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Esaïe 2 v 2-5 Sylvain Dujancourt



Texte : Esaïe 2/2-5
Genre : Etude biblique
Auteur : Sylvain DUJANCOURT
Source : Le Christianisme au XX° siècle, n° 374, 01-07/11/1992 (p. 6-7).



GUERRE ET ESPÉRANCE

En ces temps troublés où les bruits de guerres dérangent notre quotidien,
le pasteur Sylvain Dujancourt, nous entraîne dans une réflexion à partir
d'une prophétie d'Esaïe où il est dit : "On n’apprendra plus la guerre".

Il n'est pas de jour sans que des nouvelles désagréables de guerres et de conflits nous accablent, sans parler de ceux méconnus ou ignorés des médias. Même si notre existence quotidienne est relativement paisible, nul ne peut ignorer et se cacher ces guerres qui endeuillent, ensanglantent et mutilent d'autres hommes, d'autres femmes et d'autres familles.

La tentation de la guerre

La guerre est un phénomène, semble-t-il, aussi ancien que l'humanité dont elle est peut-être une des caractéristiques constitutives. Au point d'ailleurs que manier les armes et le métier des armes furent longtemps considérés sinon comme un privilège, à tout le moins comme une forme d'élitisme social. Et il n'est point de pays aujourd'hui qui ne choie son armée. La Bible elle-même n'échappe pas à cette tentation de la guerre ; elle est traversée de conflits meurtriers, de violences, de déportations et de règlements de comptes.

L'antithèse la plus admise et la plus spontanée de la guerre est la paix. Une paix autant recherchée que vaine à trouver et fragile à pérenniser. La paix est l'aspiration légitime de tout le monde ; chacun de nous ne souhaite qu'une chose : vivre en paix et ne point connaître les affaires de la guerre. La paix était aussi l'aspiration du peuple d'Israël au huitième siècle avant Jésus-Christ, comme elle l'est toujours maintenant. C'est à cette aspiration que la prophétie d'Esaïe 2/1-5 ose répondre. Ce passage fort connu et célèbre du livre d'Esaïe a contribué à fonder d'ailleurs la théologie juive de la guerre et de la paix et son éthique du conflit. Il n'y a pas souvent de défilé militaire en Israël. Mais à chaque fois qu'il s'en produisit, les chars et autres matériels militaires étaient immédiatement suivis de camions remplis d'hommes portant pelles et pioches. Contraste symbolique fidèle à l'enseignement prophétique d'Esaïe, voulant signifier : je tiens en respect par nécessité mes agresseurs ; ce ne sont pourtant pas les victoires militaires que je désire, mais plutôt les relations pacifiques ; j'aspire non à un peuple en armes, mais à des pionniers mettant en valeur la Terre promise.

Un regard différent

Cette prophétie est néanmoins singulière et originale. A cette époque (VII°-VIII° siècle avant Jésus-Christ), Israël est fortement menacé par l'expansion de l'empire assyrien venant de l'Est. Déjà, le royaume du nord (Israël), Damas, Edom sont tombés entre ses mains. Juda sera occupé et déporté en 587. Le prophète Esaïe vit et parle à la même époque à Jérusalem, au cœur de la cible menacée. Ce nonobstant, sa parole semble étonnamment actuelle pour le Juda d'aujourd'hui ainsi que pour tous les peuples, à leur tour touchés par une guerre présente ou potentielle. C'est le propre de la prophétie d'apporter ce regard différent sur la situation contemporaine des hommes, et non d'être une voyance ou une prévision de l'avenir. Le verbe hébreu habituellement traduit par prophétiser signifie d'abord voir clair, regarder, et ensuite avoir des visions. Prophétiser sur la guerre consiste en premier lieu pour Esaïe à discerner la vraie menace sur Israël. Et cette prophétie est pour nous une invitation à faire preuve de lucidité sur les conflits en cours. L'attitude des Eglises face aux guerres est généralement d'invoquer la paix par des prières et des déclarations lénifiantes sans portée significative pour les belligérants. L'attitude prophétique serait plutôt, si l'on comprend Esaïe, d'analyser les situations conflictuelles afin de s'investir dans des esquisses de solutions, de discerner leur genèse afin de les prévenir.

La guerre civile yougoslave était en germe depuis longtemps sans que beaucoup en décèlent les prémices ; de même pour d'autres conflits en cours. Risquons-nous à un pronostic : la Turquie, comme d'autres pays, est aussi engagée sur la pente d'une future guerre civile.

