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Exode, v 32 David Matrani
texte : Exode, 32
premières lectures : Psaume 51 ; première épître à Timothée, 1 / 12-17 chants : 80 et 44-04 Eh oui, c’est dans la Bible ! Alors, il n’y a que trois manières de faire. La première, c’est comme dans la liste de textes pour ce matin : on arrête au verset 14, avant que ça ne tourne mal, et on en fait un texte qui parle simplement de l’intercession de Moïse et du repentir de Dieu. Vous aurez peut-être remarqué que couper ainsi le texte ne rend pas justice à l’intention de son auteur… Deuxième solution, à l’inverse, on lit le texte tel qu’il est, on ne bronche pas puisque, après tout, c’est Dieu qui agit et qu’on n’a rien à y redire, et surtout on n’en parle pas trop à l’extérieur… Dernière solution, on lit le texte tel qu’il est, pour chercher à comprendre, pour entendre la parole que Dieu nous adresse à travers ce récit… et on se souhaite bon courage, ainsi qu’à l’Esprit Saint ! C’est ce que je vous invite à faire maintenant. À la lecture, vous vous êtes sûrement arrêtés sur les réactions de Dieu, puis de Moïse, puis à nouveau de Dieu. Nous y reviendrons, mais il y a d’autres acteurs, et je crois bien que nous allons être plus concernés par ces autres acteurs que par les deux « principaux ». Il s’agit du peuple d’Israël, et d’Aaron. C’est le peuple qui prend l’initiative. « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous ! » C’est qu’il s’agit de remplacer Moïse, perdu ou mort dans la montagne. Et, vous le savez bien, ce qui est exprimé ici correspond à l’attente de tous les groupes, de tous les peuples, dès lors qu’ils traversent une situation d’insécurité, de risque. C’est ce qui fait le lit de tous les totalitarismes. Mais avant de s’en prendre aux candidats à la dictature, il faut bien être conscient qu’ils peuvent l’être parce que nous, les autres humains, nous leur offrons un marchepied vers ce mirage. Nous avons besoin qu’il y ait « des dieux qui marchent devant nous » : non seulement des guides, mais des gens – ou des idées – qu’on puisse suivre aveuglément, et en même temps qui nous soient suffisamment proches, visibles, reconnaissables, pour nous rassurer, puisque c’est d’abord ce qu’on leur demande. C’est une demande parfaitement infantile, mais fort dangereuse. Se laisser guider par ce qui n’est qu’une projection de nos peurs. On voit déjà cette abdication de l’autonomie humaine dès la phrase suivante : ils sont prêts à tout donner pour qu’on ne leur prenne rien ! Pour garder leurs richesses et ne pas les perdre dans le désert, ils les perdent en les donnant à l’idole, au mirage qu’ils produisent pour leur propre perte. Avant même d’exister, l’idole leur a déjà pris leur or… Mais ils sont rassurés. Parce que leurs dieux, faits de leur or par leurs mains, sont nourris de leurs animaux sacrifiés, alors ils peuvent manger et boire et se divertir, au lieu d’avoir peur et de se sentir perdus dans le désert, loin des sécurités de la servitude et des promesses d’un avenir incertain. Alors qu’en fait, rien n’a changé, sinon qu’ils se sont appauvris. Ce n’est pas la statue d’un taurillon qui les délivrera de leurs ennemis et qui leur donnera à manger. Nous sommes dans l’illusion à tous les niveaux. Faites donc une statue et attendez donc qu’elle marche devant vous pour vous sortir du pétrin, et racontez-moi si ça marche… Chers amis, la question n’est pas, bien sûr, celle des Hébreux d’il y a 35 siècles. C’est celle de nos peurs à nous, et de nos illusions à nous. Car nous non plus, nous ne voyons pas celui qui nous a libérés. Peut-être même que, comme en d’autres chapitres, nous non plus, nous n’avons pas tant que ça le sentiment d’avoir été libérés. Posons-nous de temps en temps la question : quels sont « les dieux qui [nous] ont fait monter du pays d’Égypte » ? Qu’est-ce que nous avons fabriqué, avec nos propres richesses, avec ce qui était à nous pour que nous en jouissions, qu’est-ce que nous avons fabriqué pour nous protéger et nous guider, soi-disant ? Qu’avons-nous abdiqué pour prix d’une illusoire sécurité, que ce soit dans la foi ou dans la vie sociale ? Avec quoi avons-nous payé l’idole ? Je ne parle pas d’argent, encore que ça puisse aussi être ça ! Mais combien de gens tout-à-fait « bien » n’ont-ils pas sacrifié leur couple ou leur famille à leur travail ? D’autres simplement leur couple à leurs enfants ? ou à leurs parents !? Et même à un engagement, et même à l’Église, on peut sacrifier comme à une autre idole. Comme aussi d’autres sacrifieront leur foi, ou leur travail, à leur famille, ou à d’autres projets… On peut varier à l’infini le thème, le fonctionnement reste le même. On cède avec philosophie, voire avec bonheur, des choses qui nous constituaient, à l’une ou l’autre idole érigée en dictateur implacable. Ceci ne produit que la mort. Il n’y a pas que les sectes qui marchent comme ça. La religion marche comme ça : après tout, c’est Aaron le prêtre qui a fabriqué la statue, quoi qu’il mente à Moïse… Mais la politique marche comme ça. L’économie marche