme si on pouvait une fois pour toutes ranger les uns et les autres dans l’une ou l’autre catégorie.
Non : la foi est une dynamique, elle est un mouvement, elle est quelque chose qui se passe.
Et puis, si la foi est un mouvement, alors Dieu lui-même est en mouvement. Contre toutes les représentations picturales ou mentales qui placent Dieu en haut, surplombant l’histoire de manière immuable, impassible et immobile, la Bible nous parle d’un Dieu en chemin. Il est en chemin puisqu’il est avec nous en chemin, en marche, s’approchant et rejoignant chacun, par exemple à la manière d’un berger.


MUSIQUE : Tchavolo SCHMITT Miri familia – Atema/Djaz records DJ721-2 – plage 8


Psaume 23, 1-4

“ Le Seigneur est mon berger.
Je ne manque de rien.
Il me fait reposer dans des champs d'herbe verte.
Il me conduit au calme près de l'eau, il me rend des forces.
Il me guide sur le bon chemin.
Même si je traverse la sombre vallée de la mort,
Je n'ai peur de rien, Seigneur, car tu es avec moi. ”

MUSIQUE : Tchavolo SCHMITT Miri familia – Atema/Djaz records DJ721-2 – plage 8


La manne

Marcher sa vie, marcher sa foi. J’ai fait allusion à quelques histoires bibliques qui nous y invitent. Mais bien sûr, l’histoire par excellence à ce sujet, celle qui résonne à travers toute la Bible, c’est le récit de la sortie d’Egypte.
De la captivité chez le Pharaon jusqu’à la liberté dans la terre promise, cette histoire d’une marche est celle du peuple d’Israël, mais aussi l’histoire de chaque lecteur et donc l’histoire de ce qui nous fait vraiment humains. Un chemin au travers des eaux et de la mort, un chemin dans le désert, un chemin orienté par une promesse et balisé par une loi, un chemin ouvert par Dieu lui-même qui nous précède.
Dans ce chemin plein de rebondissements, il est une péripétie qui nous est racontée au chapitre 16 du livre de l’Exode : c’est l’histoire de la manne.


MUSIQUE : Hurlak Jazz tzigane et swing de l’Est – Hùrlak 001, 37270 Veretz – plage 7




Lecture : Ex 16, 1-3.11-24.31.35

“ Six semaines après la sortie d'Égypte, toute la communauté d'Israël arrive au désert de Sin, qui est situé entre Élim et le mont Sinaï.
Là, dans le désert, toute la communauté d'Israël parle contre Moïse et Aaron. Ils disent :
- Le Seigneur aurait dû nous faire mourir en Égypte. Là-bas, nous étions assis près de nos marmites pleines de viande et nous avions assez à manger. Mais vous nous avez fait venir dans ce désert pour nous laisser tous mourir de faim !
Le Seigneur dit à Moïse :
- J'ai entendu les Israélites parler contre moi. Tu leur diras : “ Ce soir, vous mangerez de la viande et demain matin, vous aurez tout le pain que vous voulez. Ainsi, vous saurez que le Seigneur votre Dieu, c'est moi. ”
Le soir, des cailles arrivent et elles se posent sur tout le camp. Le matin, le sol est mouillé tout autour du camp. Quand il redevient sec, de petits grains blancs, très fins, restent par terre. Les Israélites regardent et se disent entre eux :
- Mân hou ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
Ils ne savent pas ce que c'est, mais Moïse leur dit :
- C'est le pain que le Seigneur vous donne à manger. Voici ce que le Seigneur commande : chacun doit ramasser ce qui lui est nécessaire ; prenez-en à peu près une mesure par personne et tenez compte du nombre de personnes qui vivent dans la même tente.
Les Israélites obéissent. Quelques-uns en ramassent plus, d'autres en ramassent moins. Ils mesurent ce qu'ils ont ramassé : celui qui en a plus n'a pas trop à manger, celui qui en a moins ne manque pas de nourriture, chacun a pris ce qui lui était nécessaire.
Moïse leur dit encore :
-Ne gardez rien pour demain !
Certains n'écoutent pas Moïse. Ils gardent de la nourriture jusqu'au matin. Mais elle se retrouve pleine de vers et devient une vraie puanteur. Alors Moïse se met en colère contre eux.
Tous les matins, chacun ramasse ce qui lui est nécessaire. Quand le soleil devient chaud, la nourriture qui reste par terre fond. Le sixième jour, les Israélites ramassent deux fois plus de nourriture, à peu près deux mesures pour chacun. Tous les chefs de la communauté viennent le dire à Moïse et Moïse leur répond :
- C'est un ordre du Seigneur. Demain, c'est le sabbat, le jour du repos. C'est un jour pour le Seigneur. Faites donc cuire ce que vous voulez cuire, faites bouillir ce que vous voulez bouillir. Ce qui reste, gardez-le jusqu'à demain matin.
Les Israélites gardent cette nourriture jusqu'au jour suivant, comme Moïse l'a demandé, et elle est bonne à manger. Il n'y a pas de vers dedans, elle ne sent pas mauvais.
Les Israélites donnent à cette nourriture le nom de manne. Elle est formée de petits grains blancs et elle a le goût comme d'un gâteau au miel. Ils ont mangé de la manne pendant quarante ans, jusqu'à leur arrivée dans un pays habité.”

