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Esaïe 45 v 22-25 Jean-Daniel Wohlfahrt



Tournez-vous vers moi, et vous serez sauvés, vous tous qui êtes aux extrémités de la terre! Car je suis Dieu, et il n'y en a point d'autre. Je le jure par moi-même, la vérité sort de ma bouche et ma parole ne sera point révoquée: tout genou fléchira devant moi, toute langue jurera par moi. En l'Eternel seul, me dira-t-on, résident la justice et la force; à lui viendront, pour être confondus, tous ceux qui étaient irrités contre lui. Par l'Eternel seront justifiés et glorifiés tous les descendants d'Israël.

Lundi soir lors de la troisième session de Scriptura (étude biblique pour laquelle sont intervenus deux théologiens lausannois), à propos d'un texte de l'Epître aux Ephésiens, nous nous sommes heurtés à un "nous" qu'il s'est agi de définir. Qui désigne ce "nous" repris plusieurs fois dans le premier chapitre de l'épître aux Ephésiens et ailleurs, je cite 1/4: il (Dieu) nous a choisis en lui (en Jésus) avant la fondation du monde ou encore 1/5: il (Dieu aussi) nous a prédestinés. Voilà que notre texte d'Esaïe nous offre un élément de réponse: le "nous" dont nous aurions aimé qu'il fût restreint à la seule église, à la communauté des chrétiens se veut le résultat d'une invitation lancée par Dieu lui-même. Une invitation qui ressemble presque à un ordre. Tournez-vous vers moi et vous serez sauvés, vous tous qui êtes aux extrémités de la terre. L'invitation dépasse largement le cadre de l'Eglise française et même celui de l'église de Bâle ou de l'Eglise chrétienne, elle est lancée jusqu'aux extrémités de la terre, elle concerne tous les peuples, tous les continents et de cela déjà Esaïe était conscient.

Esaïe et Jésus, même combat, plus simplement c'est le message de l'amour de Dieu, message présent dans toute la Bible, message que Dieu nous adresse à nous tous, message sous-jacent à toute son œuvre, message d'un amour universel, annoncé par les prophètes, vécu jusqu'à l'extrême par le Christ qui ne s'est pas contenté de dire aux habitants de Capernaüm par exemple: "la volonté de celui qui m'a envoyé c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés". Voilà qui doit nous rappeller les mots dans la bouche du prophète Esaïe: "Tournez-vous vers moi et vous serez sauvés".

Une seule condition au salut offert par Dieu: se tourner vers lui. Mais pas comme on tourne une page sur laquelle on peut revenir, comme on tourne une page qui alimentera en nous la joie ou le rêve, mais tourner comme on change d'orientation, comme on renonce aux valeurs qu'on aura fait siennes. Attention danger, Dieu nous met en garde, ces valeurs sur lesquelles nous nous sommes appuyées, ces aides et soutiens ne sont qu'illusion et vent, Dieu seul qui a créé le monde, qui a appelé l'homme à l'existence, Dieu seul peut garantir sa vie et l'assurer de son amour et de sa bénédiction.

A l'époque où Esaïe prononce ces paroles, le peuple est en déportation depuis plus de cinquante ans, les enfants et les enfants des enfants ont tendance à se laisser assimiler aux habitants de Babylone notamment pour ce qui concerne les fêtes religieuses et le culte des divinités locales. Dieu les met en garde comme il nous met en garde. Nous ne nous inclinons peut-être pas devant des idoles, nous n'accordons certainement aucun pouvoir bénéfique ou maléfique aux statues ou statuettes souvenirs de voyages dispérsés dans nos appartements, mais nous avons peut-être tendance à chercher le réconfort ailleurs qu'en Dieu seul, dans l'argent peut-être que la Bible désignait déjà sous le nom de Mamon, dans le loisir, dans tant de trésors que nous amassons ici-bas où le ver et la rouille percent et détruisent, au lieu d'amasser auprès de Dieu. "Ce à quoi notre cœur est attaché, voilà notre Dieu, disait Luther".

