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Avent - Jérémie (David Mitrani)



texte : Jérémie, 33 / 12-17
premières lectures : Psaume 25 ; Évangile selon Luc, 21 / 25-36
chants : 159 et 23 (Nos cœurs te chantent)

L'Avent. L'attente. L'Église entre aujourd'hui dans le temps de l'Avent… pour ce qui est de sa liturgie ! Mais entre-t-elle, entrons-nous, dans l'Avent, dans l'attente ? Et le faut-il, d'ailleurs ? Ce temps nous y invite, bien sûr, et les textes de la liste habituelle pour ce matin aussi : il y a l'appel des pécheurs à être délivrés par Dieu, dans le psaume ; il y a l'attente de la catastrophe dans Luc et dans Jérémie, attente, annonce, de la chute de Jérusalem, mais promesse de bonheur pour certains, pour ceux qui lisent ces textes, en tout cas… En quoi êtes-vous concernés, mes frères et sœurs ?
Car en même temps, l'Avent ouvre la période de Noël. Là encore, je parle du calendrier ecclésiastique. Car je ne sais pas ici, chez vous, mais à Tours, depuis qu'Halloween ne marche plus, c'est dès le 3 novembre, passé le « jour des morts », que toute la ville et tous les commerces se sont mis à fêter Noël. Pas d'Avent donc, sinon, justement, ces « jours des morts » fleuris de chrysanthèmes qui ont précédé l'orgie de lumière et de ca-deaux. Jours des morts, jours d'angoisse, peut-être pareils à ceux qu'évoquent nos textes bibliques, après tout. La Toussaint, fête de l'Église, est passée à la trappe, et on ne se rappelle, pour les craindre ou les honorer, que nos morts glorieux ou misérables, entre 1er et 11 novembre.
Car c'est bien la mort qui est omniprésente à nos existences. « Les angoisses ont rempli mon cœur », priait David. Je ne vous ferai pas le catalogue de tout ce qui est angoissant aujourd'hui, dans nos propres vies et dans le monde tout entier : vous êtes assez grands pour le faire vous-mêmes ! Et qu'importe alors que nos diffé-rentes listes ne concordent pas tout-à-fait, elles seront en tout cas d'accord entre elles par leur longueur… Le monde vit dans la crainte, crainte de l'encerclement pour certains, crainte de l'autodestruction pour d'autres, une crainte contre laquelle on pense se battre en agressant les autres. C'est de tout temps : on a peur, alors on mord, mais alors on a peur de la vengeance, et l'on mord de nouveau, et l'on meurt…
La peur rend pécheur. Elle manifeste notre manque de confiance en Dieu : « J'ai entendu ta voix dans le jardin et j'ai eu peur, parce que je suis nu ; je me suis donc caché » (Gen. 3 / 10), disait l'homme… Ainsi en va-t-il de nos craintes récurrentes à l'égard des autres qu'on imagine toujours le couteau entre les dents ! Ainsi en va-t-il de nos craintes face à la mort, à cette faiblesse radicale et incontournable dissimulée dans le péché ou dans la maladie, dans la fréquentation des autres ou dans la solitude, bref… présente partout.
L'Avent, c'est déjà la conversion. C'est le changement du regard, le changement de direction de tout no-tre être, non pas après l'angoisse, mais en son sein même. C'est depuis sa détresse que le psalmiste prie, c'est depuis la ruine de Jérusalem que Jérémie prophétise, c'est avant même la catastrophe et l'annihilation que Jé-sus annonce le relèvement. C'est pour moi la première leçon de nos textes bibliques : il n'est pas trop tard, il ne fait pas trop mauvais, on n'est pas trop mal, pour espérer dans le Seigneur notre Dieu. Ce sont les repus qui pensent qu'au fond du trou il n'y a rien ; Job, lui, il savait qu'au fond du fond, il rencontrerait Dieu (Job 19 / 26-27). Alors que peut-être vous êtes très mal (sans que les autres le voient), ou lorsque vous le serez, rappelez-vous ceci au lieu de vous cacher : c'est que Dieu vous y attend.
Mais ce n'est pas la seule bonne nouvelle de nos textes. Il y en a une autre : c'est pour bientôt ! Bon, je ne suis pas sûr que vous preniez ça pour une bonne nouvelle… Pourtant, si, bien sûr. Que la catastrophe soit pour bientôt, ça, personne n'en doute, même si on ne s'attend pas tous à la même, et qu'elle soit personnelle ou mondiale. Ça, ce n'est donc pas une nouvelle… ! La nouvelle, c'est cette annonce parfaitement surnaturelle, au sens de pas naturelle du tout, pas normale, pas probable, pas rationnelle, pas logique, etc. : Dieu se tient là et il vient. Ce qui sera un jugement : ceux qui s'attendent à la mort, même s'ils passent leur vie à la fuir, la trouve-ront ; mais ceux qui s'attendent à Dieu, c'est lui qu'ils trouveront.
Mes amis, à quoi vous attendez-vous ? Dans la vie que vous menez chaque jour, dans vos foyers et vos familles, dans votre vie professionnelle ou sociale, dans la manière dont vous courez ou dont vous faites du sur-place, à quoi vous attendez-vous, qu'attendez-vous donc ? Dans les textes de ce culte, c'est Jésus qui se fait prophète, qui nous avertit et nous exhorte ainsi. Oui, « ça » vient, mais demandez-vous quoi, qu'est-ce qui vient, ou qui, et agissez en conséquence. Si vous n'attendez rien, si vous n'espérez rien, ou rien de bon, c'est cela, ce rien, qui arrivera, parce que le néant et la mort sont dans la nature des choses…