MUSIQUE : Hurlak Jazz tzigane et swing de l’Est – Hùrlak 001, 37270 Veretz – plage 7


Mân hou, qu’est-ce que c’est ?

“ Les Israélites regardent et se disent entre eux : Mân hou ? Qu'est-ce que c'est que ça ?”

C'est vrai : qu'est-ce que c'est que ça ? Et comment faire confiance à un Dieu qui nous donne ça ? Parce que, il faut bien le dire, ça ne ressemble à rien. Ou du moins à pas grand' chose. D'ailleurs, on a eu de grandes discussions entre nous pour savoir à quoi ça ressemblait.

Certains disaient péremptoirement : c'est du givre. D'autres étaient plus prudents et précisaient : c'est comme du givre. D'autres disaient : c'est comme de la sève. Ou comme une pellicule. Ou comme de la coriandre. Ou comme du pain. Bref, personne n'en sait rien. Ça ne ressemble pas à grand' chose, je vous le dis.

Quant au goût, n'en parlons pas ! Ça n'a le goût de rien. Là encore, les fines gueules ont dit : “ mais si, tenez, le petit arrière-goût là, ça ne vous rappelle pas... le miel ? Tenez, les beignets au miel ! ” Ils ont une imagination, ceux-là. Je vais vous dire mon avis, moi : c'est insipide. Totalement insipide.
En tous cas, tout le monde est d'accord sur une chose : ça ne nourrit pas son homme. Vous vous nourrissez, vous, avec du givre, pardon, avec comme du givre ? Ah, les menus d'avant, ça c'était autre chose ! Des menus... pharaoniques. Dans le genre choucroute, cassoulet, entrecôte, vous voyez. Ça, ça tenait au ventre. Mais, ça là, mân hou ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

Et comment faire confiance à un Dieu qui nous donne ça ?
Est-ce que vous avez pensé à ce simple fait : Ça tombe du ciel ! Il n'y a plus qu'à ramasser.
Avant, il fallait bien que je la gagne, ma croûte. Je me posais moins de questions, à ce moment-là. Vous savez ce que c'est, la fierté de gagner sa vie. On part au boulot, tous les matins. On retrouve les collègues. On en bave quelquefois ! C'est vrai, c'est dur de fabriquer des briques !