Tournez-vous vers moi. Ce ne sont pas, venant de Dieu, mots creux et vaines promesses, pour le peuple en exil, des mots qui ont une résonance. Dans le vécu d'Israël, dans son passé proche comme dans son passé plus lointain ils sont le rappel d'un vécu de bénédictions. Même si pour le présent du peuple, le propos devait être plus proche de l'accusation d'absence ou de sommeil, l'expérience est là: dans son histoire, Dieu a été le Vivant, Il est donc le Vivant aussi dans son présent, comme il le sera dans son futur. Dieu est présent à chaque moment. Il est présent pour nous appeler et nous guider, pour nous soutenir et nous consoler. Heureux qui sait discerner cette présence sans laquelle nous ne pourrions vivre.

Tournez-vous vers moi. Dieu ne demande pas l'attention d'un moment, du dimanche matin par exemple ou d'une période de la vie, le catéchisme, l'école du dimanche, le troisième âge mais la conversion de tout l'homme, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il pense et dit. Se tourner vers Dieu c'est essentiellement se détourner de ce qui a pris ou tend à prendre sa place. Souvenez-vous du jeune homme riche qui rencontre Jésus: Va dit Jésus, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres. Va et vends. Le but de Jésus n'était pas d'envoyer le jeune homme à la Petersplatz un jour de Brocante ni même de lui faire partager sa fortune aux pauvres mais de provoquer dans son cœur cette conversion, ce retournement qui devait enfin le conduire à porter son attention aux choses de Dieu plutôt qu'à l'état de ses actions et à la bonne assise de sa fortune. L'amener à chercher son bonheur dans la loi de Dieu plutôt que dans l'évolution des cours de la bourse.

Souvenez-vous du texte de l'Evangile que vous avez entendu tout à l'heure (Mt 8:22) où Jésus dit : "Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts". Le 'suis-moi' n'accepte ni compromis ni délai, il en va du salut de chacun, du salut de tous.

Peut-être est-il temps maintenant de se souvenir que notre Dieu est un Dieu jaloux, jaloux parce qu'efficace, jaloux parce que seul chemin vers l'équilibre et la paix du cœur, en vertu de quoi il peut adresser l'appel à se tourner vers lui. L'appel est lancé mais à qui? pas aux seuls justes, ni même aux enfants d'Abraham éparpillés aux quatre coins de l'horizon. Ces hommes et ces femmes qui se réclamaient de leur origine pour prétendre être seuls sauvés, les premiers chrétiens ne disaient guère autre chose quant à leur salut à eux et bien des chrétiens d'aujourd'hui n'en pensent pas moins. Et pourtant le fait même que la Bible fasse remonter l'humanité entière au couple originel d'Adam et Eve, qu'elle nous la dit créée à 'l'image de Dieu', partant héritière du salut offert par Dieu élargit cet horizon. Chez Esaïe pointe la notion d'universalité du salut et tant pis pour la mauvaise volonté que les hommes mettent simplement à en envisager le partage, et même s'il faudra à la chrétienté la mission développée et vécue par Paul et ses compagnons pour leur faire admettre une idée si ancienne présente dans la Bible et qui fait partie de notre foi.

Tous les peuples sont peuples de Dieu et Dieu veut le salut de tout homme et de toute femme, c'est ce qu'à la suite de Paul, les fondateurs des sociétés missionnaires du siècle dernier avaient bien compris. Nous vivons aujourd'hui dans une double tentation: la première nous fait dire qu'il ne faut pas évangéliser puisque évangéliser c'est imposer donc ne pas tenir compte de la liberté d'autrui ; l'autre essayera de nous persuader que sous un vernis chrétien imposé au monde moderne il nous faudrait, dans un souci d'authenticité, rechercher et retrouver les racines de religiosités primitives car toute croyance, toute religiosité contribue à l'épanouissement de l'individu pour le plus grand profit des marchands d'illusion. Mais nous avons le droit, le devoir de communiquer notre foi, nos raisons de vivre, nous avons le droit d'annoncer Jésus Christ et même le devoir de le faire parce que Jésus Christ est lumière du monde.

Tournez-vous vers moi, cette invitation nous demandera un effort pour ne pas tomber ou retomber sous l'influence de ces forces qui voudraient nous éloigner de Dieu. La suite du texte du prophète nous donnera force et courage dans cette démarche parce qu'en elle c'est encore Dieu qui parle pour nous assurer de sa présence à nos côtés. "Je suis Dieu, et il n'y en a point d'autre. Je le jure par moi-même, la vérité sort de ma bouche et ma parole ne sera point révoquée: tout genou fléchira devant moi, toute langue jurera par moi". Voilà qui devrait ôter nos dernières hésitations.



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