Il y a ces petites phrases, là, au milieu : « Cette génération ne passera point que tout cela n'arrive. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » « Le ciel et la terre passeront », c'est ce que je viens de vous rappeler et que tout le monde sait, sauf ceux qui refusent de voir la réalité en face et qui pensent être immortels. Reste ce qui « ne passera point », aux dires de Jésus : d'une part « cette génération », d'autre part « mes paroles ». Ainsi, il nous apprend que la génération d'éternité n'est pas celle d'une époque, mais celle des paroles de Jésus. La génération éternelle, la race éternelle, c'est celle qui vit de ses paroles à lui, au-jourd'hui comme alors.
La bonne nouvelle est là. Ceux qui vivent du monde mourront avec le monde. Ceux qui vivent des paroles de Jésus vivront éternellement avec lui. C'est dire aussi que notre attente, notre espérance, la motivation de nos actes d'aujourd'hui, n'est pas dans un refus de la vie, mais dans une acceptation d'une certaine vie, celle dont le Christ nous a montré qu'il était lui-même rempli, et pour toujours. Les angoisses, la détresse, ne sont pas seulement le lieu d'une rencontre avec Dieu, mais le lieu d'une résurrection avec Jésus. Pas après, mais au cœur même de cette détresse. La puissance de la résurrection est à l'œuvre dans notre « génération », dans notre vie présente : c'est la puissance même des paroles de Jésus-Christ mort et ressuscité.
Ces paroles, cette puissance, sont capables de grands miracles. C'est Jérémie qui nous les présente. Oh, bien sûr, les amateurs d'histoire antique vont me dire que Jérémie a eu tout faux ! « L'Éternel ma justice », Sédécias, installé par les Babyloniens, ne règnera que dix ans, trahira ses engagements, et sera cause de la ruine définitive du pays, au point que plus jamais aucun descendant de David ne siègera « sur le trône de la maison d'Israël ». Pourtant, par-delà l'échec historique à court terme de cette prophétie, c'est de bien autre chose qu'il s'agit. Il s'agit de vous et moi !
Le « lieu en ruines », je ne vais pas y revenir, c'est notre vie, c'est notre monde, déclinez-le comme vous voulez. Jérémie y porte une promesse de Dieu : promesse de réunification entre tout ce qui est éclaté, divisé aujourd'hui. Non pas de rassemblement, comme disent d'autres prophéties, mais bien d'unité. C'est dans tous les domaines de ma vie : ce qui est montagneux, ce qui est verdoyant, ce qui est désertique, que la pro-messe s'accomplira. C'est dans tous les domaines de la vie du monde : le spirituel, mais aussi le politique, l'économique, le social, etc. Promesse de remettre ensemble les frères séparés, de réunir les opposants, pro-messe de mettre fin à toutes les sortes d'aliénation.
Que dit cette promesse ? « Le petit bétail passera encore sous la main de celui qui le compte. » Vous y avez peut-être entendu l'annonce que la vie économique allait reprendre dans la Jérusalem d'autrefois. Mais surtout, pour vous et moi, c‘est la promesse que Dieu sera encore et toujours le berger qui s'occupe de son troupeau et qui le guide, et la promesse qu'il y aura toujours ce troupeau. C'est la « génération [qui] ne passera point », et Jérémie nous précise si besoin était qu'il s'agit bien d'une « parole de bonheur » ! Pas seulement la rencontre avec Dieu au fond du trou, pas seulement le salut grâce à Dieu, mais encore plus : la vie avec Dieu.
Ainsi, la rencontre avec Dieu dans la détresse n'est pas de l‘ordre de la consolation, non plus que le sa-lut de l'ordre de la mythologie ! Ce que la Bible nous annonce, à nous qui vivons et mourons dans un monde qui meurt, c'est que Dieu s'offre à nous comme le bon berger à ses brebis, il nous offre son compagnonnage, sa présence, son attention, sa correction, son amour de père. C'est une offre inattendue – même si nous avons l'habitude d'entendre ces mots le dimanche ! –, c'est une offre imméritée…
Il y a notre attente, notre espérance, marquées de notre égoïsme naturel, de notre incapacité à entrevoir le Royaume de Dieu, et de notre peu d'envie de dépendre de quelqu'un d'autre… Nous n'attendons pas la vie, nous attendons juste des fleurs à notre enterrement ! Mais Dieu ne fleurit pas les tombes, il les ouvre ! Voilà la bonne nouvelle de l'Avent, c'est que notre espérance sera comblée… si nous espérons ! À l'approche de Noël, il ne s'agit pas de tout voir en rose bonbon, mais d'ouvrir nos yeux à une lumière encore invisible, ou à tout le moins discrète, mais qui prétend éclairer au-delà de ce que je suis, au-delà de ce que je vois, au-delà de ce que je vis.
Le « successeur de David » « ne manquera jamais », cloué sur son étrange trône de souffrance. Il ne nous manquera jamais : il est là, il vient. Amen.

Orléans - David Mitrani - 3 décembre 2006