Enfin je dis : des briques ; mais si vous voulez, vous remplacez ça par des voitures, des services ou autre chose : ce que vous savez faire. C'est dur, mais au moins le soir on sait pourquoi on est fatigué, on sait que ce qu'on mange, on l'a gagné ; sa vie, on l'a gagnée ! Là, ça tombe du ciel.
Il y a même quelque chose de plus, qui me gêne vraiment : ça tombe du ciel et je dois me mettre à genoux, non plus pour faire des briques, mais juste pour ramasser. Certains matins, je me sens, comment dire, humilié, c'est ça. Heureux les humbles ? Mais à quoi je sers, moi, si je ne gagne pas ma vie, si elle m'est donnée, si elle tombe du ciel ? Mân hou ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
Et comment faire confiance à un Dieu qui nous donne ça ? Parce que non seulement ça tombe du ciel, mais en plus ça tombe tous les matins. Tous les matins et juste la quantité qu'il faut. Au début, on n'y a pas fait attention. On s'est dit : “ les flux tendus, c'est bien gentil mais c'est risqué. On va faire des entrepôts ”. Alors, tout le monde s'y est mis. On a commencé à se répartir les tâches. Il y aurait ceux qui ramasseraient, ceux qui transporteraient, ceux qui bâtiraient les entrepôts, ceux qui géreraient les stocks, ceux qui réguleraient le marché. C'était bien : chacun trouvait sa place et savait ce qu'il avait à faire.
Le soir, on s'est arrêté ; la journée avait été chaude ; on s'est dit qu'on reprendrait le lendemain matin. Vous connaissez la suite : quand on s'est levé, le matin, tous les stocks étaient pourris. On n'y avait plus pensé. Parce qu'il faut reconnaître qu'on avait été prévenu : attention, nous avait-on dit, la grâce, ça ne se stocke pas (enfin je veux dire : la manne - mais de toute manière c'est la même chose) ça ne se stocke pas. Ceux qui veulent se l’approprier : tous pourris !
Pourtant, pendant la nuit, il s'était passé une deuxième chose. Toutes les réserves avaient pourri, d'accord. Mais elle, elle était retombée. De ça aussi, on avait été prévenu, même si on l'avait oublié. Je vous l'ai dit : chaque matin, ça tombe.

Alors, on a découvert une chose étrange, étonnante. Puisqu'il n'y a plus besoin de construire des entrepôts, de tenir des livres de comptes, de négocier, tout ça : on a du temps. Plus exactement, on devient disponible : les mains sont libres, le regard est libre, l'attention est libre. Alors, on s'est regardé, comme ça, tous un peu surpris. Et puis on s'est rendu compte que justement on avait du temps pour se regarder, pour se parler, pour s'occuper les uns des autres. Et puis, pour penser aussi à ce royaume vers lequel on s'avance et qui s'approche.

Mân hou ? Qu'est-ce que c'est, tout ça ? Et comment faire confiance à un Dieu qui nous donne ça ? Parce que tout ça ne date pas d'hier, ni d'avant hier, ni même d'il y a quarante ans. Ca fait trois mille ans que ça dure !
Et chaque fois que je repense à la manne, chaque fois que je me redis tout ça : qu'elle a une drôle d'allure, une drôle de saveur, un drôle d'effet nourrissant mais comme si on n'était pas nourri. Chaque fois que je me rappelle qu'elle tombe du ciel, qu'elle est là tous les matins, et qu'on ne sait pas très bien où on va. Chaque fois, je me dis : Tout ça ne tient pas debout. Et si tout ça ne tient pas debout, c'est que forcément, celui qui nous la donne ne tient pas debout non plus !
Je vais vous dire : depuis le début, j'ai l'impression d'un Dieu... courant d'air.
Il a un nom à coucher dehors, on nous dit qu'il parle mais on ne l'entend jamais, il paraît que quand il se fait voir il n’y a rien à voir ! Un Dieu courant d'air, je vous dis. Et puis les choses sont allées en s'aggravant. Non seulement Dieu s'est déguisé en courant d'air mais en plus, il a montré qu'il était un Dieu de rien du tout, pas vraiment sérieux.


Pensez donc : il est né au milieu des bêtes. Il a passé son temps avec des gens pas très recommandables. Il a fréquenté des poivrots. Il s'est intéressé à n'importe qui, aux enfants, aux petites vieilles qui glissent une pièce dans un tronc, aux sous-fonctionnaires collabos, aux ouvriers qui travaillent une heure et se font payer douze, à vous, à moi. C'est sérieux, ça ?
C'est tellement peu sérieux que j'étais sur le point de tout laisser tomber. Je n'aime pas qu'on se moque de moi, qu'on me donne des miettes. J'étais sur le point de le laisser tomber et puis, mân hou ?
Qu’est-ce que c'est que ça ? J'ai vu là-bas un objet debout. Sinistre. Un genre de poteau. Un peu comme un T ou comme une croix. Qu'est-ce que c'est que ça ?
Je me suis approché. Dessus, il y avait quelque chose. Ou plutôt : quelqu'un. Devant il y avait un officier, qui le surveillait, je crois. Je me suis approché de lui. Je lui ai demandé : "Mân hou ? Euh, pardon : Qu’est-ce que c'est ?" Il m'a dit : "En vérité, c'est le fils de Dieu".
C’est quarante heures après que j'ai repris mes esprits. Juste quarante, j'ai compté. C’était un dimanche matin, au lever du soleil. J'ai repris mes esprits parce que je me suis alors rappelé une phrase qu'il avait dite, celui qui avait été sur la croix. Il avait dit : "le véritable pain du ciel, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde, ce pain c'est moi". Je crois qu'à ce moment-là, j'ai compris.

