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Actes 10 v 34-48 David Mitrani



texte : Actes des Apôtres 10 / 34-48
premières lectures : Évangile selon Matthieu 3 / 13-17 ; Ésaïe 42 / 1-8
chants : 166 et 247 (NCTC)

Dans le cycle annuel des lectures du dimanche, passée l'Épiphanie c'est le temps de se rappeler
du baptême du Seigneur. Du coup, c'est l'occasion aussi d'entendre un extrait du passage bien
connu des Actes des Apôtres, là où Pierre rencontre le centurion Corneille, sympathisant du judaïsme
certes, mais néanmoins païen, incirconcis, vers qui Pierre est envoyé par un rêve où la distinction
entre pur et impur est supprimée par Dieu. À la fin, vous l'avez entendu, le païen sera baptisé sans
devoir devenir juif, ce qui sera une cause de grand scandale à Jérusalem, et Pierre devra se justifier…
Mais sans poursuivre jusque là, et par-delà l'occasion du baptême, je voudrais que nous
considérions un peu Pierre. Pierre, c'est ce qu'il y a de meilleur en nous. Ce n'est pas un intellectuel –
rappelez vous: il était pêcheur… Il se laisse facilement convaincre par le Seigneur, il y va, parfois trop
vite ou à côté, il se fait reprendre, mais qu'importe: il n'a ni un ego surdimensionné, comme certains
de ses collègues parmi les apôtres, ni un amour-propre tel qu'il puisse prendre ombrage des remontrances.
Chacun de nous a ses faiblesses, ses inerties. Il y a ce qui nous fait peur, les bonnes raisons
que nous nous donnons pour ne pas bouger, pour ne rien faire, et même parfois pour continuer à ne
rien faire! Nous, nous sommes des intellectuels, nous voulons comprendre avant d'agir, et bien peser
les stratégies, de peur de mal faire. Nous passons tellement de temps à réfléchir et à critiquer ceux
qui ne le font pas, qu'il ne nous en reste guère, en fait, pour autre chose, pour bouger, par exemple.
Pourtant, nous ne sommes pas tout le temps comme ça: parfois, nous tenons quand même un peu de
Pierre!
Alors Pierre… D'abord, il évangélise, lui. Bon, c'est vrai, les perches qui lui sont tendues sont
impossibles à laisser passer! Mais quand même, il y est allé, il parle – certes parce qu'il est interrogé,
mais il parle, il raconte, à quelqu'un qu'il ne connaît pas, à quelqu'un qu'il ne fréquente normalement
pas – un officier d'occupation. L'homme va-t-il comprendre? Ou bien Pierre se faire mettre dehors?
voire jeter en prison? En rentrant, ne sera-t-il pas laissé sur la touche par les autres, lui qui s'est ainsi
rendu impur? Qu'importe. Avec sans doute beaucoup de craintes et de tremblements, Pierre témoigne
publiquement de Jésus-Christ.
Or, ce qui est frappant dans ces quelques lignes de discours: on a l'impression que Pierre ne
se rend pas compte de ce qu'il professe. Il parle comme s'il énonçait un catéchisme, sans plus de
souci que ça d'être compris. Plus encore, certaines choses de son discours sont parfaitement contradictoires,
signe peut-être qu'il n'est pas très à l'aise lui-même avec cet Évangile qu'il annonce. En effet,
lui, il en vit, de l'Évangile, mais le dire à d'autres? et à quels autres? et quoi dire?
Pierre, le meilleur d'entre nous, sait désormais, en effet, que l'Évangile est pour tous. Il le répète
de plusieurs manières: "il n'y a pas de considération de personnes", "en toute nation", Jésus-
Christ est "le Seigneur de tous", "quiconque croit", etc. Mais dans le même mouvement il insiste sur la
destination purement juive de cet Évangile et de ce Seigneur: "aux fils d'Israël", "au peuple", ces mots
répétés ne laissent pas de doute, Pierre n'est pas du tout sûr de faire bien en parlant à ce païen!
Pierre nous ressemble, ou nous à lui. Nous aussi, nous sommes prêts à évangéliser les nôtres,
ceux qui sont de la même tribu que nous, ceux dont nous sommes bien marris de constater qu'ils
ne croient pas alors qu'ils le devraient… puisqu'ils sont des nôtres! Nous ne savons pas comment
faire, mais nous aimerions tellement y arriver, ou qu'un autre y arrive pour nous. "Nous [qui] sommes
témoins de tout ce que [Jésus] a fait" dans notre pays, notre histoire, notre petit peuple protestant,
dans ses résistances et ses soumissions, dans ses Églises et ses missions, dans ses liturgies et ses
Réveils, etc., comment comprendre que beaucoup de ce même peuple ne croient pas? Et pourtant,
"ils l'ont fait mourir"…
Comme Pierre, nous en restons là. Au lieu d'élargir l'horizon, nous le restreignons. "Nous qui
avons mangé et bu avec [Jésus], après sa résurrection d'entre les morts", nous serions le "petit reste",
comme disaient les prophètes. Moins qu'Israël, mais pas en dehors d'Israël. Nous serions la crème, et
tant pis pour le lait, sans parler de tout ce qui se passe en dehors de la casserole… Bien sûr, nous ne
le disons pas avec ces mots, ni même nous ne le pensons ainsi. Mais nos actes et nos omissions témoignent
pour nous – ou contre nous…
De qui donc Pierre témoigne-t-il? De qui donc nous-mêmes sommes-nous les témoins, lorsque
