Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte

Ecclésiaste 2 v 4-9 & 18-26 (Louis Honnay)



Texte : Ecclésiaste 2/4-9 & 18-26
Genre : Prédication
Auteur : Louis HONNAY
Source : Prédication pour le 31.07.1983.



(La méditation porte sur les v. 18-26. Mais lire les v. 4-9, pour situer le thème).

Il est rare de faire une prédication sur l'Ecclésiaste. On ne connaît que très peu ce livre biblique, dont on repère mal la place, quelque part entre les Psaumes et les Prophètes dans nos versions habituelles. Quand, par hasard, nous y jetons un coup d'œil, il nous semble déconcertant, choquant peut-être par son scepticisme et sa façon de nier les évidences, par son pessimisme en ce qui concerne la nature humaine. En y regardant de plus près, on commence à s'apercevoir qu'on se fait sur lui pas mal d'idées fausses. C'est vrai qu'il réfléchit beaucoup sur l'homme, sur ses œuvres, sur sa destinée, sur le monde. Mais, loin d'arriver à des conclusions négatives, il nous apporte un message qui est un véritable Evangile, une Bonne Nouvelle salutaire.

-o-

Nous le voyons déjà par ce fragment qui nous est proposé pour aujourd'hui. Celui qui se présente sous le nom bizarre de l'Ecclésiaste — on ne sait pas très bien ce qu'il veut dire — nous dit qu'il a été un grand réalisateur. Il a planté des vignes, des jardins et des vergers. Il a, par son travail, accumulé beaucoup d'or et d'argent, ce qui représente le compte en banque de l'époque. Il a favorisé le développement de la musique et du chant. Il s'est enfin procuré tout ce qui peut servir aux plaisirs sensuels. Parce qu'il a œuvré dans ces domaines agricoles, économiques et culturels, il sait de quoi les hommes sont capables, il connaît bien les possibilités humaines.

Nous les connaissons aussi. Nous avons une très forte conscience de ce que l'homme peut réaliser avec la technique, depuis le micro-ordinateur qui renferme des centaines de programmes et qui tient dans une boîte d'allumettes jusqu'aux énormes navettes spatiales. La sonde Pioneer, lancée voici dix ans pour aller observer la planète Jupiter, a dépassé il y a quelques semaines le système solaire et se perd dans l'espace cosmique. Il paraît qu'éventuellement elle pourrait réapparaître dans quelques dizaines de millions d'années, comme une comète. Il y a de quoi rêver...

Mais, à force de faire toujours mieux et toujours plus fort, nous finissons par oublier nos limites. La médecine accroît la durée moyenne de la vie humaine. Alors est apparue dans notre inconscient l'idée que la mort pouvait être indéfiniment reculée, l'idée de quelque chose comme une possible immortalité. Il est vrai que nous recommençons lentement à revenir à une vision moins irréelle, mais l'Ecclésiaste nous a largement devancés. Pour lui, la mort se trouve toujours à l'horizon. Il la prévoit, et c'est souvent à partir de l'idée de cette limite inévitable qu'il réfléchit.

Sa méditation sur la valeur de ses oeuvres, par exemple, part de là. Je ne jouirai pas éternellement de ce que j'ai réalisé. Ce que j'ai fait passera à mes héritiers. Oui, mais qu'en sera-t-il ? Si mon successeur est un homme sage, il préservera son patrimoine. Mais si c'est un imbécile, il le laissera péricliter et tout mon travail ne servira à rien. Est-il même normal qu'un homme qui n'a rien fait reçoive sans mérite ce que moi j'aurai accompli ? C'est la mise en question du principe même de l'héritage.

Nous avons l'habitude de croire que nos œuvres vont durer, qu'il en restera au moins quelque chose. Mais l'Ecclésiaste combat violemment cette idée. Il nous ramène à nos vraies dimensions. Il nous enlève nos illusions sur nous-mêmes et sur le résultat de nos efforts. Il laisse l'homme pour ainsi dire à nu, dépouillé des oripeaux dont l'imagination se plaît à le recouvrir.

-o-

C'est là que cette méditation de l'Ecclésiaste nous devient utile. Elle nous aide à nous comprendre, elle nous oblige à la sincérité envers nous-mêmes. Mais il ne nous abandonne pas tout seuls, dans un univers vidé du sens que nous avions cru y mettre. L'Ecclésiaste décape rigoureusement nos pensées, mais il n'est pas sceptique. Il reste un fidèle Israélite, qui s'en tient solidement à sa foi en Dieu et qui affirme cette foi tout au long de sa recherche. Il proclame, comme une vérité première, que 1'homme n'est rien sans Dieu, que Dieu appelle toute chose à l'existence et que tout subsiste par lui. Il nous rappelle ce qui fait le fondement de la vie humaine, ce qui lui donne sa valeur et son sens. Les hommes ne sont rien sans Dieu, ils n'existent que par lui.

