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Daniel 3 David Mitrani
texte : Daniel 3 (trad.: Bible à la Colombe)
chants : 72 et 242 (NCTC) Histoire ordinaire de la tyrannie des humains. Nous sommes à Babylone, ou plutôt à Babel, c'est pareil. Le roi dresse une haute statue en métal précieux. De qui est-elle? On n'en sait rien. De Nebo, dont le roi porte le nom? De Mardouk, le dieu de Babylone? De Neboucadnetsar lui-même, ce qui paraît assez vraisemblable? En tous cas, elle est très haute, comme la tour de Babel. Le roi y a investi la gloire de son propre nom, qui revient sans cesse tout au long du texte, de manière lancinante, tout comme les hommes de la tour voulaient "se faire un nom". Et puis, elle est inachevée! bancale! Ne le voyez-vous pas? Elle fait 6 et non pas 7…! 60 coudées de haut, 6 de large. Multiple de 6, de 7 moins 1, c'est-à-dire œuvre humaine et faillible, semaine sans shabbat, création inachevée et insensée. Oui, c'est la tour de Babel, racontée avec d'autres mots. Car c'est bien le même discours, la même volonté, unique. Là encore, c'est comme un refrain lancinant que l'ordre du roi est répété tout au long du chapitre, avec les mêmes mots dans le même ordre, les mêmes noms de dignitaires, les mêmes noms d'instruments de musique, le même ordre adressé à tous, la même universelle soumission de tous à l'ordre du roi Neboucadnetsar. La voix de Babel disait "nous" et feignait de rechercher une gloire collective. Ici c'est plus explicite: la voix est celle du tyran et n'a pour but que sa gloire à lui – et à ses dieux, dit-il par fausse pudeur, car leur seul intérêt est d'être les siens, et non pas d'être des dieux… Neboucadnetsar roi de Babel. Dans le second livre des Maccabées, qui se trouve dans la liste catholique de ce dimanche – et que Daniel remplace dans notre liste à nous – c'est Antiochos Épiphane, roi grec de Syrie, qui préside une scène de torture ignoble à l'égard de 7 frères et de leur mère. C'est sans doute à ce roi d'ailleurs que pensait l'auteur du livre de Daniel. Qu'importe. On pourrait mettre ici n'importe quel nom de tyran, quelle que soit l'origine de sa tyrannie, qu'il soit roi de naissance ou président élu ou putschiste ou n'importe quoi. Ça fonctionne pour tous de la même façon. Ils fonctionnent tous comme ça! Non pas tous les dirigeants, Dieu merci. Mais tous les tyrans, oui. C'est "la statue qu'a dressée le roi Neboucadnetsar", "la statue que j'ai faite", dit-il lui-même. L'important, c'est lui. Pas la statue. Tout comme l'important n'est ni la religion ni la religiosité des peuples qui sont convoqués pour "adorer". L'important, c'est qu'ils le reconnaissent, lui, et lui obéissent, à lui. Le projet de Neboucadnetsar, c'est Neboucadnetsar! Tous les instruments de l'orchestre euxmêmes y sont soumis…! Il est le seul référent, il est celui par rapport à qui l'univers entier doit se déterminer. On comprend sa fureur, qui sinon serait totalement disproportionnée, à l'égard de ces trois dignitaires juifs de la province de Babel: ils lui résistent, à lui… La tentation est forte pour moi de vous donner des exemples plus actuels de ce tyran égocentrique, plus actuels que Neboucadnetsar ou qu'Antiochos Épiphane. Je vais tâcher d'y résister néanmoins. Mais vous, chacun de vous, n'hésitez pas à faire ce travail, c'est un peu de votre responsabilité de chrétiens, en tant que "veilleurs", "sentinelles" comme des prophètes, avertisseurs d'un monde qui ne se rend pas compte, de la part d'un Dieu qui est tout le contraire de ces tyrans. Discernez les situations, ne "gobez" pas tout ce que vous disent des media dont la liberté consiste souvent à se prosterner devant la statue d'or sans même s'en apercevoir, par habitude… Car il y a des esclaves qui se complaisent dans l'esclavage, sinon il n'y aurait personne pour se complaire dans la tyrannie, évidemment. Mais Dieu est descendu et a interrompu la construction de la tour, il a sorti son peuple de l'esclavage "à main forte et à bras étendu"… c'est-à-dire qu'il les a libérés contre leur gré – rappelez-vous leurs récriminations dans le désert! Israël a reçu vocation à la liberté, et c'est vous, bien sûr. Je ne parle pas pour le Proche-Orient ni pour l'Antiquité, je parle pour vous aujourd'hui. Vous avez été tirés de l'esclavage, c'est fini. Vous êtes donc comme Chadrak, Méchak et Abed-Nego: libres d'être pleinement engagés dans le monde, et libres de ne pas vous soumettre à ses fantasmes, libres enfin de les reconnaître et de les dénoncer lorsqu'ils prétendent à la domination. Cette liberté, au niveau qui est le vôtre bien sûr, là où vous êtes, avec les moyens qui sont les vôtres, jouissez de cette liberté, ne vous prosternez pas devant l'œuvre des hommes même si on vous dit que ce n'est pas possible autrement… surtout si on vous dit que ce n'est pas possible autrement! Aucun système économique, aucun système politique, aucun système de valeurs, aucun être