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Esaïe 11 v 1 - 10 Pierre Muller



Prédication

Frères et sœurs, c’est impossible ! Oui, impossible, ce que le prophète Esaïe nous annonce dans ce passage pourtant bien connu de son chapitre onze. Qu'il ne se fasse plus de mal sur la terre, on le voudrait bien ! Mais comment est-ce faisable, alors que partout on entend parler de guerres, de vente d'armes et de préparatifs de combat ? Le monde n'est pas près, à vues humaines, de connaître le temps où on abolira les armées, où l'on n’apprendra plus aux jeunes, sous peine de prison, à tuer leurs semblables. On n'est pas près non plus de voir cesser les injustices, alors que nous voyons tous les jours les pauvres écrasés sous la botte des riches et des puissants.

Impossible, cette vision d'Esaïe de la paix entre les hommes. Comment les querelles, les rivalités, les bisbilles entre voisins cesseraient-elles, tandis que la nature humaine reste la même et que nous portons pour ainsi dire dans notre peau, le germe de tout ce qui nous sépare et nous oppose les uns aux autres ?

Ce pauvre Esaïe est bien naïf ! Il voit les animaux sauvages réconciliés avec le bétail, le lion qui mange de la paille, le léopard couché avec le chevreau, et le jeune enfant s'amuser sans dommage avec la vipère. Même les défenseurs des animaux et les opposants à la chasse ne rêvent pas d'une pareille cohabitation entre des êtres vivants qui d'ordinaire se mangent les uns les autres !

Impossible aussi, cette connaissance universelle de Dieu ! Comment y parvenir, alors que nous voyons partout se multiplier les sectes et se vider bien des temples et des églises ? Comment croire à un respect universel de Dieu, alors que l'indifférence éloigne de Dieu bien des gens, et les éloigne aussi les uns des autres ?

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Oui, décidément, ce brave prophète est un doux rêveur. D'ailleurs, les gens de son temps ne le prenaient sans doute pas non plus au sérieux. Autour de l'an 700 avant notre ère, le pays de Juda, le Royaume israélite du sud, est en mauvaise posture. Le pays a connu des monarques infidèles, qui apportent l'idolâtrie dans le pays et qui incitent le peuple à pratiquer les religions de cette époque. Esaïe connaît bien le roi Ezéchias ; lui, au moins, c'est un fidèle du Seigneur. Il travaille à rétablir la vérité. Mais son père, Akhaz, a commis pas mal de bêtises, et son fils, Manassé, fera pire encore.

Dans cette atmosphère de corruption de la foi et de dévoiement politique, comment croire qu'un redressement serait possible ? Les contemporains d'Esaïe devaient hausser les épaules, en l'entendant prononcer ses prophéties. Comme nous, ils devaient rester sceptiques devant cette espérance d'une telle transformation du monde. Soyons réalistes, acceptons le monde tel qu'il est et les gens comme ils sont ; il faut bien s'y faire, quand on n'y peut rien.

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Oui, mais… on n'y peut rien, qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que nous n'y pouvons rien. Et c'est peut-être vrai. Mais remarquez que le prophète Esaïe ne dit pas que nous y pouvons quelque chose. Il parle du père du roi David, celui qui s'appelle Isaï — à ne pas confondre avec Esaïe le prophète. Il dit que de cette souche, de cette origine de la dynastie de Jérusalem, un rejeton va sortir. Ce sera comme un nouveau départ, comme un recommencement pour le peuple. Ce sera comme une re-création, un retour aux origines. Quand les hommes s'en mêlent, ils font souvent du mal. Mais ce recommencement ne peut être que l'œuvre de Dieu. Le personnage annoncé recevra l'Esprit de Dieu. L'Esprit sera sur lui en permanence, il reposera sur lui. Et, quand Dieu entreprend quelque chose, c'est autrement réussi que quand ce sont des hommes. Ecoutons ce qui se passe alors.

Cet homme, ce roi nouveau, respectera le Seigneur, il l'aimera et fera sa volonté. Il gouvernera avec justice, il ne laissera pas faire le méchant, celui qui commet le mal parce qu'il ne tient pas compte de Dieu. Il luttera contre le mal avec toute la force que lui donne l'Esprit de Dieu. Par contre, il ne jugera pas le pauvre sur de simples racontars, sur des rumeurs, mais il jugera équitablement, avec fidélité. Grâce à lui, la justice règnera dans le pays et le mal disparaîtra de la terre. Il ne se fera ni mal ni destruction, comme le dit le prophète Esaïe, sur ma montagne sainte, la montagne de Dieu, Jérusalem. Mais sans doute pouvons-nous comprendre que cette promesse est valable pour toute la terre, une fois que Dieu prend le pouvoir et que son Esprit, sa puissance, gouverne le monde.

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Bien ! Mais faut-il attendre que Dieu intervienne ? Devons-nous l'attendre, ce nouveau roi, ce nouveau descendant du père de David, qui sera rempli de l'Esprit de Dieu ? L'attendre et rester sans rien faire pendant ce temps-là ?

