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Deutéronome 4 v 1-12 (David Mitrani)



texte : Deutéronome 4 / 1-12 (Traduction Œcuménique de la Bible)
première lecture : Épître de Jacques 1 / 17-25
chant : 278 (NCTC)

Voici donc, chers amis, deux des textes proposés pour ce dimanche dans la liste habituelle, deux textes dont les leçons sont classiques et connues. Jacques, selon son génie propre, nous rap-pelle toujours que la foi est non pas écoute seule, mais mise en pratique de ce qui est entendu. Quant au Deutéronome, qui est par excellence "le livre de la Loi", il nous dit lui aussi que les commande-ments sont faits pour être mis en pratique. Le plus juif des livres d'Israël, et le plus catholique des ou-vrages du Nouveau Testament. Nous protestants, qu'allons-nous en faire? Si nous suivons cette pre-mière et évidente lecture telle qu'elle, alors notre protestantisme, malgré l'apparence de fidélité bibli-que, part en fumée. Et sinon, qui sommes-nous pour rejeter la Loi de Dieu donnée à Moïse, ou bien la lettre du frère du Seigneur, quand bien même elle ne serait, comme disait Luther, qu'une "épître de paille"?…
Lisons Moïse: il interdit de rien ajouter ou retrancher. Quant à ajouter, l'auteur de la Loi a lui-même donné son Fils unique, bien plus grand que Moïse, et cet ajout majeur a tout changé, même si Jacques lui-même ne s'en est peut-être guère rendu compte. Paul et Jean sont là pour nous le faire comprendre. Mais en tout cas, nous, nous ne retrancherons rien. Enlever à la Bible, serait-ce une seule ligne, c'est se donner le droit de la juger selon des critères extérieurs à elle, et c'est justement ce qui est interdit ici. Car qui dira que mes critères intellectuels ou spirituels, mes modes culturelles ou morales, valent mieux que la Loi de Dieu? Non, nous n'enlèverons rien, sous peine de tout perdre.
Mais, chers lecteurs de la Bible, si nous n'enlevons rien, alors il faut tout lire, et bien lire, et ne pas nous contenter de la surface. Le texte biblique, comme tout autre texte qui aurait un peu de sens, a une épaisseur, une profondeur, qui demande sans doute un petit effort… ou plutôt, simplement, une prise au sérieux, un respect pour ce que son auteur a voulu nous dire. D'autant plus si vous croyez que derrière l'auteur humain s'en cache un autre qui a quelque chose à vous dire aujourd'hui!
Au fait, qui donc a quelque chose à nous dire aujourd'hui? Qui donc peut prétendre avoir assez de droits sur nos existences pour avoir à en dire ou à en redire quelque chose? À qui donc apparte-nons-nous, que celui-ci puisse juger notre vie et vouloir la redresser, la réorienter, nous complimenter ou nous réprimander? Oh, parmi nous il n'y en a pas qui sacrifient au "Baal de Péor", ça se saurait… Mais la question n'est pas si anodine, d'autant qu'à d'autres époques et même si cette idole portait d'autres noms, bien des chrétiens s'y sont laissés prendre.
Comme Moïse, je ne veux pas ici parler des dieux des païens. Ils en ont, évidemment: ce sont des païens! Moïse parle des apostasies des enfants d'Israël, et non de leurs voisins. Quels sont donc les faux dieux par ou pour lesquels nous nous faisons avoir, nous?! Je vous préviens d'entrée, vous pourrez facilement m'accuser de deux choses au moins: d'angélisme d'une part, de discours politi-quement incorrect d'autre part!
Le premier Baal auquel nous sacrifions notre existence et, souvent, celle des autres, il s'ap-pelle "il faut bien". Il a de nombreux avatars: c'est la nécessité économique, la tradition culturelle – tribale ou familiale –, la norme sociale, l'instinct de conservation et celui de reproduction. Tu peux dire ce que tu veux, mais "il faut bien" vivre comme ça, vivre comme tout le monde, reproduire les sché-mas, enseigner les valeurs, gagner sa vie et celle de sa famille, prévoir sa retraite, assurer ses arriè-res, défendre ses intérêts et ses biens,… Le Baal a raison. Comme l'antique serpent. Oui, "il faut bien"… Mais pourquoi? pour quoi faire?…
Si nous analysions les discours ou les pratiques des adeptes de ce Dieu-là, nous verrions qu'il peut être, à volonté, de droite ou de gauche, dans la rue ou les palais, mais aussi chez tout un chacun qui n'est ni de ci ni de là et qui vit normalement, qui s'y essaye en tout cas. Ses adeptes ne se recon-naissent pas entre eux, car ils s'attachent à des avatars différents du Baal, mais c'est bien le même Baal. "Il faut bien" est à lui-même sa propre justification. "Il faut bien faire ce qu'il faut"!!! Avouez pour-tant: qui d'entre nous y échappe?
L'autre Baal auquel nous sacrifions beaucoup de choses et de gens, il a un nom qui change pour chacun de nous, mais qui se prononce toujours de la même façon: "moi". Peut-être n'est-ce en-core qu'un avatar du premier, je n'en sais rien. Car parfois les deux se disputent la mainmise sur ma vie. Ils sont souvent ressentis comme antagonistes, par beaucoup de gens. Leurs cultes en tout cas sont distincts l'un de l'autre. La confession de foi de cette seconde idolâtrie s'énonce ainsi: "je suis mon propre maître". Ou bien encore: "personne ne me dira ce que j'ai à faire".