humain, rien ni personne n'a reçu vocation de vous faire abdiquer la liberté d'enfants de Dieu que le Père vous a donnée. Les chrétiens sont les seuls capables de refuser, de dénoncer la tyrannie telle que Daniel nous la décrit. Et savez-vous pourquoi? Parce qu'ils sont les seuls à être capables de se rendre compte lorsque eux-mêmes la pratiquent! Oui. Avant de s'attaquer légitimement aux tyrans et aux systèmes tyranniques de ce monde, avant de dénoncer l'un ou l'autre, c'est d'abord lui-même qu'un chrétien peut apercevoir dans le miroir biblique. Comme Paul l'écrira clairement, comme Luther le soulignera vigoureusement, la Loi de Dieu – et notre texte en est bien – la Loi de Dieu nous est donnée pour nous convaincre que nous sommes pécheurs et incapables par nous-mêmes de travailler à notre salut. La Loi nous est donnée pour nous convaincre de la nécessité de recevoir la grâce de Dieu, seule à même de nous faire changer de place. Alors avant d'aller crier au scandale sur les autres, même si nous en avons parfois très envie et que ça peut être tout-à-fait justifié, il faut bien que nous débusquions toutes les situations de notre propre existence où nous érigeons des statues à notre propre gloire en obligeant ceux qui nous entourent, ceux qui vivent avec nous, à se prosterner devant. Ce que la maladie ou un déséquilibre psychologique peut produire, ce que l'âge encourage parfois, c'est aussi une tendance profondément ancrée en nous, c'est le péché originel dans sa manifestation la plus pénible pour les autres. C'est quand je ne pense qu'à moi, c'est quand je pense d'abord en fonction de moi. Et ça, c'est souvent… Évidemment, quand Mitrani se prend pour Neboucadnetsar, il ne tue pas forcément des gens, en tous cas jusqu'à ce jour… Mais d'autres parfois dérapent et ils le font… Et ceux qui peuvent le faire en quantité le font en quantité… L'échelle n'est pas la même, la supportabilité pour la société non plus, mais c'est le même Neboucadnetsar! "Quel est le dieu qui vous délivrera de ma main?", demande- t-il, sûr et certain qu'il n'y a aucune réponse à cette question. Or, il y a une réponse, et les trois "résistants" la connaissent. Ce n'est pas qu'ils subodorent qu'elle existe, cette réponse. Non. Ils connaissent Dieu, le Dieu qui les délivrera, effectivement, de cette main impitoyable. À la fin de la fable, le roi reconnaît en partie sa défaite: "il n'y a aucun autre Dieu qui puisse délivrer comme lui". Ouf. Il n'y en a qu'un, je garde mon pouvoir quant au reste…! Neboucadnetsar reste lui-même jusqu'au bout, et sa tyrannie reste la même, y compris pour protéger les Juifs et leur Dieu, qu'il voulait combattre précédemment. On obéit à Neboucadnetsar, il n'y a que Dieu qui a le droit de ne pas le faire! Neboucadnetsar est un enfant gâté, un fou dangereux, mais parfois réaliste! Par-delà la fable, à travers elle, ce n'est pas la liberté religieuse qui est promue. Ce n'est pas le sujet, et la défense de la laïcité, si elle cherchait des textes bibliques – ce qui serait drôle, d'ailleurs – devrait en chercher d'autres plutôt que celui-ci! Ce qui est souligné, promu, promis, c'est la liberté de chacun d'entre nous à l'égard du Neboucadnetsar qui sommeille en lui, ou qui ne sommeille pas, d'ailleurs, qui veille! Je n'ai pas besoin de paraître, je n'ai pas besoin qu'on m'admire, je n'ai pas besoin de forcer subrepticement mon entourage à faire mes quatre volontés, je n'ai pas besoin de courir pour me rendre indispensable, je n'ai pas besoin… Je n'ai pas besoin de moi, je n'ai pas besoin d'être Neboucadnetsar ni de détruire ceux qui vivent très bien sans moi. Si je suis libre de Neboucadnetsar, alors, lorsque je l'aperçois ailleurs, je peux venir lui rire au nez et lui tirer la barbe, et qu'importe s'il me jette dans un feu tel qu'il grillerait n'importe qui bien plus loin alentour. Moi, je sais que je ne m'y consumerai pas! C'est la devise de notre Église, après tout, reprenant l'image du buisson ardent. Car dans le buisson ardent, il y a le Dieu ineffable, tout comme dans la fournaise du roi de Babel. Et c'est lui, c'est ce Dieu, qui dénoue les liens, mes liens, vos liens. Le tyran est obligé de confesser cette chose étonnante: "ils ont eu confiance en lui"! Lorsque nous essayons de vivre notre foi chrétienne dans la vie de tous les jours, au milieu d'obligations contraires de toutes sortes, au milieu aussi de l'indifférence ou des moqueries, la valeur de notre témoignage ne s'évalue sans doute pas au nombre de convertis! Je n'ai pas su que Neboucadnetsar fût devenu juif!…Mais peut-être pourrait-on quand même évaluer notre témoignage chrétien, à ceci: si des gens qui ne connaissent pas notre Dieu ni ne vivent de sa grâce et de son amour peuvent néanmoins dire de nous: "ils ont eu confiance en lui"… Amen. Segonzac & Jarnac - 7 novembre 2004 Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr |
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