Il y a beaucoup à parier que le prophète Esaïe, porteur de ce message, n'a pas conseillé à ceux qui l'écoutaient d'attendre que les choses se fassent. Bien au contraire ! En délivrant ce message de la part de Dieu, il espérait bien que ses auditeurs le prendraient au sérieux, qu'ils ne resteraient pas sceptiques ni désabusés devant la crise que la monarchie judéenne traversait alors. Esaïe transmet son message pour que les gens dépassent leur pessimisme, pour qu'ils se mettent à croire que le changement est possible. Autrement dit, pour qu'ils prennent Dieu au sérieux et qu'ils adhèrent à cette annonce d'un temps nouveau.

Ce que le prophète Esaïe attend, ce que Dieu attend à travers son prophète, ce n'est rien moins qu'une conversion, un changement radical d'attitude devant les événements. La conversion, c'est justement le thème de la prédication de Jean-Baptiste, telle que l'évangile de Matthieu nous la rapporte. Jean se met à prêcher ; on nous dit qu'il parle dans le désert, non pas dans une vaste étendue de pierres et de sable comme le Sahara, mais plutôt dans un endroit isolé, non habité, où on peut se retirer pour réfléchir, pour faire le point ou... pour écouter un prophète. Le désert au sens biblique, c'est aussi l'endroit géographique où Dieu parle. Et justement Jean parle comme un prophète. Il en a l'allure, il s'habille comme était habillé le prophète Elie, huit cents ans plus tôt.

Jean connaît un certain succès. Beaucoup de gens viennent le voir. Il leur réclame l'aveu de leurs fautes et il exige qu'ils se convertissent, c'est-à-dire qu'ils changent de comportement. La conversion n'est pas du domaine de la religion, elle est du domaine de la pratique. Il s'agit de renoncer à des façons mauvaises de se conduire, pour en adopter des bonnes, qui soient en accord avec la volonté de Dieu. Il s'agit, par exemple, de se mettre à pratiquer la justice, en délaissant tout ce qui est faussé dans les relations sociales. Il s'agit de renoncer à la violence et d'apprendre ce qui contribue à établir la paix entre les hommes. Il s'agit de renoncer au mépris, pour s'exercer au respect des personnes, quelle que soit la couleur de leur peau. Ici, nous avons déjà la concrétisation de l'annonce du prophète Esaïe. Il annonce la paix entre les hommes. Et nous voici convoqués à vivre cette paix, à prendre l'initiative de réaliser l'annonce d'Esaïe dans notre comportement personnel et social.

D'après Matthieu, deux catégories de personnes viennent écouter Jean. Ce sont les pharisiens et les sadducéens. Les sadducéens, ce sont les prêtres, ceux qui organisent le culte au Temple de Jérusalem et qui veillent à son déroulement. Les pharisiens, ce sont les partisans de la tendance du judaïsme qui se veut fidèle, dans la ligne du Premier Testament, aux lois de Moïse et aux prophètes. Ce sont des fidèles entre les fidèles. Pour cela, ils ont un côté sympathique. Et pourtant, ce sont ces gens-là que Jean invective et qu'il presse de se convertir. Jean donne le baptême et ce baptême oblige ceux qui le reçoivent à changer d'attitude et de comportement. Ce baptême n'est pas un acte gratuit ; il conduit celui qui le reçoit consciemment à un certain genre de vie, un genre de vie conduit par la Parole de Dieu.

Nous avons reçu le baptême du Christ, en principe, pour la plupart d’entre nous. Et c'est à nous aussi que s'adresse le message de Jean-Baptiste. C'est à nous que s'adresse cet appel pressant à la conversion, au changement de vie, à l'engagement dans une vie nouvelle. On n'a jamais fini de se convertir, jamais fini d'adapter sa vie aux projets de Dieu, particulièrement à ses projets de paix et d'entente entre les hommes. Chaque jour, nous avons à faire effort pour surmonter notre tendance à créer des divisions, pour apprendre à mieux vivre la paix, à mieux fabriquer la paix, comme disent les Béatitudes.

Nous avons dit que Dieu intervient, selon le prophète Esaïe, pour remettre de l'ordre dans la société. Dans ce passage, les animaux — le lion, l'ours, le chevreau, le serpent, le bœuf — pourraient bien représenter des hommes, des hommes qui se réconcilient et apprennent à vivre ensemble dans la paix. Mais cette réconciliation est à vivre, cette paix est à exercer. Si Dieu intervient, c'est pour nous un appel à la décision. Dieu nous parle dans notre situation, comme il parlait dans leur situation aux gens qui écoutaient Esaïe. Et c'est à nous de répondre. C'est à nous de nous associer aux projets de Dieu de manière active, pour que la paix qu'il nous propose devienne une réalité sur la terre. Amen !



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