Le maître de l'histoire

Persiste la question lancinante du comment ? Comment analyser, discerner, prévenir et mettre fin aux conflits et aux guerres, alors même qu'ils nous paraissent insolubles et que nous nous sentons bien impuissants ? Esaïe nous répond : "Il arrivera dans la suite des temps..." (Esaïe 2/2). Ce n'est point l'homme qui fera cesser la guerre ni qui instaurera la véritable paix. La fin de toute guerre sera la conséquence de la réalisation de la promesse divine, la transcendance de tout conflit par celui qui maîtrise l'histoire autant qu'il y intervient. Seule son intervention sera décisive. Ne voyons pas là l'effet d'une conception cyclique de l'histoire qui s'achèverait par le retour du paradis originel perdu, ni le report à une date ultérieure et indéterminée de la paix, ni encore moins la référence à un Dieu lointain, abstrait de l'histoire humaine, distant de ses difficultés et dégagé de toutes ses contingences conflictuelles. Au contraire, "la montagne de l'Eternel sera fondée sur le sommet des montagnes (...) et toutes les nations y afflueront" (Esaïe 2/2). Cette image ne saurait mieux exprimer la visibilité, l'universalité du Dieu de la Bible dans notre monde en même temps que son engagement pour les hommes et au milieu d'eux, sa volonté d'être rencontré par eux tous et de se révéler pour ce qu'il est : le maître tout autant que le salut de l'histoire humaine. Bref, être ce sauveur capable d'annihiler ces pulsions guerrières et violentes, ces désirs de régler par la force et l'élimination de l'autre tout contentieux, et cet irrésistible besoin de dominer et d'être plus puissant ; être celui qui fait cesser mieux que l'ONU les cauchemars des populations engluées dans les guerres, et met fin aux conflits non par un surcroît de violence mais par sa seule parole. Une parole qui rappelle la loi divine et juge chacun à son aune (Esaïe 2/3-4).

Ni le jour ni l’heure !

Très bien, mais quand ? crieront ceux qui sont pressés d'en finir avec la guerre. Esaïe ne précise pas le jour ni l'heure. Cette incertitude quant à la date de réalisation de la prophétie ne réduit pas cette dernière à un vain discours ou à un vœu pieux. Tout le temps de l'histoire humaine, tout conflit et toute guerre sont concernés. L'accomplissement de la prophétie d'Esaïe ne nous renvoie pas à l'attente d'un moment fixe et inconnu de notre histoire, pas plus qu'elle ne nous exonère de notre propre contribution à faire vivre cette promesse. Cette prophétie nous incite à engager dès maintenant une démarche neuve, à contre-courant de l'apparemment inéluctable logique de l'histoire : "Venez et montons" (Esaïe 2/3), "Venez et marchons" (Esaïe 2/5), nous invite Esaïe. La prophétie n'est pas une utopie au sens courant du terme, c’est-à-dire un projet parfait en soi mais tellement irréalisable et inaccessible qu'il ne concerne pas notre réalité quotidienne. Cette prophétie est au contraire une véritable espérance qui nous met en route, nous mobilise non pour rêver d'un autre monde, mais pour transformer toutes les occasions de se battre par la violence, toutes les situations conflictuelles, toutes les guerres, en autant d'opportunités de mettre en œuvre dès maintenant cette parole biblique. A une condition toutefois : ne point faire fi du Dieu de la Bible.

Notre responsabilité

Toute prophétie engage notre responsabilité de croyants, d'hommes et de femmes se voulant fidèles à Dieu. De sorte qu'une attitude passive et quasiment fataliste devant les conflits n'est point celle que Dieu attend de nous. Notre responsabilité est d'ordre spirituel, celui qui touche les esprits des hommes. "On n'apprendra plus la guerre" (Esaïe 2/4). On ne peut mieux dire que la guerre n'est pas inévitable puisqu'elle s'apprend. Telle est l'extraordinaire force de la prophétie : nous faire découvrir que ce phénomène à l'évidence banal, inéluctable et nécessaire à la vie de l'humanité n'en est qu'une perversion, un pis-aller qu'on s'est efforcé de légitimer ou de réglementer. Songeons au crédit accordé à cette formule célèbre de l'histoire romaine : Si vis pacem, para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre), venant d'un peuple et d'une civilisation qui en cinq cents ans n'ont pas connu une seule année sans guerre ! Notre responsabilité spirituelle pour contribuer à résorber les conflits doit se concentrer sur l'enseignement, l'étude, la formation des hommes à autre chose que la guerre. Puisque la guerre s'apprend, comment ne plus l'apprendre sinon en initiant les gens à marcher dans "les voies du Seigneur", conformément à cette prophétie, afin "qu'il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers" (Esaïe 2/3) ?

