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Deutéronome 26 v 4 - 10 (Pierre Muller)



Frères et sœurs, on dit que la terre appartient au premier occupant. Le premier qui occupe un espace est propriétaire de ce terrain. Ainsi, un groupe d'hommes qui arrive dans une contrée encore inhabitée en est le propriétaire ; cette contrée lui appartient. C'est un beau principe, mais on ne l'observe pas toujours ; en effet, les conquérants qui occupent un pays par la force s'en prétendent possesseurs, même s'il y avait déjà des habitants. Dans ce cas, c’est le droit du plus fort qui sert de titre légitime.

On dit aussi que le produit du travail appartient à celui qui le fabrique. Un artisan qui fabrique un objet, un cultivateur qui fait pousser des céréales, sont propriétaires de ce qu'ils produisent et ils peuvent donc le vendre. Malheureusement, ce beau principe n'est pas toujours observé dans la pratique. Un ouvrier ne perçoit pas forcément le salaire qui équivaut à son travail. C'est le cas en Europe pour les catégories les plus défavorisées. C'est le cas en Afrique et dans certains pays de l'Asie du sud-est, où le travail n'est rémunéré que par un salaire de misère. Et c’est là tout le combat du "commerce équitable" que de chercher à acheter à un prix juste tel objet fabriqué par tel artisan d’un pays en voie de développement ; c’est dans cet état d’esprit que travaille, par exemple, le SEL pour les objets artisanaux qui sont vendus en Europe.

Ainsi, le principe de la propriété de la terre et du travail est souvent contredit par des pratiques qui vont en sens inverse. Chacun cherche à accaparer ce qu'il possède ou ce qu'il croit posséder. Parfois — souvent ! — on s'efforce de se rendre maître de ce que les autres possèdent. Je suis le plus fort, donc j'ai raison. Telle est la morale de l'accaparement.

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Le texte du Deutéronome que nous avons lu va dans un sens différent. Il propose un point de vue complètement autre. Ce texte donne un commandement ; il décrit une coutume que les Israélites devaient suivre une fois par an, au moment de la récolte. Le cultivateur israélite doit cueillir les premiers produits de ses terres, les mettre dans un panier et les porter au prêtre dans le Temple de Dieu. Cette coutume — comme tout le Premier Testament — se place dans le cadre de l'alliance entre Dieu et le peuple d'Israël.

Dans ce passage, celui qui offre les produits de son sol évoque son histoire. Il sait qu'il a une origine. Il dit que son ancêtre était un Araméen errant. Il pense peut-être à Abraham. Ses arrière-arrière-grands-parents ont subi une très dure servitude en Egypte, où on a voulu les faire disparaître. Mais le Seigneur est intervenu par sa puissance, il a fait en sorte que ce peuple menacé de génocide soit sauvé. Le Seigneur sauve du mal, il donne une vie libre.

Quand des hommes veulent s'affranchir de la servitude, ils font la révolution. Quand le poids des privilèges et des injustices est trop lourd, on se révolte, pour obtenir une condition meilleure. La sortie d'Egypte était une révolution. Elle a consisté à arracher toute une population à ses oppresseurs, pour la rendre libre. Mais cette révolution-là ne s'est pas faite par la force humaine, par la conquête du pouvoir. C'est le Seigneur, par sa puissance, qui a accompli cette révolution, qui a rendu libres les Hébreux. C'est lui qui est au centre de cet événement. C’est ainsi que le Seigneur a rendu la liberté aux Hébreux pour les installer dans le pays qu’il leur avait promis.

De ce fait, celui qui apporte l'offrande des produits de sa terre ne considère pas que cette terre lui appartient. Ce n'est pas sa terre, ce n'est pas son pays. Ce n'est pas lui qui les a conquis et qui s'en est rendu maître. Cette terre, ce pays, il les a reçus. Bien sûr, il a fallu que les Hébreux, appelés alors les Israélites, fassent l'effort de s'y installer. Il faut peiner pour cultiver les champs. Mais cela n'empêche pas que cette terre, ces montagnes, ces champs, sont autant de dons reçus du Seigneur.

L'Israélite qui parle ici apporte l'offrande des premiers produits de l'année. D'après un commentateur, on prend les fruits et les épis qui se trouvent mûrs les premiers et on les apporte à Dieu. Cette offrande est un geste de reconnaissance au double sens du mot. Le cultivateur reconnaît que ce qu'il apporte est un don du Seigneur. Il apporte une partie, une toute petite partie, de sa récolte, mais cela représente l'ensemble de la récolte. Par ce geste d'apporter (peut-être une pomme, une grappe de raisin ou un épi de blé ou d'orge), cet homme offre toute sa récolte à celui qui en est le véritable propriétaire.

Ce geste est aussi un acte de reconnaissance au second sens du mot. C'est une façon de dire merci, de dire sa gratitude pour tous ces dons de Dieu qu'on reçoit chaque année.

L'offrande des prémices — des premiers fruits de la terre — exprime une position originale. Ce geste montre qu'on ne cherche pas à accaparer, à prendre possession, à se dire et à se vouloir le maître et le propriétaire. Dans cette perspective, on ne peut pas accaparer ce qu'on possède, on ne peut que le recevoir. L'homme n'est plus au centre de sa vie, ni au centre de son travail. C'est un autre qui est au centre. Un autre — c'est-à-dire Dieu —, de qui on reçoit toute chose. On ne possède pas réellement ce qu'on a ; on ne peut que le recevoir. C'est un don qui nous est fait. Cela ne peut venir que de Dieu.