On ne peut absolument pas dire que l'Ecclésiaste soit ce qu'on appelle un athée. Au contraire, pour lui rien ne se comprend sans Dieu. Voilà une affirmation précieuse pour nous, qui vivons dans un monde où on nie tout, où, dans de vastes secteurs de l'humanité, la foi chrétienne disparaît ou n'est plus authentiquement vécue. C'est dans cette ambiance de vide spirituel que l'Ecclésiaste nous apprend à témoigner de notre foi en Dieu. A notre tour, nous pouvons dire que Dieu est le fondement du monde, que tous ont besoin de lui pour asseoir leur existence, que sans lui tout s'écroule et perd son sens.

Avec l'Ecclésiaste, l'homme cesse de se croire le centre du monde. Face à toutes les philosophies et à tous les systèmes, il proclame que le vrai centre ne peut être que Dieu. L'homme n'est rien qu'une buée, rien qu'une vapeur déposée sur une vitre et qui bientôt disparaît. "Tout est vanité" ; ce refrain revient à chaque étape de sa réflexion. Il vaudrait mieux traduire : "Tout est fragilité". L'homme est fragile, malgré sa force et le gigantisme de ses réalisations. Il suffit de peu de choses pour qu'il disparaisse, un microbe extrêmement petit peut le tuer. Quelques siècles plus tard, alors que quelqu'un lui demande de régler son héritage, Jésus répondra : "La vie d'un homme ne dépend pas de ses biens, même s'il est dans l'abondance".

L'Ecclésiaste parle dans le même sens. Il combat notre orgueil et notre auto-satisfaction. Nous ne prenons pas racine en nous-mêmes, nous dépendons d'un autre. D'un autre qui nous donne tout ce que nous possédons, y compris nos capacités de travail, nos forces manuelles et intellectuelles qui nous permettent de créer.

C'est à cause de ce Dieu-là que nous pouvons jouir de nos œuvres. "Il n'y a rien de bon pour l'homme que de manger et de boire et de voir pour lui-même le bon côté de sa peine", dit l'Ecclésiaste. Il nous invite au plaisir. Comme but de notre existence, il nous propose le plaisir. Jouir de ce que le présent nous apporte de bon, jouir du produit de notre travail : il n'y a rien de meilleur pour nous. Mais il ne s'agit pas d'une jouissance égoïste, qui ramènerait tout à nous-mêmes et qui ferait encore de nous le centre du monde. L'invitation au plaisir contient une profonde sagesse. Si nous voulons tout faire par nous-mêmes, si nous essayons de nous dépasser par des exploits techniques toujours plus étonnants, nous nous crispons sur nos projets et nous ne trouvons plus le temps de la détente. La société s'organise en fonction d'un travail surhumain présenté comme une urgente nécessité, et chaque individu s'en ressent. Même les plaisirs que nous nous accordons masquent notre angoisse.

Il en va tout autrement quand on sait que le plaisir est un cadeau de Dieu et qu'il vient en surcroît de nos œuvres légitimes. La foi en Dieu est créatrice de liberté : liberté de ne pas devenir esclaves de notre activité, liberté de jouir de nos plaisirs sans remords. Loin d'être égoïste, la jouissance devient une occasion de louange, parce que reçue dans la paix et la détente.

-o-

La sagesse de l'Ecclésiaste nous invite à ne pas regretter le passé, à ne pas vivre uniquement en fonction de l'avenir. Il nous rencontre dans notre présent, car c’est là que nous vivons effectivement. Le passé n'est plus et l'avenir n'est pas encore.

Devons-nous donc ne jamais penser à cet avenir ? Devons-nous ne rien prévoir ? Faut-il mener une politique à court terme, qui gère l'immédiat et qui ne trace aucun plan pour les années suivantes ? L'Ecclésiaste nous conseille-t-il une politique à courte vue ? Sans doute pas, il ne dit pas : "Après moi, le déluge". Il est sage de penser à ceux qui nous suivront. Mais, encore une fois, sans illusion, en sachant que le sort du monde ne dépend pas de nous et que nous ne réglerons pas, à nous tout seuls, le destin de l'humanité. Dans nos entreprises, l'humilité nous préserve de voir trop grand. Le souci de demain ne doit pas tuer la joie d'aujourd'hui.

Amen.



Autres lectures : Luc 12/13-21
1 Timothée 6/6-10

Chants :
* Psaume 8/1, 3, 4, 5, 6 Ton nom, Seigneur
* NCTC 257/1 à 3 = ARC 242 Dieu des louanges
ou LP 85/1, 2, 3, 5 Oui, je veux te bénir
ou ARC 250/1 à 3 Adorons tous le Seigneur
* NCTC 251/1 à 3 = ARC 244 Grand Dieu, nous te louons




Inscription à la newsletter