Le véritable enseignement

Enseigner n'est donc pas discourir, offrir de belles proclamations humanistes sur l'horreur de la guerre, appeler les hommes à la paix. L'enseignement dont parle Esaïe est un double mouvement concomitant. Il s'agit d'une connaissance incitant les hommes à "marcher" différemment d'une part, et de déceler par-delà les manières d'agir le vrai sens de toute action d'autre part. La traduction Segond, employant les mots voies (= chemin, comportement) et sentiers (= chemin, destinée), ne rend qu'imparfaitement la dynamique du verset. Le cœur de ce mouvement et de cet enseignement est la Torah qui, étymologiquement, signifie d'abord l'enseignement puis la règle, la loi. Une loi fondée sur la Parole de Dieu, qui enseigne à marcher dans ses voies, et dont le plus grand commandement est l'amour de Dieu, des hommes et de soi-même (Marc 12/28-33). La mise en exergue de la loi et de la parole de Dieu au centre de cette prophétie est révélatrice : parce que l'essence de tout conflit est la haine, l'antidote contre la guerre n'est pas la paix mais l'amour, ce qui élève l'homme à son humanité en Dieu.

La transformation

Cependant, cette responsabilité spirituelle d'enseignement doit être menée avec vigilance et persévérance. Rien n'est acquis, et rien n'est sans doute plus fragile que le résultat de la formation dispensée à un homme ou une femme. En témoigne la réversibilité des mots, des notions, des actes et des pensées humaines, réversibilité que l'on retrouve dans certains mots-clés de cette prophétie. La guerre, le combat, peut aussi bien se traduire (avec une vocalisation différente) par le pain, la nourriture. De même, le verbe forger peut signifier briser. Mais cette réversibilité est transcendée par l'espérance contenue dans cette prophétie, c'est-à-dire qu'au milieu d'un conflit, d'une guerre, autre chose, une autre voie, une autre attitude est possible. Ainsi, les instruments de guerre peuvent se transformer en instruments de développement économique, l'épée en pioche et la lance en serpette. Espérer, c'est renverser une logique de destruction en processus de construction, c'est métamorphoser l'appauvrissement en enrichissement, c'est rendre compatible ce qui était voué à demeurer incompatible. L'espérance est donc le contraire de l'attitude consistant, face à un conflit, à attendre d'y voir plus clair pour agir, à estimer trop complexe ou lointaine une guerre pour s'y intéresser, ou à patienter jusqu'à ce que tous les protagonistes soient d'accord pour conclure la paix.

Une vocation spirituelle inattendue

Il n'en reste pas moins que la Torah et la parole de Dieu ne tombent pas du ciel ex nihilo mais "sortent de Sion et de Jérusalem" (Esaïe 2/3). Il faut souligner le rôle capital attribué à Israël dans cette prophétie. Celle-ci lui accorde une dimension trop longtemps négligée par l'Eglise. Face au conflit et à la guerre, Israël a une vocation spirituelle, prophétique et éthique, fondée sur la Torah et la Parole de Dieu. Elle est de montrer qu'il est possible de ne pas se laisser dominer par le phénomène de la guerre et de le subvertir en n'abandonnant jamais cette espérance biblique que les difficultés et les menaces extérieures conduiraient pourtant à mettre entre parenthèses. Bien entendu, le résultat, apprécié dans un monde situé dans l'ordre du péché, ne peut pas être satisfaisant ni correspondre parfaitement à une conception idéale d'un monde sans guerre. L'essentiel étant toutefois — et ce devrait être le principal critère d'appréciation — la volonté affirmée et pérenne de maintenir cette démarche envers et contre tout. Mais Israël n'est pas seul en cause ; nous aussi, Eglises et chrétiens, participons de cette vocation et devons par conséquent l'aider à la réaliser. Cela passe sans ambiguïté d'abord par la lutte contre l'antisémitisme et l'antisionisme. Rappelons que Sion désigne une colline de Jérusalem où se situait le temple. En outre, le mot paix (Shalom) ne figure pas seul dans cette prophétie ; il est inclus dans le nom de Jérusalem (la maison de la paix). Nous avons aussi à annoncer et expliquer cette prophétie au monde, particulièrement aux hommes et aux femmes empêtrés dans les conflits, à les inviter et à les accompagner sur le chemin de la seule authentique espérance. Conscients de l'enjeu, nous avons tous à être des Esaïe fils d'Amots, des hommes courageux œuvrant pour le salut de tous en Dieu.




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