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Deutéronome 26/1-13 (James WOODY)
Texte : Deutéronome 26/1-13
Genre : Prédication Auteur : James WOODY Source : Prédication du 30.09.2001 en Avignon, trouvée sur le site de l’Eglise réformée d’Avignon. Le maillon faible Chers frères et sœurs, qui est le maillon faible ? Et qu’allons-nous en faire ? Ce n’est pas seulement le texte qui pose cette question, mais notre société, qui n’en fini pas de transpirer de précarité. Quel est parmi nous le maillon faible et qu’allons-nous en faire ? Allons-nous écrire son nom sur une pancarte et lui dire un "au revoir" en forme d’adieu parce qu’il n’y aurait plus que Dieu qui puisse avoir encore pitié de son âme ? L’élimination des maillons faibles semble être une politique bien admise depuis la nuit des temps. A quoi bon s’encombrer de maillons faibles ? Je ne sais pas très bien comment c’était avant, au XIX° siècle par exemple, mais nous savons comment c’est aujourd’hui. Lorsque les journaux veulent donner une photographie d’un pays, ils annoncent les 30 plus grosses fortunes, les 20 plus gros salaires, les 50 plus grandes plus-values. C’est aberrant. Une société ne s’évalue pas à ses plus grosses réussites. Le marxisme déjà l’avait dit. La force d’une chaîne se mesure à la force de son maillon le plus faible. Mais le marxisme n’avait rien inventé, c’est déjà ce que l’Eternel disait à Moïse. Et il ne s’arrêtait pas là. Avec sa vision claire du monde et de l’homme, il ajoutait que le maillon faible, c’est chacun de nous. Alors qu’au gré des événements mondiaux les hommes se réclament tour à tour citoyens de Berlin, de Sarajevo, des Etats-Unis, ce texte en forme de reprise à la fois historique, anthropologique et théologique dit de nous que nous sommes tous les fils et filles d’un araméen dépérissant qui, avec quelques-uns, devint esclave en Egypte. Et si le clou n’était pas suffisamment enfoncé, l’Eternel ajoute que sa plus grande préoccupation va vers la veuve, l’orphelin et l’immigrant, c’est-à-dire vers ceux qui sont les plus fragiles de notre société, les plus faibles, les plus faibles des maillons faibles, véritablement la queue de la société. Et si le clou n’était toujours pas suffisamment enfoncé, il ajoute encore que les prémices de nos revenus, la première part de ce que nous avons gagné, reçu, il faut la leur donner, ainsi qu’à la communauté religieuse représentée par les lévites. Et c’est là une interpellation extraordinaire pour nous tous qui pensons être socialement corrects dans une société socialement correcte. Que faisons-nous de nos maillons les plus faibles ? Oh, nous ne les remettons pas tout à fait à Dieu, nous faisons mine de nous en occuper. Mais de quelle façon ? Je me permets d’ouvrir une fenêtre sur un jeu de société mondialement connu et pratiqué, le Monopoly. J’ouvre cette fenêtre pour donner un conseil aux joueurs qui ne gagnent pas souvent. Un avertissement et un conseil. L’avertissement est que ce jeu est un jeu cruel, où ce sont ceux que le dictionnaire nomme des "salauds" qui gagnent. Le conseil, c’est le suivant : pour gagner, il faut humilier en faisant, autant que possible, des autres joueurs des esclaves. Cela signifie ne jamais mettre quelqu’un en banqueroute, mais l’endetter, le mettre dans une situation de dépendance économique. S’il est sur le point de faire faillite, il faut en faire un soumis plutôt que de le laisser quitter le jeu. Dans un état où il ne pourra plus jamais faire surface, il devient pour celui qui en est maître, une source de revenus qui n’ira pas aux autres joueurs. Concrètement, plutôt que de laisser quelqu’un faire faillite, mieux vaut lui payer ses dettes en lui demandant de vous reverser une bonne partie des revenus qu’il obtiendra quand quelqu’un tombera sur une case qui lui appartient. C’est mieux que de voir son titre de propriété risquer d’être remis en jeu et d’être racheté par un concurrent. C’est comme cela que l’on bâtit un monopole, pas très poli, certes, mais très efficace. Ce jeu est donc aux antipodes des valeurs évangéliques et, dans le même temps, très proche de notre société. Très proche de notre société avec ses 965 200 personnes qui touchent le RMI, 156 700 personnes qui touchent l’allocation parent isolé, 429 700 personnes qui bénéficient de l’allocation de solidarité spécifique, 32 100 personnes qui reçoivent l’allocation d’insertion, 700 000 personnes qui perçoivent l’allocation supplémentaire vieillesse. Oui, la pauvreté est une donne essentielle de notre société. Et c’est une donne dont ceux qui sont riches profitent à la manière des bons joueurs de Monopoly. Nous venons de voir passer une belle période de prospérité économique, période de croissance, euphorie des marchés, etc… Mais, chose curieuse, entre 1990 et 2000, le taux de ménages qui sont sous le seuil de pauvreté (3 500 F. pour un célibataire) est passé de 7,1 % à 7 %. Autant dire que la pauvreté en France se maintient bien ou, pour être franc, que la France maintient bien son taux de pauvreté. Eh bien, voilà ce qu’est notre société : une communauté humaine qui accepte de maintenir 7 % de ses ménages dans un état de pauvreté. Pas question de les retirer du circuit