comme ça. Et qui donc comptera les victimes ? C’est dans la nature des sociétés humaines, tout comme Adam et Ève ont préféré suivre le serpent qui était comme eux et sous leurs yeux, plutôt que Dieu. Le problème, c’est lorsque nous, comme les Israélites du récit, nous faisons ainsi ; parce que, nous, nous sommes prévenus. Le texte biblique nous montre comment nous faisons… et pourtant il nous arrive de le faire quand même. Nous sommes alors inexcusables ! Et Aaron, alors ? Il a transformé la demande impie, aliénante, mortifère, en réalité. Oh, il va bien tenter de l’évangéliser, si j’ose dire : n’entendant pas le pluriel à « dieux » dans les cris de son peuple, il énonce que le culte se fera « en l’honneur de l’Éternel »… Mais ça ne change rien ! La vraie religion n’est pas affaire d’étiquette qu’on colle ici ou là. Voulons-nous nous donner « des dieux qui marchent devant nous », ou bien acceptons-nous de marcher, nous, devant le Dieu qui nous a libérés ? Sommes-nous les sectateurs d’une religion, ou bien les enfants du Père ? Ainsi, dans la manière même dont nous vivons notre foi et dont nous en parlons, c’est-à-dire dans notre office de prêtres, notre office commun à nous tous, baptisés, nous tels Aaron le prêtre, eh bien nous pouvons induire l’une ou l’autre compréhension de notre relation à Dieu. Pour le dire autrement, nous pouvons nous montrer les enfants du Père dans notre joie et notre confiance de recevoir de lui par amour, ou bien nous pouvons nous montrer les esclaves d’une idole dont nous payons fort cher la protection mafieuse. Notre attitude témoigne en bien ou en mal. Puisse jamais aucun Moïse n’avoir à nous demander : « Que t’a fait ce peuple, pour que tu l’aies chargé d’un si grand péché ? » Ainsi, que ce soit à travers la demande du peuple, ou à travers la réponse d’Aaron, c’est notre propre pratique qui est visée. Peu importe la statue, sinon qu’elle montre à tous quelle religion nous fait vivre. Quelles sont vos statues, vos idoles, qui vous abreuvent de poison et d’amertume, qui sèment doucement la mort au milieu de vos vies ? C’est Dieu qui en demande compte à son peuple, non pas pour se venger, mais parce que son projet est intact : mener quand même ce peuple récalcitrant vers la terre qu’il lui a promise, « un pays où coulent le lait et le miel » (Ex. 3 / 8…) C’est autour de ce projet de Dieu que se passent les dialogues entre lui et Moïse. Dieu poursuivra-t-il malgré nous ? Et, dans notre texte, Dieu se fait diable, il tente Moïse. Ce n’est pas pour rien que c’est à Dieu que nous demandons « ne nous soumets pas à la tentation » ! Moïse, porte-parole de Dieu, sera-t-il le seul bénéficiaire de la parole portée, puisque les autres n’en sont pas dignes ? L’Église vivra-t-elle entre chrétiens, puisque la porte est ouverte et que les autres, s’ils veulent, n’ont qu’à entrer ? La résolution de ce dialogue, de cette crise, n’est pas inattendue pour nous, lecteurs de la Bible, mais elle ne nous en bouscule pas moins dans nos tranquillités. Elle tient en deux idées force : Dieu continue, et toi, vas-y ! Que le témoin apprenne donc, dans la tentation, à continuer le projet de Dieu, au lieu de s’en croire le seul bénéficiaire. Que le témoin apprenne qu’il a un témoignage à rendre à des gens qui, évidemment, ne connaissent pas ou refusent ce témoignage. Que le témoin apprenne lui aussi à débusquer ses propres idoles, afin de pouvoir dénoncer et éliminer celles des autres. Que le témoin apprenne que son propre témoignage peut devenir son idole chérie, et qu’il s’en garde ! Le seul moyen qui soit libre de cette tentation, de ce risque, c’est de s’abandonner soi-même. Ce témoignage-là, ce martyre – si vous voulez parler grec ! –, Moïse n’y arrivera pas, il ne pourra que contempler le but, pas y pénétrer. Mais le Christ, lui, l’a fait. Être suffisamment libre de soi pour n’avoir nul besoin d’une idole à trimbaler avec soi ou à proposer aux autres, être seulement et totalement témoin de cette liberté reçue, de cette libération offerte par le Père. Marcher devant Dieu au milieu du monde. Tout le reste est mortifère, pour nous comme pour les autres. Tout le reste est faux témoignage, mensonge éhonté, et ne fait guère illusion que pour nous-mêmes. Tout désir de sécurité autre que la certitude de l’amour de Dieu, éloigne de Dieu, éloigne de la liberté, éloigne de la vie. L’idolâtrie ne peut recevoir les « tables du Témoignage ». Sommes-nous des gens religieux, sachant comment se procurer ce dont ils ont besoin, par sacrifice ou prière, par argent ou contrainte, ou bien sommes-nous disponibles pour recevoir la parole de Dieu et en témoigner à notre tour ? Peut-être est-ce là la seule question qui compte vraiment aujourd’hui, pour nous, pour l’Église et pour notre mission. C’est aussi ce qu’avec beaucoup d’autres, David et Paul ont exprimé dans les deux premiers textes lus ce matin. C’est, frères et sœurs, ce que Dieu attend de nous. La foi se vit dehors, à chaque instant. Amen. Tours - David Mitrani - 16 septembre 2007 |
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