nous témoignons? D'un Jésus dont je voudrais souligner deux rôles – en fait, c'est le même. Avant sa
mort, dit Pierre, il "faisait le bien", c'est-à-dire en particulier il "guérissait tous ceux qui étaient sous
l'oppression du diable". Et depuis sa résurrection, il "juge les vivants et les morts", c'est-à-dire que
"quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon des péchés". La morale et le jugement, les deux
choses dont nous savons parler, parce que tout le monde comprend: le bien et le mal, et la rétribution
au Jugement dernier. Oui. Mais avec un contenu très original: le bien, c'est de délivrer du diable, et le
jugement, c'est que les péchés sont pardonnés…
La fidélité à Jésus, la fidélité de notre témoignage, passe bel et bien par ces deux axes. C'est
d'eux dont nous sommes témoins. Nous sommes témoins que, quelles que soient nos conceptions du
bien et du mal, nos conceptions de la morale, de ce qui se fait ou pas, Jésus fait du bien en délivrant
ceux que le diable emprisonne. Le diable? Ce qui se jette en travers. Ceux qui sont divisés au milieu
de leur propre être, malades du corps ou de l'esprit, malades de la vie. Ceux qui sont divisés entre
eux, couples et familles qui se déchirent, intérêts sociaux ou nationaux qui s'opposent. Ceux qui sont
séparés de Dieu, athées par conviction ou agnostiques par flemme, déçus d'une idole qu'ils avaient
prise pour Dieu.
Bref, malades du manque d'amour de soi-même, du prochain et de Dieu. Le diable, c'est le
contraire de l'amour. Le diable, c'est ce qui fait préférer la mort à la vie, l'inertie au mouvement, le repli
au déploiement, le confort à la rencontre. Jésus délivre de cette oppression, à laquelle le diable nous
faisait croire que nous étions consentants. Jésus nous appelle à le suivre, il nous met sur la route et il
nous fait marcher. Car depuis le jardin d'Éden et depuis la sortie d'Égypte, la liberté, c'est de marcher,
tandis que l'oppression, c'est de rester où l'on est, c'est de se cacher…
L'autre axe – mais c'est le même – c'est celui du pardon. Nous sommes témoins que le jugement,
en Jésus, en lui seulement, mais en lui totalement, le jugement consiste dans le pardon des
péchés. C'est dire la même chose que de parler de délivrance. Prisonniers du silence ou prisonniers
d'une parole, entendue ou émise, Jésus, par sa parole à lui, nous en délivre à jamais. Nous sommes
témoins du fait que plus rien ne peut nous détruire, parce qu'en Christ nous sommes aimés de Dieu,
et que cela suffit.
De cela, sommes-nous bien témoins?… Dans ses hésitations même, Pierre est un peu témoin
du contraire! Dans nos hésitations, dans nos réticences, dans nos renoncements, nous sommes un
peu témoins du contraire… Mais cela n'arrête pas le Saint Esprit! Pierre, je vous disais, c'est ce qu'il y
a de mieux en nous. Si le mieux en nous, c'est de dire la délivrance sans croire vraiment être délivrés,
tant pis, allons-y, disons quand même que Jésus délivre! Au moins on ne pourra pas croire que c'est
par notre propre vertu que des âmes sont sauvées elles aussi!
Car quelles que soient nos hésitations, elles n'empêchent pas le Christ de travailler en nous et
par nous, par son Esprit. Il ne nous demande pas de convaincre, mais de témoigner, seulement de
témoigner. Il ne nous demande pas de délivrer, mais seulement de savoir et de dire que lui le fait. Il ne
nous demande pas de pardonner les péchés, mais seulement de dire que lui le fait… Lui, le Christ
vivant.
Évidemment, comme pour Pierre, si nous faisons ce témoignage, ça a quelques petites
conséquences… Témoignant dans le doute, quand Pierre en a la confirmation sous les yeux, il ne
peut plus n'y croire qu'à moitié, il est bien obligé de le constater: oui, "le don du Saint Esprit et aussi
répandu sur les païens"! Oui, lorsque nous témoignons que Christ délivre, il arrive que nous le voyions
faire! Lorsque nous témoignons que Dieu pardonne en Christ, il arrive que nous constations que le
pardon accomplit son œuvre de délivrance, de libération des relations, son œuvre d'amour. Il arrive
aussi que nous ne voyions rien, mais là, comme nous nous y attendions, nous ne sommes pas surpris,
hélas…
Et puis, ayant constaté de ses yeux ce qu'il prêchait, Pierre, tout étonné, n'est plus le même. Il
va rester chez ces gens chez qui il osait à peine mettre le bout des orteils. Tout comme celui qui voit
le pardon agir comprend enfin qu'il est lui aussi pardonné et qu'il ne peut plus que pardonner à son
tour. Le peuple de Dieu n'est pas plus petit qu'Israël, il est bien plus large, il n'a pas les frontières que
nous voudrions lui mettre. Aujourd'hui encore, des chrétiens témoignent, des Églises naissent, même
dans des pays musulmans ou athées. Et ici, à côté de chez vous?… Amen.
Châteauneuf & Jarnac - 9 janvier 2005
Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr




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