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Deutéronome 6 v 1 Pierre Muller



Frères et sœurs, nous venons d'entendre cette parole de l'Ecriture : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu". C'est ainsi que le Deutéronome résume tous les commandements, longtemps avant que Jésus ne résume toute la Loi dans ces deux grands commandements : aimer Dieu, aimer son prochain.

Alors, vous l'avez constaté, on parle beaucoup d'amour, tout autour de nous. Il n'y a guère de chansons qui ne le racontent pas, heureux ou malheureux ; mais c'est souvent un amour galvaudé, dégénéré, sali, réduit à son aspect physique. En fait, il existe plusieurs formes de l'amour. L'amour du couple naturellement, celui qui se chante et se déchante. Mais aussi l'amour paternel ou maternel, l'amour filial ou fraternel. Jadis, on parlait de l'amour de la patrie qui, selon notre hymne national, devait conduire et soutenir les bras vainqueurs des citoyens. D'autre part, il y a l'amour possessif, celui de la mère abusive, qui voudrait faire obéir ses enfants jusqu'à leur mort ; cet amour-là est de l'ordre de la consommation : on aime un individu comme on aime les tomates farcies, pour les manger. Et puis il y a aussi l'amour don de soi, qui cherche le bonheur de l'autre, qui veut son bien et y travaille.

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Dans ce tableau plus ou moins sombre, où pouvons-nous placer cet amour que le Deutéronome nous recommande et auquel Jésus nous exhorte ? Pour essayer de le comprendre, un moyen est peut-être de regarder notre texte de plus près et d'analyser ce qu'il nous dit. Il nous dit que nous devons aimer Dieu. L'amour crée donc une relation entre Dieu et nous. D'ailleurs, l'amour est toujours un mode de relation ; pour aimer, il faut être au moins deux. Ici, il s'agit d'une relation tout à fait spécifique, celle entre Dieu et nous. Donc avec quelqu'un, avec une personne vivante, qui ne fait pas partie de la foule des gens que nous pouvons rencontrer, mais qui se situe ailleurs, tout en étant bien réelle. Quelqu'un qui ne fait pas partie du monde, mais qui est bien réellement présent dans notre monde.

Cette particularité explique la façon dont nous sommes appelés à aimer Dieu. D'abord, de tout notre cœur. Dans la Bible, le cœur est le siège de l'intelligence plus encore que des sentiments. On pense avec son cœur. Ce qui veut dire qu'il nous faut aimer Dieu avec toutes nos pensées, avec toute notre intelligence. Tout ce que nous pensons, imaginons, combinons, inventons, projetons, doit être guidé par notre amour pour Dieu.

Nous sommes appelés à l'aimer de tout notre être. Les anciennes traductions disaient "de toute notre âme", mais il vaut mieux conserver le sens plein du mot hébreu, qui désigne l'individu entier. C'est avec tout nous-mêmes, avec tout ce que nous sommes, que nous pouvons aimer Dieu. Pas avec la moitié de nous-mêmes, ni avec une petite partie, mais avec la totalité de notre personne.

Nous sommes enfin appelés à aimer Dieu de toute notre force. En réalité, on ne sait pas trop comment traduire. Littéralement, on devrait dire "de tout ton beaucoup". Un traducteur moderne a compris "de toute ton intensité". C'est assez juste, car on a ici l'idée de tout ce qui est en nous, toutes les capacités, toutes les facultés, toutes les possibilités de réalisation que nous portons en nous.

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Dans l'évangile de Marc, Jésus ajoute "de toute ta pensée". Mais la pensée est déjà comprise dans le cœur. Cœur, être et intensité (ou force), ces trois mots évoquent l'idée de totalité, d'entièreté. C'est la personne totale, la personne UNE, qui est invitée à aimer Dieu. Et justement, Dieu est UN : "Ecoute, Israël ; le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN". Dieu est unique et sans partage. A l'unique Seigneur correspond l'unité de notre personne, l'unité avec laquelle nous devons l'aimer.

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Sur le plan humain, l'amour est une force, qui peut posséder quelqu'un et le mener. La force de l'amour attire un homme et une femme l'un vers l'autre, et les tient liés ensemble. L'amour peut être une passion, l'amour peut être passionné ou passionnel. Il y a diverses formes de passions, comme il y a plusieurs sortes d'amour. Il y a des passions innocentes, comme celle du collectionneur de timbres ou d'étiquettes de boites de fromage. Il y a des passions intellectuelles : on peut être passionné de musique ou de peinture, tout comme d'autres sont passionnés de sport, que ce soit le football ou autre chose. — Certains amours et certaines passions sont destructeurs. On peut aimer le sang, on peut aimer faire mal aux autres, c'est le sadisme. D'autres amours et d'autres passions sont positifs, constructifs. Des gens sont animés par la passion d'aider les autres, de faire leur bonheur, de les aider à vivre.