Ainsi, chers amis, notre protestantisme lui-même peut n'être qu'un paravent décent pour l'une ou l'autre de ces deux tentations. Je suis protestant, je crois telle ou telle chose, je tente de mettre en pratique telle et telle valeurs, parce qu'il faut bien, parce que, sinon, où irions-nous?, parce que, dans ma famille, on a toujours fait ainsi, on s'est même battu pour pouvoir le faire… Ou bien je suis protes-tant parce que "c'est mon choix", je ne vais tout de même pas rentrer dans le moule et obéir à des structures, à des appareils, et croire ce qu'on me dit, quand même!…
À qui donc, à quel "baal", à quel maître, appartient ma vie? Qui donc a autorité sur mes idées, mes valeurs, mes faits et gestes? Est-ce la norme, la nécessité? Ou bien est-ce le plaisir, la liberté? Pour le dire autrement, quelle est la "sagesse" qui fait de nous – de vous et de moi, chacun et ensem-ble – ce que nous sommes? À quoi les autres nous reconnaissent-ils? C'est bien la question que Moïse renvoie aux Israélites. Prenons garde aux réponses de ces autres, de ces gens qui ne font pas partie du cercle où nous croyons nous trouver.
S'ils disent nous reconnaître à nos valeurs ou à nos œuvres, quelles que soient selon eux les valeurs ou les œuvres en question, alors c'est que nous sommes à côté de la plaque, nous, pas eux! Nous n'avons pas à juger le regard des autres, mais bien ce qui, en nous, à donné une telle vision. En effet, ne retranchons rien de Moïse. Rappelez-vous ces versets: "ils diront: «Cette grande nation ne peut être qu’un peuple sage et intelligent!» En effet, quelle grande nation a des dieux qui s’approchent d’elle comme le SEIGNEUR notre Dieu le fait chaque fois que nous l’appelons? Et quelle grande na-tion a des lois et des coutumes aussi justes que toute cette Loi que je mets devant vous au-jourd’hui?"…
Ainsi, le critère, c'est ce que Dieu fait pour nous, c'est ce que Dieu nous dit à nous. Ce n'est pas ce à quoi Dieu ressemble – la théologie fondamentale n'intéresse guère les gens qui ne croient pas en ce dieu, c'est normal – et ce n'est pas ce que nous faisons de sa parole – sinon que si elle ne nous atteint pas, comment les gens pourraient-ils reconnaître le Seigneur? Le titre même de Seigneur implique évidemment une seigneurie. Appeler notre Dieu "Seigneur", c'est confesser que nous som-mes à lui, c'est dire que notre vie lui appartient à lui, et pas à d'autres maîtres.
Ma vie, si elle est à Dieu, est alors libre de toute nécessité. La foi chrétienne serait parfaite-ment anarchiste, si elle ne rajoutait pas que ma vie ne m'appartient pas à moi non plus. Elle est libre même de la liberté! Une seule chose détermine ma vie chrétienne – le reste de mon existence de-meure païen et sans intérêt aucun pour Dieu et pour les autres – oui, une seule chose compte: la pa-role que Dieu m'adresse en s'approchant de moi. C'est elle qui me libère de tout le reste.
"Garde-toi d'oublier les choses que tu as vues", disait Moïse à Israël. Mais ce dont il est ques-tion, ce n'est pas de miracle, c'est de parole: "une voix parlait, et vous l'entendiez"… N'enlevons rien à l'Écriture, pour comprendre tous ces enchaînements. N'enlevons rien à la Parole qui nous a été dite, car alors nous ne sommes plus rien. Les chimpanzés vivent ensemble, se battent et s'aiment, se re-produisent et fabriquent des outils. Nous en avons, dans notre orgueil, perdu toute conscience, mais sans la parole que Dieu nous adresse, nous ne sommes rien d'autre que des chimpanzés ayant un discours un peu élaboré…
Ce qui fait la différence? La nature de la parole reçue, la qualité de celui qui nous parle et qui se livre à nous dans cette parole – car il n'y a pas de parole si celui qui parle ne s'y livre pas! Celui qui parle à ma vie et, ce faisant, qui la transforme, ce n'est pas moi, ce n'est pas l'esprit du monde, ce n'est pas l'aspiration des chimpanzés à la transcendance, ce n'est ni l'histoire ni la génétique ni les jolies valeurs pour lesquelles on tue si facilement son prochain. Celui qui revendique la seigneurie sur ma vie et sur votre vie, c'est celui qui a donné sa vie pour moi et pour vous. Le seul Dieu qui ne se montre pas, mais qui se livre dans une parole, qui s'y livre totalement.
Ce n'est pas à l'Horeb qu' "il n'y avait rien d'autre que la voix". Là-bas, il y avait du feu, il y avait Moïse, il y avait plus de médiation que de présence! Non, c'est dans ma vie et dans la vôtre, là où se heurtent les nécessités diverses et la soif d'autonomie de chacune de nos individualités. Là, Dieu parle, Christ advient. Alors ma vie, sinon absurde et conformiste, reçoit et trouve son sens et sa vérité. Alors seulement, elle témoigne de son Seigneur, lorsqu'elle lui appartient. Amen.
Jarnac - 31 août 2003
Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr



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