Toutes ces questions que je me posais et qui se résumaient à une seule : "qu'est-ce que c'est ?" Toutes ces questions, je les posais non pas à propos de la manne, mais à propos de Dieu lui-même. Parce que, voilà : la manne, ce ne sont pas les miettes que Dieu nous donne. La manne, ce ne sont pas des miettes de Dieu. La manne et Dieu : c'est la même chose.
Elle paraît insipide ? Mais Dieu paraît tellement insipide, à côté de l'argent ou de la gloire ou d’autres idoles. Elle tombe du ciel et se ramasse à ras de terre ? Mais Dieu, lui aussi, c'est au ras du sol, à genoux, et pas la tête dans les nuages qu'on le découvre.
Elle tombe tous les matins et ne se stocke pas ? Mais Dieu aussi, tous les matins et sans qu'on puisse en faire des conserves.

Alors, j'ai aussi compris autre chose. "Mân hou ? Qu’est-ce que c'est ?" Cette question-là, elle ne vient pas de moi.
Cette question, c'est Dieu qui me la pose, à moi : "Qu'est-ce que c'est ? Que dis-tu que c'est ? Que dis-tu que je suis pour toi ?" Il me la pose chaque jour, sans se lasser et sans s’impatienter. La patience de Dieu ! La patience impatiente de Dieu ! Elle est comme sa grâce. Comme la manne. Elle est là, chaque matin. C'est pour ça que je peux me risquer à lui faire confiance. Parce qu'il m'a attendu, jusqu'à aujourd'hui. Parce qu’il me fait confiance, encore aujourd'hui.
Maintenant, je le sais bien, quand bien même la vie paraîtrait insipide, quand je serais à genoux et humilié, quand je me sentirais inutile, je ne crains aucun malheur, car tu es avec moi. Toi, le Seigneur de la manne et de l’Esprit, du chemin et du vent, tu m’as rejoint sur mon chemin et tu m’y accompagnes désormais.

MUSIQUE : Tchavolo SCHMITT Miri familia – Atema/Djaz records DJ721-2 – plage 3


Envoi

Il y a deux mille ans, le jour de la Pentecôte, tous les disciples de Jésus étaient réunis dans une pièce : les apôtres, des femmes, d’autres encore. Ils étaient comme arrêtés, stoppés, en panne. Il faut dire que Jésus les avait quittés dix jours plus tôt et que ça les avait paralysés. C’est ça, ils étaient en panne.

Et puis, ce jour-là, Dieu est passé en coup de vent, là où ils étaient. Comme toujours, il a été à la fois évident et furtif, manifeste et caché, présent et insaisissable. Comme un feu, comme une bourrasque, comme un murmure. Ou comme la manne dans le désert. Alors, les disciples qui étaient en panne se sont levés, ils se sont mis en route, ils se sont mis à parler de Jésus vivant. Et leurs mots sont venus jusqu’à nous. Jusqu’à toi.

Ce jour-là, c’est aujourd’hui. Dieu n’est pas seulement au début ou à la fin de notre chemin, mais il nous y rejoint et nous y accompagne. D’une manière presque imperceptible, à ras de terre, chaque jour renouvelé. Comme la manne. Et tu verras, comme la manne, il nourrit, il relève, il met en marche. Allez, en route !

MUSIQUE : Tchavolo SCHMITT Miri familia – Atema/Djaz records DJ721-2 – plage 3















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