C'est là un renversement complet par rapport au principe que la terre appartient au premier occupant, ou que le produit du travail appartient au travailleur. L'homme ne se met plus en avant, mais il reconnaît que c'est le Seigneur qui est au centre, que tout vient de lui et que la louange lui est due.

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Dans le passage de l'évangile de Luc que nous avons lu, nous découvrons le même thème. C'est le récit de la tentation de Jésus. Cette tentation est une mise à l'épreuve ! Il s'agit de savoir de quoi Jésus est capable, s'il est capable de résister au mal. Au lieu de dire que Jésus est tenté, on pourrait dire qu'il subit un test, ce serait aussi juste.

Les trois épreuves que Luc raconte, comme Matthieu mais dans un ordre différent, sont significatives. La première consisterait à changer des pierres en pains, pour s'en nourrir. Ce serait pour Jésus se servir de sa puissance pour acquérir de la nourriture, comme si la nourriture matérielle était la plus essentielle, comme si elle était le tout de la vie humaine, comme si tout le reste comptait moins ou ne comptait pas du tout. Ce serait une main-mise sur une partie de la création, que Jésus voudrait conquérir, au lieu de la recevoir de son Père.

La deuxième tentation, c’est celle du pouvoir. Il s'agirait pour Jésus de prendre le pouvoir, de l'accaparer, de le prendre pour soi, de le concentrer dans une seule personne, la sienne. Ce serait faire de soi-même le centre de la société, le centre du monde. Lui, Jésus, commanderait et le reste des hommes serait à ses pieds comme des sujets soumis et obéissants.

La troisième tentation consisterait pour Jésus à sauter du deuxième ou du troisième étage, en comptant sur la puissance de Dieu pour le préserver, de sorte qu'il ne se fasse pas mal en arrivant par terre. Ce serait accaparer la puissance du Seigneur, pour s'en servir à son profit. Ce serait peut-être un moyen d'attirer les foules par la démonstration d'un miracle inutile.

Accaparer, prendre pour soi ce qu'on a réussi à arracher, c'est un aspect de la triple tentation de Jésus. Dans cette affaire, deux paroles se trouvent en conflit. Il y a la parole de Satan : "Tu peux changer des pierres en pains, tu peux prendre le pouvoir, tu peux te jeter en bas sans te faire mal". C'est la parole de celui qui veut faire dévier quelqu'un, en se servant à l'occasion d'une citation de la Bible comprise exprès de travers. Cette parole de Satan pourrait bien être aussi la parole de l'homme. La parole de l'homme qui se parle à lui-même, qui est tenté par sa propre convoitise, par son désir de tout ramener à lui-même. C'est la parole d'une force intérieure, qui nous pousse à chercher notre intérêt et rien que le nôtre ; vous savez, quand on dit : « Ça a été plus fort que moi… ».

En conflit avec cette parole, cause de déviation, il y a la Parole de Dieu. Chaque fois que Satan prononce une parole pour l'inciter au mal, Jésus répond par une Parole de Dieu. Une Parole qui, elle, redresse les idées, qui indique la vérité, une Parole qui éclaire la situation, qui remet les choses en place, une Parole qui donne le vrai sens de la Parole citée par Satan, qui la faussait pour tromper.

En fin de compte, Jésus préfère la Parole de Dieu à celle de Satan, à la parole de ses forces intérieures et de ses instincts. Jésus, ici, n'est pas au centre du monde. Il n'est même plus au centre de lui-même. Il se décentre de soi-même, pour se centrer ailleurs, sur quelqu'un d'extérieur. Il se centre en Dieu.

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Cette attitude de Jésus correspond tout à fait au geste de l'Israélite du Deutéronome, qui prend conscience qu'il n'est pas le centre du monde, mais que son centre est ailleurs, que sa vie et ses biens lui viennent de son Seigneur. Le geste d'offrande des prémices dans le Deutéronome, comme la réponse de Jésus à ses épreuves, nous montrent comment on peut surmonter la tentation de repli sur soi-même et la tentation de tout ramener à soi-même, la tentation de l'égoïsme, la tentation de l'accaparement des richesses, qui peut vite devenir aussi l'accaparement des personnes…

Cette résistance au mal, cette décision de se situer en seconde position, sont une source de joie. Le passage du Deutéronome se termine par une invitation à la joie : "Tu te réjouiras, toi, ta famille, le lévite et l'étranger qui habite chez toi" :
- la famille, parce que c'est celle de l'Israélite qui apporte ses prémices ;
- le lévite, parce qu'il n'a pas d'autres ressources, en tant que personnel attaché au Temple ;
- l'étranger, parce qu'on doit l'accueillir comme un frère.

En effet, on ne se réjouit pas tout seul à cause des dons du Seigneur. On se réjouit avec les autres. L'égoïsme replie l'individu sur lui-même, il le coupe des autres, il est souvent une source de peine. Tandis que la joie qu'on éprouve quand on comprend qu'on n'est pas le centre du monde, cette joie-là est celle de la communication avec les autres, c'est la joie du partage. Car le Seigneur qui est pour moi, est aussi pour les autres.

Frères et sœurs, disons-le autour de nous, et vivons-le !

Amen !

D’après Louis HONNAY : Prédication pour le 05.03.1995 (1° dimanche de Carême).



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