social, pas question de déclencher des moyens extraordinaires pour eux, non ! Les maintenir dans cet état précaire, en sommeil. Alors que c’est vers eux, justement, que nos efforts, nos gestes de solidarité, de fraternité, devraient se porter de façon démultipliée. Et par pauvres, il ne faut pas entendre seulement pauvre économiquement parlant. Il faut aussi penser à ceux qui sont touchés par une précarité sociale telle que le veuvage, l’orphelinat et la perte de racines identitaires. Dans le christianisme, il n’est pas de thème plus net, plus clair, plus évident que celui du privilège des pauvres. C’est la raison pour laquelle l’Eglise doit d’abord être l’Eglise des pauvres. En tout cas, si l’Eglise n’est pas l’Eglise des pauvres, l’Eternel, lui, est le Dieu des pauvres, des maillons faibles. Il est celui qui écoute la clameur des maillons faibles, qui voit l’oppression qu’ils subissent, leur peine, leur misère, et qui les en fait sortir à main forte et à bras étendu. Il faudra y revenir, mais nous constatons déjà que Dieu place les pauvres au centre de l’histoire. Et si je me suis permis d’interpréter la valeur de notre pays en fonction de données économiques sur la pauvreté, c’est parce que l’Eternel interprète l’histoire à partir de la libération des pauvres. Du fait qu’il annonce l’Evangile aux pauvres, il promeut les pauvres au rang d’acteurs dans l’histoire. Ainsi, en nous rappelant que notre père était un araméen dépérissant, c’est notre regard sur notre société qu’il nous faut affiner. Et c’est en ce sens qu’il nous faut faire œuvre de reprise. Il faut nous reprendre, nous ressaisir, mais il faut aussi reprendre notre rapport au monde, retrouver une manière originelle de voir le monde et d’y vivre. Cela suppose de reprendre notre Bible courageusement et de refonder notre humanité, pour plagier Jean-Claude Guillebaud, mais plus encore notre éthique, je veux dire par là notre façon d’être dans ce monde, refonder nos comportements au sein de la Création. Cela suppose de retrouver le fondement de notre être pour édifier l’être-en-commun. Cela suppose de reconstruire notre anthropologie, reconstruire ce que disons de l’homme ; vous voyez où je veux vous amener… Oui, il convient de reprendre à nouveaux frais la question que le Christ lance aux disciples que nous sommes, une question qui n’en finit pas de retentir dans toutes nos consciences et à laquelle nous ne pouvons plus répondre à la manière des disciples de l’époque par des formules catéchétiques toutes faites et bien ficelées. Oui, il nous faut à nouveau répondre à cette question du Christ qui est notre question, la question qui nous touche intimement : « Et toi, qui dis-tu que je suis ? ». La question est posée, une fois de plus, certainement pas la dernière fois. Et toi, qui dis-tu que je suis ? C’est la question du Christ sur lui-même, c’est la question du Fils de l’homme à l’Homme, c’est donc la question de l’homme. Suis-je un maillon faible, suis-je un maillon fort ? Suis-je un maillon faible qu’il faut éliminer au profit du maillon fort ? Mais qu’est-ce qu’un maillon fort, et quelle est la force d’une chaîne ? Mais ce sont là des questions presque enfantines, au regard de la question première que ne pose pas le texte du Deutéronome, mais qu’il implique. Qui es-tu ? Et qui était ton père ? T’en souviens-tu ? Et aujourd’hui, qui dis-tu que tu es ? C’est la question de l’homme dans la société, la question de l’homme dans le monde, de l’homme dans la vie, de l’homme dans son corps. C’est la question de la servitude contre la liberté. Qu’est-ce qui m’asservit, qu’est-ce qui me libère ? En notant au passage que la libération ne serait pas un problème si elle ne concernait que les relations de l’homme à la matière. Ce qui fait problème, ce sont les relations des hommes entre eux. Vaste programme, chers frères et sœurs, et un programme qui demande de travailler, de travailler le texte, de travailler notre vie, notre monde. Dans ces conditions, qui oserait encore prétendre que la communauté chrétienne est accessoire ? Qui oserait prétendre qu’on peut être chrétien dans son coin devant l’énormité de la tâche qui est la nôtre, pauvres enfants d’araméen dépérissant ? Nous-mêmes veufs et orphelins au fil des conflits meurtriers de l’humanité, des actes de barbarie auxquels succèdent la réponse des bourreaux, de la violence et du mal absurdes qui s’abattent sans raison sur notre vie et celle de nos proches. Nous-mêmes immigrés, étrangers à nous-mêmes, étrangers à notre propre identité que nous voudrions affermir avec force en oubliant qu’elle nous est donnée. Mais n’allons pas trop vite. Et, pour le moment, prenons aussi le temps d’être ensemble, devant l’Eternel. Prenons le temps de nous connaître, de faire communauté, communauté d’interprétation, communauté de sens. Prenons le temps de nous réjouir ensemble, avec l’Eglise rassemblée aussi bien qu’avec le nouveau venu, l’inconnu, l’immigré qui est dans nos murs pour quelques jours, quelques mois. Oui, saisissons l’occasion de nous réjouir ensemble, tous ensemble, et pas seulement entre maillons de même force. Amen. Autres textes de la même catégorie
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