De toute façon, l'amour ou la passion donnent un but à la personne. Ils lui donnent la force d'y tendre, de réaliser ses désirs. L'amour unifie la personne, il rassemble ses forces comme en un faisceau, pour la faire avancer dans une seule et même direction. Un amour mobilise l'individu, parfois au point qu'il ne pense plus qu'à une seule chose, pour laquelle il vit. Vivre pour le sport, vivre pour l'art, vivre pour une personne qu'on aime, cela polarise les énergies. L'amour donne un sens à la vie. On ne se disperse plus dans tous les sens, on suit un chemin unique, on a un unique objet, un unique projet auquel tout le reste est subordonné.

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Ces quelques observations sur le plan humain nous permettent de mieux comprendre ce que disent Jésus et le Deutéronome : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu". Ce commandement a deux effets. Il a d'abord un effet négatif. Aimer Dieu, et l'aimer lui seul, cela veut dire que nous devons lui réserver notre amour, tout notre amour. Aimer Dieu nous libère de tous nos autres attachements. Appelés à aimer le Seigneur, les Israélites doivent en même temps rejeter les idoles, toutes les idoles. Dieu est UN ; donc il n'est pas partagé, il n'est pas multiple comme les divinités païennes. Ainsi l'amour pour Dieu nous recentre, il nous libère des servitudes, de nos attachements étrangers. Il nous prend complètement. Dieu nous suffit, nous n'avons plus besoin d'autre chose.

Mais aimer Dieu entraîne aussi, et inversement, un effet positif. Le Seigneur devient le but unique de toute notre vie. Il est à l'horizon de toutes nos démarches, comme il est à leur point de départ. Dans tout ce que nous faisons, nous essayons d'aimer Dieu et de lui plaire. L'amour pour Dieu ressemble à une passion. Il nous préserve de nous disperser, il nous unifie, il rassemble nos énergies. Nous restons des humains, engagés dans toutes sortes de tâches, tenus par toutes sortes d'obligations et de contraintes. Mais tout ce que nous entreprenons est comme teinté par notre amour pour Dieu, il en prend la coloration. Ce n'est pas pour rien que la Bible compare les liens qui unissent Dieu et ses fidèles, aux liens qui unissent un homme à son épouse. C'est une passion positive.

"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu"... C'est un commandement. Mais comment peut-on commander l'amour ? Comment peut-on commander une passion ? La question serait pertinente s'il s'agissait seulement de sentiments. Mais l'amour pour Dieu ne se passe pas sur le plan sentimental, du moins pas entièrement. Les Israélites doivent vivre dans le pays que Dieu leur donne. Un pays, cela suppose cultiver la terre, avoir des relations avec les voisins, avoir une structure économique, une structure sociale, une structure politique. L'amour pour Dieu se vit dans le concret des occupations quotidiennes, là où on doit mettre en œuvre tous les autres commandements. Aimer Dieu, c'est une pratique ; cela consiste à être disponible pour faire sa volonté. C'est une manière de vivre, une certaine tonalité que nous donnons à notre vie.

Ainsi, l'amour pour Dieu n'a rien d'abstrait. Il ne nous sort pas de notre vie de tous les jours, il ne nous éloigne pas de nos travaux. Jésus met ensemble les deux commandements : aimer Dieu, aimer le prochain. Dans la société où nous sommes, avec son tissu d'activités et de relations diverses, l'amour de Dieu et du prochain doit nous guider. Il donne un certain ton à notre façon d'être, il pénètre tout ce que nous faisons. Aimer Dieu, ce n'est pas nous séparer du monde ; c'est, au contraire, y vivre plus intimement liés aux autres, plus complètement engagés dans le quotidien, mais en sachant que tout prend un sens parce que cette ligne de force nous oriente. Comme l'écrivait Saint Augustin : "Aime Dieu et fais ce que tu veux".

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En nous demandant de l'aimer, Dieu n'exerce pas sur nous une contrainte. Il ne nous crée pas une obligation. Il ne cherche pas à nous diminuer, à restreindre nos possibilités. Non, l'amour pour Dieu est du genre épanouissant. Les gens qui n'aiment pas s'aigrissent ; ils se replient sur eux-mêmes, ils se rendent malheureux. Le Deutéronome établit un lien entre l'amour pour Dieu et le bonheur : "Ainsi tu seras heureux... dans un pays ruisselant de lait et de miel". C'est la description classique de la terre promise. Dieu veut notre bonheur, et notre bonheur, c'est de l'aimer. Dans un monde qui n'est plus chrétien, aimer Dieu est une folie. Mais il n'y a peut-être que les fous qui soient heureux ? !

Amen !



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