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Colossiens 1 v 15-20 Monique Veillé



Textes : Colossiens 1/15-20 ; Luc 10/25-37
Genre : Prédication
Auteur : Monique VEILLÉ
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 13.07.1980.



J’ai lu, au début de ce culte, un passage de l'épître aux Colossiens (1/15-20), qui est un cantique au Christ, chef de l'univers, comme le dit le titre de la TOB ; et puis j'ai dit, en reprenant quelques versets de ce texte, une prière d'adoration au Christ tirée de la liturgie de la Communauté de Pomeyrol. Maintenant, nous venons d'entendre l'histoire du Bon Samaritain. Le texte de Colossiens, celui de Luc étaient prévus dans la liste des lectures bibliques d'aujourd'hui, je ne les ai pas choisis. Mais il me semble que, surtout présentés dans cet ordre, ils forment un contraste étonnant. Avec le cantique au Christ de l'épître aux Colossiens, nous avons l'impression de survoler le temps et l'espace, d'embrasser d'un seul regard tout l’univers et toute l'histoire de l'humanité. Avec le texte de Luc, nous retombons sur la terre et dans l'existence la plus quotidienne, où on discute, où on explique, où se passent des faits divers, des bonnes actions et des mauvaises, tout cela à la petite semaine.

A se demander si c'est bien du même Jésus-Christ qu'il s'agit : celui qui existe de tout temps, règne sur toute chose, se confond presque avec Dieu lui-même ; celui qui accepte d'argumenter avec un théologien et de lui expliquer en détail comment on fait quand on aime son prochain.

A se demander si c'est bien la même personne en nous qui, à certains moments, baigne dans la joie et la paix d'une révélation de Dieu qui la ravit, et à d'autres — les plus fréquents — fait face comme elle peut, et souvent au coup par coup, à tous les problèmes, grands et petits, qui surgissent sur sa route.

Quand vivons-nous vraiment ? Où est la vie réelle ? Il arrive qu'on se sente un peu schizophrène, quand on est chrétien, en passant de la sérénité du culte, de la prière, de la Sainte Cène, à l'agitation du bureau, de la maison, de l'entreprise. Entre les deux plans, on ne voit pas tellement de passerelle, on a l'impression qu'on saute de l'un à l'autre et qu'on n'est jamais sur les deux à la fois.

On a bien proposé — et pratiqué — différentes solutions.

L’une consiste à penser que la vie ordinaire, avec ses satisfactions et ses tracas, n'est que superficielle et sans grande signification. La vraie vie, c'est la vie profonde, celle que nous connaissons en "élevant notre âme" au-dessus de tout cela pour rejoindre le regard de Dieu qui, comme chacun sait, voit les choses "sub specie aeternitatis", sous l'angle de l'éternité.

Mais, à notre époque, on privilégie plutôt l'attitude contraire ; toutes ces visions grandioses, c'est bien beau, mais ce n'est que du rêve, pour ne pas dire du vent. D’ailleurs, on ne comprend rien aux mots qui sont alors employés : "les êtres visibles comme les invisibles", "toute la plénitude",... Non, tout cela n'est qu'une fuite devant la seule réalité digne de ce nom : les difficultés humaines et les remèdes qu'on peut leur apporter. "Je ne vais pas au culte parce que je dois rendre visite à ma grande-tante qui est malade".

D'autres encore diront : c'est la contemplation et l'action, les deux aspects indissolubles et également nécessaires et significatifs de notre vie de chrétiens. Mais le mot "action", qui forme un harmonieux pendant à "contemplation", me semble un bien grand mot pour désigner ce que nous faisons tous les jours, quand nous nous débattons au milieu de tous les embêtements que nous avons, et dont nous nous tirons comme nous pouvons. Il y a des gens qui exercent une action véritable, je n'en doute pas. Mais au niveau de la majorité des êtres humains, ce que nous faisons consiste plutôt en une multitude de gestes assez dérisoires : le "bon Samaritain" a fait un pansement, assuré un transport, donné un peu de son argent ; tout cela a dû pas mal lui compliquer la vie, puisque cela a interrompu son voyage. Mais il ne s'est sans doute pas senti relié pour autant à l'ordre divin du cosmos.

Pourtant, un homme va avoir des chances de revenir à la vie, grâce à cette série de gestes. Un homme sur qui s'était abattu l'injustice, la violence, le mal. L'agression s'était-elle déroulée avec une rapidité foudroyante ? Nous n'en avons pas le détail. Sans doute aussi une suite de gestes bêtement matériels : prendre un argent qu'on a bien envie d'avoir, taper sur une chair vivante, et puis s'en aller. Il faudra beaucoup de temps et de peine pour réparer tout cela. On sait qu'il est plus facile de défaire que de faire ou de refaire. Il faudra beaucoup de temps et de peine pour que le blessé, celui qu'on avait laissé à moitié mort, retrouve visage humain, stature humaine, parole humaine ; pour que l'homme réapparaisse comme il a été créé : à l'image de Dieu.

L'image de Dieu... Elle est, dans notre monde, comme un puzzle à reconstituer. Nous en avons des éléments épars. D'autres semblent manquer. Et le dessin que nous essayons de former, souvent, ne ressemble à rien. Il faudrait un modèle...

Christ "est l'image du Dieu invisible". Chacun d'entre nous aussi, bien sûr, mais c'est une image abîmée, mutilée ; comme nos vies, morcelées et incohérentes. Il nous faut retrouver le modèle perdu.

Et pour cela, nous n'avons que la poésie. La poésie de la Bible, la poésie des liturgies. Car comment saisir ce que nous ne possédons pas, ce que nous ne connaissons même pas, et dont pourtant nous ne pouvons pas nous passer : une unité, belle et bonne, qui sous-tende nos pauvres histoires humaines ? Jésus est venu mettre ce luxe nécessaire à la portée de tous : l'origine et le but de notre vie ont scintillé à travers lui. Et tout a commencé à reprendre forme.

Mais seul le langage poétique (celui de ce passage de l'épître aux Colossiens, par exemple), langage fait pour être reçu par toutes les facultés de l'être, et pas seulement par l'intelligence, langage à savourer avec délectation ; oui, seul le langage poétique peut nous rendre sensible cet enchantement de sa présence. Seuls des moments "poétiques" : ceux du culte, de la prière, ou ceux de l'art en général peuvent commencer à reconstituer en nous, à reconstruire autour de nous le schéma de la Création.

Non, l'homme n'est pas destiné à vivre comme une fourmi, fût-ce une fourmi secouriste, d'une existence besogneuse et affairée. Il est né pour la joie et la paix. Mais ils sont durs à réparer, les dommages causés par le Mal, et ils ne datent pas d'hier. Il y faut la patience des raccommodeuses d'autrefois qui, point après point, fil après fil, refaisaient les étoffes déchirées. Le Mal n'a pas souvent la noblesse grandiose des tragédies ; il est plus souvent mesquin, obstiné, tatillon. Si on veut le contrer sur son propre terrain — et où, sinon ? — il faut s'astreindre à ces méthodes de guerre d'usure. Nous ne ferons que de petites choses, pied à pied. Jésus lui-même n'a pas fait tellement mieux. Mais il portait en lui cette unité intacte, cette communion intacte avec Dieu que l'apôtre Paul appelle "plénitude".

Il nous en faut bien un peu à nous aussi pour résister, pour garder le goût de vivre, pour être les uns pour les autres source d'aide et d'amitié, non dans la contrainte et la nervosité, mais dans la joie et la paix.

Que le Seigneur nous aide à prier dans cet esprit tout à l'heure.

Amen.



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